Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre XIX
La dernière Assemblée
Adrasté se réveilla très tôt, ce matin-là. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, il ne faisait pas encore jour et sa chambre était baignée dans une épaisse obscurité. Silencieusement, elle s’habilla, enfila ses bottes et rassembla ses armes. L’oreille tendue, elle sortit de sa chambre avec une infinie précaution, puis se faufila jusqu’à l’entrée de la masure en passant près des braises mourantes constellées de points rougeâtres du feu de cheminée.
Tout le monde dormait encore. Elle devait partir avant qu’ils ne se réveillent. Après ce que Jaime lui avait appris la veille, elle devait se rendre au Grand Palais de toute urgence… Il était malade. Il allait mourir. Adrasté ne comprenait pas comment cela pouvait se produire, mais il fallait qu’elle le retrouve. Elle ne pouvait le laisser mourir loin d’elle. Aelis… Il devait être perdu depuis son absence.
Mais elle reviendrait très vite. Elle ne laisserait pas Jaime hors de sa vue pour longtemps, cette fois. Elle poussa la porte et l’air frais de la nuit s’engouffra par l’ouverture. Une fois à l’extérieur, elle ajusta sa cape de voyage et huma l’odeur de terre mouillée par la rosée qui s’élevait des champs environnants. Elle pouvait courir vite et longtemps. Elle serait à la Capitale en quelques heures si elle se dépêchait et qu’elle ne rencontrait aucune déconvenue sur le chemin. Marchant d’abord lentement entre les ronces qui séparaient la maison des collines, elle songea que Jaime serait sûrement furieuse en constatant qu’elle était partie sans elle. À son réveil, elle penserait peut-être qu’Adrasté dormait encore, ce qui lui donnerait quelques heures de plus.
— Tu me prends vraiment pour une idiote, n’est-ce pas ?
Adrasté sursauta, fit volte-face et sortit son couteau d’un geste instinctif.
— Jaime ! Loïa ! dit-elle, estomaquée.
Toutes deux se tenaient sur le côté du chemin en la regardant d’un air exaspéré et amusé.
— Qu’est-ce que vous faites là ?! s’exclama Adrasté, le cœur battant à tout rompre.
— J’étais sûre que tu essaierais de partir sans moi dans la nuit, dit Jaime d’un ton triomphant, alors j’ai proposé à Loïa de t’attendre ici. Elle nous a camouflées.
Adrasté jeta à Loïa un regard noir.
— Vraiment, vous ne comprenez pas…
— Je comprends très bien, coupa Jaime. Et nous venons avec toi. Loïa a accepté de nous accompagner, elle nous sera utile. Écoute-moi d’abord, ajouta-t-elle en levant un doigt pour imposer le silence à Adrasté, qui avait manifesté l’intention de l’interrompre. Je ne viens pas au Grand Palais. Je souhaite simplement me rendre à Goslar. J’aimerais parler avec la tatoueuse. C’est forcément elle qui m’a marquée, et je pense qu’elle peut avoir des informations. Je t’attendrai à Goslar, je n’irai pas au Grand Palais.
Adrasté l’examina avec méfiance.
— De toute façon, tu ne te débarrasseras pas de moi, insista Jaime en haussant des épaules. Allons-y.
Elle passa devant Adrasté d’un pas décidé en créant un léger courant d’air qui fit voleter ses boucles. Adrasté fixa Jaime des yeux tandis qu’elle s’éloignait sur le chemin de terre et que Loïa s’engageait derrière elle dans une démarche joyeuse. Dans un flot de grommellements sonores continus, Adrasté les suivit en fusillant du regard la nuque de Jaime. Qu’elle était têtue !
Durant plusieurs heures, elles ne croisèrent personne. Dès les premières lueurs du jour, cependant, les chemins devinrent fréquentés par toutes sortes de voyageurs emmitouflés dans leurs capes de voyages et à l’expression tendue. Jaime, Loïa et Adrasté prirent soin de rester à bonne distance, longeant la forêt plutôt que d’aller à découvert, car elles faisaient du bruit et il était plus difficile pour Loïa de créer une illusion qui les dissimule à la fois des regards et de l’ouïe des passants. Loïa posait plusieurs questions à Jaime au sujet de la Capitale.
