Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XXVII

 

La rencontre

 

L’air était si sec que Boltz avait l’impression que chaque inspiration allumait un feu dans sa gorge. Il regarda vers le bas, là où à plusieurs centaines de mètres de petits points bougeaient en tous sens à l’entrée principale de la cour du Grand Palais. Les Bénis n’en menaient pas large et l’effet de surprise qu’avait eu l’apparition d’un dragon qui s’attaquait non pas aux Bénis mais aux autres dragons n’avait été utile qu’un court moment. Boltz aurait volontiers laissé Ilderad envahir la Capitale, mais les dragonniers s’étaient également mis à pourchasser les civils et à tout brûler sur leur passage, ce qui l’avait mis hors de lui. Il se fichait bien que le Grand Palais soit en difficulté, mais si Jaime se trouvait dedans, il fallait à tout prix qu’il empêche les Ildari d’y accéder et de carboniser tout ce qu’ils y verraient.

— Tiens bon, allez, murmura Boltz en tapotant le dos d’Azur, qui lui répondit par un ronronnement sonore.

Même s’il ne pouvait l’entendre, Boltz savait que le dragon pouvait lire ses pensées à travers ses mains. Les rugissements des autres dragons tout autour faisaient désagréablement vibrer ses tympans et il avait demandé à Azur de prendre un peu de hauteur pour s’éloigner des panaches de fumée toxiques. Il se tenait désormais au-dessus du combat et tentait de récupérer son souffle.

Azur lança soudain un cri strident et donna un coup d’aile qui faillit désarçonner Boltz. Celui-ci poussa un cri de saisissement, mais comprit ce qui venait de se passer. Un dragon qui volait encore plus haut et dont la taille devait avoisiner le double de celle d’Azur venait d’essayer de les surprendre, mais heureusement, Azur s’était décalé juste à temps. Boltz serra les jambes à s’en donner des crampes et ajusta sa position.

— Fais la torche ! s’écria-t-il. Vise bien !

Azur lança un jet de flamme qui fondit à une vitesse fulgurante non pas sur le dragon, mais sur la femme qui était assise sur son dos. Celle-ci tenta de l’éviter, mais ses longs cheveux roux prirent feu et le dragon disparut tandis que sa cavalière hurlait et gesticulait pour éteindre le brasier sur sa tête.

— Azur, vite, au sol !

Ils plongèrent en piqué sur un dragon aux écailles vertes qui poursuivait des civils en plein milieu de la cour du Grand Palais. Azur enfonça promptement ses crocs dans le cou de la bête qui s’apprêtait à refermer sa mâchoire sur la jambe d’une femme tombée à terre. Le reptile rugit furieusement et se détourna de sa cible, surpris. Boltz en profita pour décocher un coup de pied à son dragonnier, qui bascula hors de vue dans un glapissement aigu. Son dragon s’éleva dans les airs en secouant la tête pour se défaire de la douleur provoquée par la blessure et disparut dans un nuage de fumée. Le tempérament turbulent et impétueux d’Azur le rendait vif et agile, ce qui avait permis à Boltz d’esquiver plusieurs attaques. Les jets de flamme qu’il crachait semblaient également plus rapides.

— Ne décolle pas tout de suite, Azur. Restons un peu à terre.

Il sentit alors une bourrasque brûlante lui ébouriffer les cheveux et leva instinctivement la tête. Un dragon aux écailles bleutées passa au-dessus de lui. Boltz vit qu’il se dirigeait vers trois dragons qui tentaient de forcer l’entrée principale. Le dragon bleu chargea et obligea les autres à reculer en battant des ailes avec colère. Azur poussa un cri inhabituel et Boltz pensa qu’il devait être aussi confus que lui. Un autre dragon du côté des Bénis ? Le dragon tourna alors vers lui sa tête pourvue de cornes jaunâtres, et bien qu’Azur soit à terre, Boltz eut l’impression de faire une chute de plusieurs mètres. Il le reconnaissait. C’était le dragon des cachots.

Il se produisit une chose curieuse. Le dragon bleu qui venait d’apparaître échangea un long regard avec Azur et lorsque Boltz baissa les yeux, il vit les écailles de sa monture se teinter d’un étrange reflet à la lueur du soleil couchant. Puis il réalisa quelque chose. Certains dragons avaient des couleurs similaires à celles d’Azur, mais celle du dragon du cachot correspondait en tous points. Boltz tendit le cou pour apercevoir qui chevauchait l’autre dragon bleu, mais celui-ci battit aussitôt des ailes et quitta le sol. Boltz put néanmoins distinguer une silhouette en armure blanche tenant deux épées à bout de bras. Un Béni à dos de dragon ?!

— Comment diable ont-ils fait pour en obtenir deux ? s’exclama un des dragonniers qui avait tenté de forcer la porte.

Boltz vit ses équipiers hocher la tête d’un air tout aussi perplexe et ils s’élevèrent tous les trois à la poursuite de leur assaillant, qui volait vers une des tours les plus basses du Grand Palais. Pourquoi les avait-il attaqués pour s’enfuir aussitôt ? Mais il ne tarda pas à comprendre. Lorsque le premier dragon Ildari parvint au niveau du dragon bleu, il y eut un bref échange de flammes et Boltz vit le dragonnier en armure blanche lever brusquement les deux bras et croiser ses épées.

— Par l’Enfer des Delpheris ! hurla Boltz avant d’avoir pu s’en empêcher.

Un épais harpon avait subitement jailli de la tour près de laquelle ils s’affrontaient et s’était profondément fiché dans le flanc du dragon Ildari, qui poussa un cri à faire trembler le sol. Boltz se boucha les oreilles de ses mains et regarda, pétrifié, le Béni lancer un coup d’épée qui décapita net son adversaire. Le corps du dragonnier glissa lentement de son dragon tandis que l’animal, tiré par la chaîne vers la tour, se débattait pour y échapper. Mais il n’eut bientôt plus la force de résister et fut avalé par les murs blancs.

— On va rester loin de tout ça, d’accord ? dit doucement Boltz à Azur en reposant des mains fébriles sur le dragon.

Il se rendit compte que, tout comme ses mains, sa voix tremblait.

— Boltz !

Boltz tourna vivement la tête. C’était Jaime. Elle se précipitait vers lui à travers la cour du Grand Palais sans prêter attention aux combats qui faisaient rage sur son chemin.

— Qu’est-ce que tu fais encore ici ? Mets-toi à l’abri ! s’égosilla Boltz, à la fois soulagé de la savoir en vie et terrorisé à l’idée de la voir mourir sous le feu d’un dragon.

— Tu n’es pas parti non plus ! rétorqua Jaime en continuant de courir vers lui.

Un Béni qui venait de la reconnaître se rua vers elle, épée en l’air, mais Jaime leva simplement la main et il fut précipité en arrière comme tiré par un fil invisible. Adrasté et Loïa apparurent bientôt derrière elle. Loïa restait près d’Adrasté, qui avait dégainé son couteau et maintenait un champ de force autour d’elles. Elles parvinrent juste en dessous d’Azur, et Adrasté jeta à Boltz un regard impressionné.

— Tu as pris du galon, on dirait, lança-t-elle. C’est ton lézard, cette chose immense ?!

Avant que Boltz n’ait pu leur répondre, Azur fit quelque chose d’étrange. Il déplia ses ailes et, sans même en avoir reçu l’ordre, décolla du sol.

— Qu’est-ce que tu fais ?! s’écria Boltz. Attends !

Mais Azur ne l’écoutait pas. Il s’éleva plus haut et Boltz comprit enfin ce qui l’avait fait réagir. Quelques mètres plus loin, le dragon des cachots était acculé par des Ildari.

— Mettez-vous à l’abri ! cria-t-il à Jaime en regardant vers le bas. Je… On parlera plus tard !

Il espérait de tout son cœur que ce qu’il venait de dire était vrai. Imperturbable, Azur continuait de voler vers le Béni à dos de dragon.

— Tu veux l’aider, hein… murmura Boltz, les sourcils froncés.