— Je n’y ai jamais mis les pieds, finalement, disait-elle avec un regard rêveur, lorsque Myrkur et moi sommes arrivées, nous avons directement été menées au Grand Palais et n’en sommes plus sorties.
— Oh, je pensais que tu y avais grandi ! répondit Jaime avec stupeur.
Loïa secoua la tête.
— Nous sommes nées et avons grandi à Moïave.
Voyant l’expression interrogative de Jaime, elle ajouta avec un petit rire d’excuse :
— C’est un village au bord de la mer du sud.
Adrasté, qui marchait en retrait pour permettre à sa colère de retomber, suivait d’un air absent le mouvement de balancier de la queue de cheval de Jaime, qui fouettait sa nuque sur son passage. Elle se souvint de la première fois qu’elle avait effacé sa mémoire. Puis de la suivante… Et encore la suivante… Après chaque bénédiction, Jaime se retrouvait incapable de bouger. Elle restait pétrifiée, le regard presque fou. Après la première explosion, Adrasté avait assisté à toutes les bénédictions depuis le centre de l’arène. Sitôt le rituel fini, elle s’approchait de Jaime et lui extrayait discrètement ses derniers souvenirs. Aussitôt, son regard changeait. Ses yeux récupéraient leur lumière et les commissures de ses lèvres retrouvaient leur habituelle inclinaison vers le haut, comme figées dans un petit sourire perpétuel. Adrasté avait été surprise de constater que quelque part, ce changement sur le visage de Jaime la réconfortait elle-même.
Bien évidemment, elle n’en avait jamais rien dit à son grand-père ni à aucun Malaen. Adrasté et la Gardienne avaient passé le plus clair de leur temps ensemble, à partir de là. Depuis la mort de ses parents, Adrasté avait réalisé que finalement, elle n’avait plus personne à qui parler lorsqu’elle revenait dans la Tour Nord. Après la première explosion, des mois durant, elle avait pleuré jusqu’à s’endormir, éreintée. Tous les jours, du lever au coucher du soleil, Adrasté se rendait aux écuries. Elle y passait ses journées avec Jaime, qu’elle appelait « Gardienne » et traitait avec froideur lorsque les gardes et les serviteurs se trouvaient à proximité. Mais lorsqu’elles étaient seules, toutes deux avaient pris l’habitude de faire des figurines de paille et d’imaginer des histoires.
— Tu ne fais que des oiseaux, s’était un jour moquée Adrasté.
Elles avaient alors sept ans. Jaime avait souri et répondu :
— J’aime beaucoup les oiseaux ! Surtout ceux qu’on peut voir dans la cour. Ils vont et viennent à leur guise. Un coup d’aile et hop !
Son regard s’était légèrement voilé et elle avait ajouté à voix basse :
— J’aimerais savoir voler…
Elle avait tourné son regard vers Adrasté et avait murmuré :
— Tu as de la chance, tu peux partir d’ici quand tu veux, toi.
Adrasté n’avait su quoi répondre. C’était la première fois que la Gardienne évoquait ouvertement sa condition de captive. Adrasté avait presque fini par l’oublier. Elle ne pouvait pas s’échapper, elle n’était autorisée à aller nulle part. Quelques mois après l’arrivée de Jaime, son grand-père avait demandé qu’on assigne à Adrasté un serviteur dédié, qui serait aussi leur tuteur. Elle avait entendu dire que personne n’avait souhaité se porter volontaire. Il était bien trop dangereux de se retrouver près de la Gardienne, disait-on. Non seulement c’était une Delpheris, mais des bruits couraient quant à ce qui s’était produit dans l’arène. Seul un vieillard du nom de Djaus avait consenti à prendre le risque. Il était également un des seuls à avoir reçu une éducation qui lui permettrait de transmettre à Adrasté ce qu’elle devrait savoir en qualité d’héritière de l’Ancien Vœu. Cette dernière avait d’ailleurs insisté pour que Jaime puisse également assister aux enseignements de Djaus.