Azur lança un grondement que Boltz sentit plus qu’il n’entendit et qui confirma ce qu’il pensait. Quelques autres dragonniers d’Ilderad qui avaient vu leur dragon se faire capturer s’étaient élancés à plusieurs vers le Béni, qui les évitait de manière spectaculaire et s’arrangeait pour se rapprocher lui-même des cavaliers. Il maniait son épée avec une telle aisance que Boltz en fut d’abord hypnotisé. Quelle dextérité, même dans les airs, et malgré l’instabilité de sa monture. Boltz força cependant Azur à rester à bonne distance. Il ne voulait pas s’engager dans un combat contre autant de dragonniers s’il pouvait l’éviter, d’autant que le Béni lui paraissait parfaitement capable de s’en sortir tout seul. Il décapita un, deux, trois dragonniers avec une aisance déconcertante. Mais il était seul contre un flot de dragons qui ne cessait de grossir et ils parvinrent tout de même à l’éloigner de la tour piégée. Ils n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres de Boltz, maintenant. Acculé sous les attaques, le Béni manqua alors de tomber, déséquilibré par la queue d’un dragon qui le frappa en pleine tête et fit basculer son heaume, dévoilant son visage et ses cheveux noirs.

Boltz ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. Tout à coup, il n’entendit plus rien. L’agitation qui régnait à présent autour de lui n’avait plus aucune importance. Il ne voyait plus rien d’autre que ce Béni et ne faisait plus attention aux jets de flamme et aux déflagrations qui passaient près de lui. Que se passait-il ? Que… Pendant plusieurs secondes, aucune pensée ne parvint à se former dans son esprit. Il resta ainsi, paralysé, hébété, les bras inutilement ballants le long de son corps.

C’était Brand. Brand se tenait devant lui. Brand, son frère. Son frère… dont on leur avait rapporté la mort des années auparavant. Boltz cligna des yeux et se força à revenir à lui. Non, ce n’était pas possible. C’était simplement la technique de combat de ce Béni qui l’avait fortement fait penser à son frère. Il se battait avec la même élégance irrésistible. C’était tout. Mais lorsqu’il se rapprocha du combat, il n’y eut plus aucune place au doute. Ces grands yeux bleus… Boltz possédait les mêmes. Une foule de questions se bousculait dans son esprit, mais il ne prit pas le temps de réfléchir. Il agit instinctivement. Il s’élança avec Azur et dégaina à son tour son épée. Feu, lames entrechoquées, brûlures, coups de griffes et de cornes se succédaient dans un incessant tourbillon indistinct. Boltz aurait été incapable de discerner le haut du bas. Serré contre Azur, la respiration haletante, il fonçait entre les dragons et désarçonnait les cavaliers dès qu’il le pouvait, ce qui avait généralement pour effet de faire fuir les reptiles privés de leurs maîtres. À deux reprises, il faillit lui-même perdre l’équilibre, mais une sorte d’instinct liait ses mouvements à celui d’Azur et l’animal semblait sentir ce qu’il devait faire pour le rattraper. C’était, finalement, presque plus simple que de rester accroché à un cheval en furie.

Au terme d’un long combat, leurs deux derniers adversaires leur jetèrent un regard mauvais et s’éloignèrent avec l’air de penser qu’il valait mieux se tenir à l’écart pour le moment. Boltz les vit partir avec toujours cette impression d’avoir la poitrine en feu. Il s’apprêta à se retourner pour faire face à son frère, mais Azur fit à ce moment une violente embardée pour éviter un autre jet de flammes. Boltz le vit passer si près qu’il sentit le feu lui brûler le bout du nez. Désorienté, il se tourna vers Brand, qui le regardait avec une expression terriblement familière. Son visage s’était creusé, son nez droit s’était allongé et il était toujours plus grand et musclé que Boltz. Avait-il ordonné à son dragon de les brûler vifs ? Pourquoi ferait-il cela ? Il passa une main dans ses cheveux pour dégager une mèche qui tombait sur son front sale et lança :

— Je dois bien avouer que la dernière chose à laquelle je m’attendais, c’était de te voir juché sur un dragon.

— Brand ! Tu viens d’essayer de me carboniser ?! s’exclama Boltz, incrédule, le souffle court. J’étais en train de t’aider, tu es fou ?

— Est-ce une façon de s’adresser à ton Général ? répondit Brand en haussant un sourcil.

— Général ?

Boltz regarda son grand frère sans savoir s’il avait bien entendu, ni même s’il était sérieux. C’était vraiment lui.

— On te croyait mort ! lança-t-il alors brusquement. Quelqu’un est venu nous annoncer que tu étais mort au combat !

— Je sais… dit doucement Brand. C’était le prix à payer pour garder le secret de l’arme la plus redoutable d’Omphal contre Ilderad.

— L’arme la plus redoutable ? De quoi tu parles ?

— De moi.

Pour la première fois depuis le début de leur conversation, Brand sourit. Là encore, Boltz reconnut le même sourire fier et indolent sur lequel son grand frère l’avait laissé avant de partir pour toujours, le jour de son rappel par la secte. Que diable disait-il ?

— Comme tu sembles l’avoir aussi compris, notre famille a la capacité de commander les dragons… Et je me demande bien comment tu es parvenu à mettre la main sur celui-là, dit Brand en désignant Azur d’un geste du menton.

Puis il écarta les bras en tenant ses deux épées, la tête haute.

— Si Ilderad avait appris qu’un Béni d’Omphal était également un descendant d’une des plus puissantes familles de dragonniers, ils n’auraient pas tardé à me capturer, ou pire, me tuer ! Alors j’ai décidé de mourir… aux yeux de tous. Je suis bien trop précieux.

Son sourire s’élargit, puis disparut tout à coup. Décontenancé, Boltz se raidit et les deux hommes s’observèrent quelques instants. L’individu qui se tenait face à lui avait tout de son frère, mais il était étrangement déformé, déséquilibré, comme une étrange chimère. Il l’avait connu arrogant, suffisant, mais ce qu’il avait devant lui allait bien au-delà. Il ne put s’empêcher de remarquer que son frère semblait tout de même gêné par quelque chose. Il grimaçait de temps à autre et secouait imperceptiblement la tête comme pour chasser des mouches qui volaient autour de lui. Était-il aussi incommodé que l’étaient les Profanes par la présence du dragon, malgré sa capacité à le contrôler ? Après tout, c’était un Béni. Il devait entendre les bourdonnements.

— Tout ce temps… Toutes ces années où on te croyait mort… tu étais le Général de l’Armée d’Omphal ? dit enfin Boltz d’une voix sèche.

— Qui d’autre que moi ? répliqua Brand.

Son dragon donna un coup d’aile brutal et fondit sur Azur, qui fit un tonneau pour l’éviter.

— Qu’est-ce que tu fais ?! C’est pas drôle ! hurla Boltz en se redressant. Azur, non !

Azur, qui s’était préparé à jeter une boule de feu sur Brand, referma brusquement la gueule. Boltz ne comprenait rien à ce qui était en train de se passer. Pourquoi, pour la deuxième fois en quelques minutes, son frère venait-il de faire quelque chose qui aurait pu le tuer ? Brand le toisa avec un regard étrange, assis droit sur son dragon qui battait lentement des ailes. Tout autour d’eux, les cris des Bénis, des Ildari et des rebelles les atteignaient sans qu’ils ne sachent qui menait le combat.

— Je te l’ai dit un jour, et je le redis : tu n’as aucun talent. Tu es comme le reste de la famille : ignorant et inconscient de tout ce qui peut être accompli dans ce monde. Je pensais que cette cicatrice t’aurait rappelé ta place.

Boltz porta instinctivement la main sur sa tempe, là où la marque laissée par son frère plus de vingt ans auparavant palpitait faiblement. Brand serra les deux poings sur ses armes sans cesser de fixer Boltz.

— Et maintenant, finissons-en, dit-il. Tu m’as ennuyé pour la dernière fois. Malyria, à toi.

Son dragon lâcha un terrible rugissement et donna un coup d’aile impressionnant, chargeant sur eux à toute vitesse. Boltz se prépara à esquiver, mais Brand fut plus rapide et Malyria planta ses crocs dans le cou d’Azur, qui émit un hurlement déchirant. Les mains fermement accrochées, Boltz pensa « Utilise ta tête ». Azur se courba en avant et une de ses cornes s’enfonça légèrement dans le thorax de son adversaire ailé, qui recula aussitôt de plusieurs mètres. Boltz eut à peine le temps de voir le cou d’Azur rougi par son propre sang avant que son frère ne charge à nouveau vers lui à une vitesse vertigineuse.

— Brand, arrête !