— Elle doit rester avec moi, avait-elle dit d’un ton impérieux alors que les gardes s’étaient mis sur le chemin de la Gardienne, qui s’était apprêtée à suivre Adrasté le premier jour de cours avec Djaus. Allez-vous la laisser passer ou devrai-je vous y obliger ?
Elle n’avait rien eu besoin d’ajouter. Oui, Jaime n’était pas libre de quitter le Grand Palais. Elle était prisonnière. Contrairement aux oiseaux, qui allaient et venaient comme ils le voulaient et chantaient le long des murailles, Jaime, elle, devait se contenter de les écouter depuis l’écurie. Parfois, en compagnie de Djaus ou Adrasté, elle était autorisée à se promener dans la cour. Cependant, cette simple remarque avait éveillé en Adrasté une tout autre forme de malaise. Des nuits durant, elle se remémorait cette phrase, la formulait silencieusement, sentant ses lèvres bouger sans qu’un seul mot en sorte.
« Tu peux partir d’ici quand tu veux, toi. »
Le pouvait-elle vraiment ? Curieusement, elle avait eu envie de répondre quelque chose à cette phrase. Elle n’avait pas eu envie d’acquiescer, d’afficher un sourire d’excuse, de consoler Jaime… Non, elle avait voulu répondre. Mais répondre quoi ? Elle n’aurait su le dire avec certitude. Au fil des nuits, des bénédictions et des regards qu’elle surprenait sur le visage de son grand-père lorsqu’il posait les yeux sur elle, quelque chose avait changé. Cette affirmation, pourtant simple et évidente d’apparence, sonnait faux. Finalement, un jour, elle avait fini par songer qu’elle avait peut-être terriblement mal interprété son rôle. Son grand-père lui avait demandé de garder un œil sur la Gardienne… Demandé ? Vraiment ? Ou… ordonné ? Tout comme il ordonnait souvent la présence de l’Enfant… L’Enfant, qui ne sortait jamais, qui ne quittait la Tour Nord que pour les Assemblées. Il buvait sa coupe sous l’œil sévère de son frère et retournait dans sa chambre. Sous les ordres du Haut.
En définitive, la seule différence entre Adrasté et la Gardienne, c’était qu’Adrasté était autorisée à retourner dans sa chambre la nuit. Une phrase avait résonné dans son esprit. « Adrasté, acceptes-tu d’être l’unique détentrice du pouvoir de l’Omphalos pour les Malaen ? ». C’étaient les mots du Haut, le jour de sa toute première Assemblée. La réalisation l’avait alors frappée avec la force d’un taureau en pleine course. Elle avait soudain compris. Compris ce qui l’avait gênée au-delà de l’horreur des événements, ce sentiment constamment présent en elle depuis l’explosion. Le plan originel de son grand-père avait été de faire absorber l’Omphalos par Adrasté. C’était elle qui aurait dû en être la porteuse. Elle qui aurait dû permettre les bénédictions. C’était ce que son grand-père avait prévu… Ce que sa mère avait autorisé… Ce que ses parents avaient accepté pour elle, sans sourciller. Étaient-ils au courant ? Savaient-ils ce qu’Adrasté aurait dû subir, une fois qu’elle aurait l’Omphalos en elle ? Depuis qu’ils avaient découvert le don particulier d’Adrasté, les Malaen l’avaient encouragée à le développer. Ils lui avaient présenté divers Bénis dont elle avait dû aspirer les pouvoirs. Ils lui avaient tout fait expérimenter. Parfois, ils lui avaient demandé de laisser assez de magie en eux pour que celle-ci puisse se régénérer, et parfois elle avait absolument tout absorbé. Tout ce temps… Ils l’avaient simplement préparée à devenir le réceptacle de l’Omphalos, la Gardienne qui serait ensuite exploitée pour les bénédictions. Ils l’auraient utilisée de la même manière qu’ils utilisaient la Delpheris. Ainsi, ce traitement ne lui était pas réservé simplement parce qu’elle était leur ennemie… Ils l’auraient fait subir à Adrasté, si leur plan avait marché. En repensant à l’Enfant et à ce que son grand-père avait initialement prévu pour elle, Adrasté avait songé que finalement, la Gardienne Delpheris n’était peut-être pas la seule prisonnière du Grand Palais. Elle n’était pas parvenue à dormir, ce soir-là. Elle n’avait jamais su si c’était cette réalisation qui l’avait maintenue éveillée ou si c’étaient les multiples souvenirs qu’elle avait retirés de l’esprit de la Gardienne et qui vivaient désormais en elle, s’empilant les uns sur les autres. Toutes les émotions, les images… Et si Adrasté savait aujourd’hui parfaitement aspirer les pouvoirs et les émotions des autres, elle n’avait absolument aucune idée de ce qu’elle pouvait faire pour s’en débarrasser.
Arrachant brusquement Adrasté de ses réflexions, Jaime poussa un cri en pointant un oiseau du doigt avec un grand sourire. Adrasté sentit une chaleur familière l’envelopper lorsqu’elle vit son expression. Cependant, il ne fallut qu’une seconde avant qu’une nouvelle vague de froid l’envahisse. Elle était libre… Jaime était libre. Elle pouvait réellement parcourir le monde comme ces oiseaux qu’elle aimait tant. Et pourtant, Adrasté avait accepté qu’elle l’accompagne. Était-elle en train de faire une bêtise ? Mais il fallait qu’elle y retourne. Elle devait comprendre ce qui se passait. Quelque chose n’allait pas. Si Aelis était vraiment malade, alors Adrasté avait manqué quelque chose et quelqu’un lui avait menti. Seulement… qui ? Elle se surprit à regretter de ne pas avoir assisté plus souvent aux Assemblées. Au fil des années et des bénédictions, elle avait eu de plus en plus de mal à supporter les souvenirs qu’elle extrayait de la mémoire de Jaime. Du sang… De la douleur… Une impression de mourir à petit feu, jusqu’à perdre connaissance. Et puis… Tout recommençait. Chaque semaine, parfois chaque jour. Mais elle avait néanmoins continué. La méfiance qu’elle avait ressentie à l’égard des Malaen après sa toute première bénédiction s’était progressivement muée en aversion durant les années suivantes. Elle grandissait à mesure que les femmes enceintes défilaient dans l’arène et que son grand-père contemplait d’un visage de marbre le théâtre d’horreur qui se jouait sous ses yeux.
— C’est nécessaire, répétait-il souvent à Adrasté lorsqu’il surprenait dans son regard la réprobation qu’elle n’était pas parvenue à dissimuler. J’espère que tu le comprends.
Au fil des années, Adrasté avait simplement pris l’habitude de hocher la tête sans discuter. Elle ne se rendait plus aux Assemblées si elle pouvait l’éviter. Entendre les discours répétitifs de son grand-père lui donnait la nausée. Ils parlaient constamment de la Gardienne comme d’un objet sans autre utilité que de servir leurs intérêts. La moitié de la famille avait péri plus d’une vingtaine d’années auparavant, lors de l’explosion, et le conseil des Malaen s’en était trouvé restreint, mais cela n’avait pas entamé la foi et la motivation de son grand-père. Au contraire, disait-il, le pouvoir de l’Omphalos était plus important que jamais pour garder le Royaume soudé face à cette tragédie. Cependant, personne en dehors du Grand Palais n’avait eu vent du décès de la moitié des piliers. Ils avaient bien pris soin de ne rien ébruiter au-dehors. Adrasté n’avait d’ailleurs plus revu aucun des serviteurs qui avaient été présents dans l’arène ce jour-là. Arrivée à l’âge adulte, elle en avait vu et vécu assez pour éprouver une haine brûlante à chaque fois qu’elle se trouvait en présence d’un membre de sa famille et de leurs pensées monstrueuses. Tout ce temps, ils n’avaient été que cela. Des monstres. Pires que des tueurs. Les souvenirs de Jaime instillaient-ils en elle une haine supplémentaire ? Peut-être… Mais cela ne changeait rien. Adrasté savait que les Malaen l’auraient utilisée exactement de la même manière. Ses propres parents l’auraient volontiers livrée. Ils l’avaient manipulée, et elle ne leur pardonnerait jamais.
Avoir pu se confier à Djaus avait été salvateur. Elle avait été soulagée de voir qu’il ne les avait pas dénoncées lorsqu’il avait surpris la réelle amitié entre Jaime et Adrasté.