Mais c’était inutile. Malyria s’élançait inlassablement, tentant à chaque fois de désarçonner Boltz ou de le brûler vif. Azur évitait les flammes de quelques millimètres, enchaînant tonneaux et pirouettes, tandis que Boltz, les muscles si tendus qu’il ne les sentait presque plus, faisait de son mieux pour ne pas tomber du dos du dragon. « Ne contre-attaque pas, répétait-il mentalement à Azur, surtout pas. » Heureusement, l’étrange gêne que semblait éprouver Brand sur son dragon ne le rendait pas aussi précis que pouvait l’être Azur dans ses mouvements, mais Boltz sentait la fatigue s’installer et doutait pouvoir tenir beaucoup plus longtemps.

— Vraiment, tu ne veux pas abandonner ? lança Brand d’un air agacé. Ça ne sert à rien de te faufiler comme ça.

Il replia alors les jambes et se redressa sur le dos de Malyria. Il était debout, désormais, faisant face à Boltz, ses deux armes pointant vers le bas.

— Qu’est-ce que tu fais ? demanda Boltz en fronçant les sourcils.

— Le jour de mon rappel, tu voulais qu’on s’entraîne, non ? Tu ne voulais pas me laisser partir, tu pleurnichais sans arrêt. Eh bien... Voilà, je suis là. Entraînons-nous.

Et il fonça sur lui. Lorsque Malyria fut assez près, il fit un bond phénoménal dans les airs et atterrit sur le dos d’Azur, obligeant Boltz à se retourner et à lever son arme juste à temps pour parer son coup.

— On va tomber ! hurla Boltz. Arrête, Brand !

Mais le Général amorça un second coup d’épée et Boltz pivota pour lui faire face, se mettant debout à son tour. Brand se déplaçait sur le dos du dragon avec une aisance déconcertante, même s’il grimaçait encore de temps à autre. Avait-il vraiment appris cela lors de ses entraînements avec les Bénis ? Il se précipita à nouveau sur lui malgré ses imprécations et frappa une fois, deux fois, trois fois, tant de fois que Boltz ne parvenait plus à compter. Il se contentait de pivoter, se baisser, parer, dévier ses attaques en prenant soin de ne pas perdre l'équilibre. Le dos d’Azur bougeait constamment et Malyria volait autour d’eux dans un mouvement circulaire. Au moins, elle ne crachait plus de feu, mais les étincelles qui jaillissaient des épées entrechoquées de Brand et Boltz éclairaient à elles seules leur zone de duel par intermittence. Boltz sentait son cœur battre la chamade. Il n’arrivait pas à croire qu’il était en train d’affronter son frère en combat singulier à plusieurs dizaines de mètres du sol, où se déroulaient d’autres combats terrestres tout aussi impitoyables. Cette fois, malgré ce que disait Brand, ce n’était pas un entraînement. Les épées étaient bien réelles. Et son frère allait sûrement le tuer d’un instant à l'autre. Il y était décidé.

— GÉNÉRAL ! tonna alors une voix aiguë.

Brand s’arrêta net, soudain pétrifié d’horreur. Boltz le regarda sans comprendre tandis qu’il baissait la tête, le teint livide. La voix appartenait à un petit garçon qui venait d’apparaître sur le champ de bataille. Il était pieds nus et ne portait qu’une robe de chambre toute blanche. Que faisait un enfant ici ?! En une fraction de seconde, Brand parut complètement oublier la présence de Boltz. Il bondit sur Malyria, fusa vers le sol à une vitesse vertigineuse et atterrit près de l’enfant, dont les yeux jetaient des éclairs de colère. Boltz le suivit à bonne distance.

— L’Enfant Immortel…

Boltz sursauta et vit qu’il s’était posé près de Zaël, qui avait le regard fixé sur le petit garçon. Boltz lui avait connu des regards effrayants, mais la flamboyance qui s’élevait de ses yeux noirs à ce moment dépassait tout ce qu’il avait pu voir.

— Votre Sainteté ! Qui vous a laissé sortir ?! s’égosilla Brand, que Boltz voyait pour la première fois perdre toute contenance.

— OÙ EST ADRASTÉ ? hurla l’enfant à s’en déchirer les poumons. OÙ EST ADRASTÉ ? CELA FAIT DES MOIS, MAINTENANT ! DITES-MOI OÙ ELLE EST OU VOUS MOURREZ COMME LES GARDES DE MA CHAMBRE !