— Si cela peut aider cette pauvre enfant à supporter son sort, alors soit, avait-il dit dans un soupir.
À compter de ce jour, Adrasté avait pu lui dire tout ce qu’elle ne pouvait admettre à la Gardienne. Ce qu’elle ressentait chaque fois qu’elle aspirait ses souvenirs, l’impression que son cœur se refermait, étouffait sous la quantité de magie et de sensations qu’elle ingurgitait, et l’effort constant qu’elle devait fournir pour ne pas se laisser envahir par la haine et la douleur. Et Djaus avait compris. Il avait été son allié dans sa fuite. Elle se rappelait la dernière conversation qu’ils avaient eue au Grand Palais. Celle qui avait tout déclenché.
Ce jour-là, elle avait décidé d’assister à l’Assemblée. Alors que l’habituel discours de son grand-père battait son plein, elle s’était brusquement levée. Elle s’était entendu parler d’une voix cassante et sèche qui avait empli la grande Salle Blanche.
— J’aimerais dire quelque chose.
Tout le monde avait tourné les yeux vers elle, certains haussant légèrement les sourcils. Aucun d’eux n’avait entendu sa voix depuis des années. Adrasté ne parlait plus qu’en présence de la Gardienne ou de Djaus. Le reste du temps, elle se taisait simplement et n’ouvrait la bouche que pour donner des ordres aux serviteurs. Depuis la dernière fois qu’elle s’était exprimée à l’Assemblée, lors de ses cinq ans, sa voix était devenue grave et cinglante. Elle savait ce qui se murmurait. Adrasté Malaen était désormais, grâce à sa capacité particulière à aspirer le pouvoir de la Gardienne, la Malaen la plus puissante qui ait jamais vécu. Sa propre famille le savait. Personne n’avait plus essayé de la contrarier ou la prendre de haut. Elle leur faisait peur… En la voyant se lever, seul son grand-père était resté impassible.
— Adrasté ?
— La prochaine bénédiction est bien demain, n’est-ce pas ?
— Tout à fait.
— Eh bien, je m’y oppose. Je souhaiterais qu’on trouve une autre manière de bénir les nouveau-nés.
Elle avait vu Talgaärt se redresser légèrement sur sa chaise et quelques cousins se regarder subrepticement.
— Est-ce pour cela que tu es venue à l’Assemblée aujourd’hui ? avait sèchement demandé Le Haut.
— Oui, avait répondu Adrasté sans baisser les yeux. Je ne veux plus effacer la mémoire des femmes. Je souhaite que le processus soit révisé et que les bénédictions soient suspendues tant que l’on n’aura pas trouvé un autre moyen.
Pendant une fraction de seconde, elle avait cru apercevoir une lueur de fureur dans les pupilles du Haut, mais cela avait été si court qu’elle s’était demandé si elle n’avait pas rêvé. C’était avec la même voix posée qu’il avait répondu :
— Sont-ce vraiment les femmes enceintes qui te posent un problème ?
Adrasté avait dû fournir un sérieux effort pour ne pas froncer les sourcils. Elle avait tout fait pour dissimuler sa réelle proximité avec la Gardienne. Mais il savait… Il se doutait. Elle avait soutenu son regard et dit d’une voix égale :
— Quoi d’autre ?
Son grand-père pouvait faire bien plus que de lire les pensées. Grâce à son niveau de magie, Adrasté avait fini par comprendre qu’il parvenait subtilement à rallier des gens à sa cause, à les rassurer, à les manipuler au-delà des simples mots. Il modelait les pensées. Il ne pouvait ni implanter des pensées originales ni complètement modifier le comportement d’une personne, mais il instillait suffisamment d’éléments qui, en cohérence avec les croyances de l’individu, l’inséraient sur le chemin qui lui convenait. C’était un don complexe et redoutable. Mais il ne pourrait pas atteindre Adrasté. La charge magique qu’elle avait acquise en aspirant le pouvoir de la Gardienne chaque fois qu’elle s’apprêtait à exploser l’avait rendue trop puissante. Il avait continué de l’observer durant quelques secondes, puis avait souri faiblement.
— Que suggères-tu ? avait-il dit d’un ton calme, presque doucereux.
Adrasté était restée interdite. Avait-il toujours eu ce ton presque mielleux ? Enfant, elle l’avait trouvé gentil, bienveillant, apaisant. Peut-être avait-ce été son don, tout ce temps. C’était comme si un rideau opaque s’était levé, laissant la vraie personne apparaître là où auparavant se tenait une silhouette floue, indistincte, magnifiée par les lumières, les couleurs et les ombres. Il n’y avait plus aucune lumière, plus aucun artifice, plus aucune illusion lorsqu’Adrasté regardait le vieil homme inquiétant debout au milieu de la Salle Blanche. Elle tenterait de jouer le jeu.
— Je ne sais pas, avait-elle dit d’un ton hésitant qu’elle avait délibérément exagéré. Je n’ai pas ton expérience, grand-père. Mais je suis sûre qu’il y a un autre moyen. C’est bien pour cela que nous avons des scientifiques, non ?
Elle s’était légèrement inclinée, comme le faisaient tous ceux qui s’adressaient au vieil homme.
— En effet, avait doucement répondu Le Haut, mais ils sont très occupés, comme tu t’en doutes. Notre système fonctionne à merveille en l’état.
— Il fonctionne tant que j’y consens, avait coupé Adrasté d’un ton plus ferme. Sans moi, le système s’effondre.
Désormais, la lueur rougeâtre des yeux de son grand-père était bien réelle. Sa menace, qu’elle avait tenté de voiler, avait été bien trop claire.
— C’est que je… je fatigue, avait-elle précipitamment ajouté, je ne suis pas certaine de pouvoir faire ça plus longtemps. J’aimerais simplement… trouver une façon qui me permette de me reposer. Je sais à quel point tu tiens à ce que nous soyons tous protégés et ce pouvoir m’épuise.
Tous les Malaen la regardaient avec sévérité, comme si c’était la première fois qu’ils la voyaient vraiment et qu’ils n’en croyaient pas leurs yeux. Elle leur avait rendu leurs regards sans retenue. Elle ne craignait aucun d’entre eux. Aussi puissants qu’ils puissent être, leurs dons étaient ridicules face aux siens. Son grand-père avait fait quelques pas vers elle. Elle avait vu ses yeux la fixer comme s’ils souhaitaient la transpercer. Arrivé à sa hauteur, il avait pris ses mains dans les siennes et avait murmuré :
— Si tu ne le souhaites pas, nous ne t’y forcerons pas. Tout le monde est en sécurité dans notre famille.
Adrasté avait senti une onde de choc suivie d’une vague de frisson lui parcourir l’échine. Elle avait déjà entendu ces mots. Mais cette fois, ils lui faisaient l’effet d’une claque. Il tentait d’utiliser ses pouvoirs, de l’influencer. Djaus lui avait conseillé de s’y plier. De ne pas attirer l’attention sur elle. Devait-elle accepter, feindre d’avoir été convaincue et simplement continuer ? L’image de la Gardienne s’était alors imposée dans son esprit. Une image monochrome… Du rouge, partout. Non. C’était insoutenable.
— Très bien. Je suis contente que tu l’entendes. Je ne le souhaite plus. Trouvez autre chose.
Le sourire de son grand-père s’était figé. Ce qui auparavant aurait pu passer pour une expression bienveillante s’était transformé en un horrible rictus. Aucun des autres Malaen ne se rendait compte de ce qui se passait. Mais Adrasté savait. Et le vieil homme commençait à comprendre. Il comprenait ce qu’Adrasté avait dissimulé ces derniers temps : son don ne fonctionnait plus sur elle. Sous le coup de la réalisation, ses mains avaient lâché celles d’Adrasté. Il s’était lentement relevé. Leurs yeux ne s’étaient pas quittés. Pendant un long moment, ils avaient silencieusement dialogué. Le vieillard à l’apparence chétive s’était tenu droit et avait toisé Adrasté pendant ce qui lui avait semblé être une éternité. Elle était parvenue à déchiffrer tout ce qu’il avait mis dans ce regard. Elle ne lui appartenait plus. Il le savait.