— Vous n’auriez pas dû… Ils sont là pour vous protéger ! se récria Brand d’une voix blanche. Vous ne pouvez pas rester ici, rentrez vite !

Le Général semblait tétanisé. De quoi avait-il peur ? Boltz observa l’étrange spectacle avec curiosité. L’Enfant Immortel… C’était ainsi que Zaël l’avait appelé. Qui était-il et pourquoi réclamait-il Adrasté ? Les combats cessaient peu à peu, désormais. La plupart des Bénis étaient morts et les seuls restants étaient trop faibles pour résister. Brand tenta de prendre le bras de l’enfant, qui se dégagea et lui lança un regard si effrayant qu’il en paraissait démoniaque.

— Vous m’avez touché, dit-il d’une voix tremblante de fureur. Vous avez osé…

— Vous ne devez pas rester ici, dit Brand d’une voix qui était maintenant véritablement dominée par la panique, vous ne devez pas mourir !

— JE SUIS LE MALAEN ORIGINEL ! JE SUIS LE MALAEN IMMORTEL ! DE QUEL DROIT ME DITES-VOUS QUOI FAIRE ?!

À une vitesse phénoménale dont Boltz ne l’aurait pas cru capable, l’enfant fit alors un formidable bond, s’agrippa au cou de Brand, et enfonça ses dents dans sa gorge avec une bestialité horrifiante. L’instant d’après, sa tête bascula en arrière. La trachée de Brand pendait entre ses canines sanguinolentes. Une fois de plus, la voix de Boltz se perdit quelque part dans sa poitrine tandis qu’il regardait le cadavre de son frère tomber au sol dans un fracas métallique. Ses grands yeux bleus gardaient un air de surprise terrifiée qui ne s’en irait jamais et sa bouche légèrement entrouverte vomissait du sang qui s’ajoutait à celui des morts qui l’entouraient. Boltz descendit d’Azur et fit un pas en avant, mais une main douce le retint. Il se retourna : c’était Jaime. Un sentiment de quiétude se mêla à l’étrange douleur qui s’était emparée de lui à la vue du corps de Brand tombant comme une vulgaire marionnette. Sa vue se brouilla et il prit Jaime dans ses bras.

Le petit garçon recracha l’organe au sol et s’essuya la bouche avec sa robe de chambre, y laissant une traînée écarlate. Il jeta un regard vers le cadavre comme s’il venait encore de lui dire quelque chose de déplaisant. Celui-ci avait déjà les yeux humides et sa magie s’échappait par les larmes qui coulaient de ses yeux.

— Je vous avais dit qu’un jour, je vous tuerais, lança-t-il d’un ton agacé.

Il fit alors un tour sur lui-même comme s’il cherchait quelqu’un, mais parut soudain atrocement fatigué, tituba et s’effondra par terre. Quelqu’un se précipita vers lui à toute vitesse et le rattrapa avant que sa tête ne heurte le sol. C’était Adrasté. Boltz et Jaime échangèrent un regard d’incompréhension. Blotti contre Adrasté, l’Enfant lui jeta un regard surpris, les yeux à demi ouverts.

— Tu es là, dit-il avec un sourire endormi. Tu es revenue…

— Oui… Je suis… Je suis tellement désolée, Aelis…

Adrasté contempla l’enfant avec des yeux brillants et sembla chercher ses mots. C’était comme si elle avait tout oublié autour d’elle, comme si elle ne faisait plus attention aux ennemis qui l’encerclaient. Elle ne vit pas le dragon noir qui apparut soudainement du ciel, ailes déployées, et dévoila ses crocs acérés au-dessus de sa tête.

— Attention ! cria Jaime.

Mais il était trop tard. Le dragon avança ses crocs, et Boltz sentit quelqu’un le bousculer en passant près de lui.

— NON !

Adrasté avait hurlé de toutes ses forces, mais n’avait rien pu faire, immobilisée par la force magique du dragon. Filik venait de surgir de nulle part et s’était jeté au-dessus d’elle, juste avant que la gueule béante ne se referme. La moitié de son corps avait désormais disparu entre les dents du reptile.

 

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