— Je vois, avait-il enfin dit en tournant les talons.
Il était retourné à son emplacement habituel, au milieu du cercle. Au grand étonnement de tous, y compris Adrasté, il avait désigné la sortie et avait poursuivi :
— Nous allons trouver une solution. Tu peux partir.
Prise au dépourvu, Adrasté était d’abord restée figée.
— Euh… Je… D’accord.
Elle s’était levée, avait quitté son fauteuil et s’était dirigée vers l’entrée de la Salle Blanche sans aucun regard vers les autres. Les gardes avaient chacun fait un pas de côté, lui libérant la voie vers le large couloir qui menait à la cour extérieure. Elle avait dû s’empêcher de marcher trop vite. Elle avait fait de son mieux pour rester impassible. Mais son cœur battait la chamade. Elle sentait même les muscles de ses joues lutter pour contenir le sourire qui tentait de percer son visage. Elle avait ainsi marché en direction des écuries. Son grand-père avait accepté. Il avait compris : il ne pouvait plus la forcer à lui obéir. Pour la première fois depuis des années, elle s’était sentie soulagée. Elle ne le savait pas encore, mais cette Assemblée avait été sa dernière.
— Vite, hors du chemin !
Adrasté sursauta, regarda autour d’elle et sentit une main lui agripper le bras avant de la tirer entre les arbres. Jaime et Loïa l’obligèrent à se tenir derrière un épais buisson. Après quelques secondes, Adrasté comprit ce qu’il se passait. Elle avait mis quelques instants à s’extraire de ses souvenirs et à se rendre compte qu’elles venaient de marcher devant un panneau de bois sur lequel des lettres grossièrement peintes indiquaient « Goslar ». Cela faisait déjà huit ou neuf heures qu’elles avaient quitté la masure abandonnée. Au moment où elles s’écartèrent de la route, elle entendit des bruits de ferraille se rapprocher. Bientôt, ils virent plusieurs hommes et femmes entièrement vêtus d’armures longer le chemin à cheval du même pas soutenu. Ils devaient être quelques centaines. Adrasté plissa les yeux. Les Bénis de l’Armée… Ainsi, la nouvelle était bien parvenue au Grand Palais. La guerre était sur le point de commencer. Elle entendit Jaime chuchoter à l’oreille de Loïa.
— Je pensais que tu nous avais rendues invisibles, disait-elle, pourquoi doit-on rester cachées ?
— Ce sont tous des Bénis, intervint Adrasté, l’un d’eux pourrait avoir un pouvoir lui permettant quand même de détecter une présence.
Loïa approuva d’un signe de tête et Jaime eut une expression qui semblait signifier « Je vois ! ». Elles durent rester dissimulées derrière le buisson durant plusieurs minutes. Lorsqu’il n’y eut plus personne et qu’elles s’étaient assurées qu’il n’y aurait pas de seconde vague, elles revinrent sur le chemin avec précaution et se dirigèrent vers l’entrée du faubourg. Adrasté ne cessait de regarder autour d’elle avec méfiance. Revenir si près de la Capitale lui faisait un effet étrange. Elle avait beau le formuler dans son esprit, elle n’arrivait pas à croire qu’elle marchait volontairement vers le Grand Palais. Elle s’était pourtant juré de ne pas y retourner. Les tours étaient là cependant, dressées par-dessus les murailles que l’on voyait désormais apparaître derrière les collines, à travers les arbres épars qui entouraient Goslar. Une seule allée de pierre séparait le minuscule faubourg de la Capitale. Lorsqu’elles s’en approchèrent, elles eurent l’impression de pénétrer dans une sombre masse brune de maisons de pierres. Le village était à moitié construit entre les arbres, à l’exception d’un vaste espace en son centre, qui avait été aménagé pour l’entraînement des Bénis. Ici, tout était au service de l’armée. Quelques armuriers, ébénistes et taillandiers s’y étaient également installés. Les principales fonctions liées au Grand Palais se trouvaient ici.
— Dites, commença Jaime, c’est un village fantôme ?
Adrasté comprit ce qu’elle voulait dire. Les rues étaient en effet presque désertes, à l’exception de quelques commerces dont les propriétaires passaient parfois un visage maussade à travers les fenêtres. Adrasté agrippa le bras le Loïa.
— Ils ne peuvent toujours pas nous voir, hein ?
— Toujours pas, répondit Loïa en adressant à Adrasté un sourire rassurant. Mais je me demande pourquoi il y a si peu de monde…
— Ils ont sûrement envoyé toutes les forces protéger la Capitale, dit Adrasté à voix basse.
— En laissant Goslar sans aucune protection ? s’indigna Loïa.
Adrasté haussa les épaules, ce qui parut scandaliser Loïa et Jaime.
— Bon, comment pouvons-nous retrouver cette femme ? demanda-t-elle précipitamment en fronçant les sourcils.
Loïa leva un bras en lui jetant un regard légèrement exaspéré. Adrasté vit qu’elle lui montrait sa marque de Profane.
— Je suis déjà venue je te rappelle, dit Loïa, je devrais pouvoir reconnaître…
Elles n’eurent pas à chercher longtemps. Le village était véritablement minuscule et Loïa avait rapidement fait de grands gestes dans leur direction pour les attirer vers un bâtiment à moitié en ruine. Adrasté et Jaime la rejoignirent et virent que c’était la dernière bâtisse avant l’allée de pierre qui menait à la Capitale. Il n’y avait presque rien autour. Plantée là, seule et entourée d’arbres pour la plupart morts sous le ciel qui commençait à s’assombrir, la bâtisse dégageait une aura effrayante.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’exclama Adrasté, le nez plissé, en désignant une rangée de chaînes et d’anneaux de fers accrochés au mur.
— C’est ici qu’ils nous attachaient lorsqu’ils nous capturaient, le temps de nous marquer, répondit Loïa. Ils nous amenaient souvent à plusieurs.
Adrasté vit qu’elle jetait un regard de profond dégoût aux chaînes qui pendaient d’un air menaçant.
— Tu es sûre que c’est ici, Loïa ? demanda Jaime en levant la tête vers les murs partiellement délabrés. On dirait que c’est abandonné…
— Certaine, oui. Mais la dernière fois, ce n’était pas aussi…
Elle regarda la sombre bâtisse avec une expression inquiète et n’acheva pas sa phrase. Quelques corbeaux perchés sur le toit s’envolèrent lorsque Jaime toqua à la porte.
— Qu’est-ce que tu fais ? chuchota Adrasté, estomaquée. Tu veux nous faire repérer ?
— Tu as une autre idée ? répliqua Jaime. Nous sommes invisibles, non ? Si quelqu’un sort, il ne nous verra pas.
Adrasté se mordit la lèvre. Mais personne ne vint. La lourde porte de bois sombre resta immobile et il apparut évident que la maison était vide.
— On devrait entrer, dit alors Jaime.
Face à l’expression d’Adrasté et Loïa, elle ajouta :
— Qu’est-ce que vous voulez faire ? Parcourir le village à la recherche de cette femme ? Jetons juste un œil !
Adrasté et Loïa échangèrent un regard sceptique, mais la suivirent néanmoins alors qu’elle poussait la porte.
— Oh !
Adrasté fut immédiatement saisie d’un haut-le-cœur et entendit Jaime et Loïa réprimer une exclamation de dégoût. Il régnait à l’intérieur des murs une odeur immonde. La puanteur brûla les narines d’Adrasté, qui se força à respirer par la bouche, mais dut se raviser, car elle pouvait presque en goûter la pestilence. Bien qu’il fasse froid au-dehors, l’intérieur était si bien isolé qu’il y faisait chaud et humide, ce qui accentuait la puanteur des lieux. Loïa referma la porte derrière elles et elles se retrouvèrent dans l’obscurité.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Jaime d’une voix étouffée.
— Un cadavre, répondit aussitôt Adrasté. Ou plusieurs. C’est une odeur de putréfaction.
— Un ca… cadavre ? répéta la voix de Jaime, mal assurée.
Adrasté la sentit se raidir et reculer contre le mur, près de Loïa.
— Ne bougez pas, chuchota-t-elle.
Elle concentra sa magie sur ses pupilles et tenta de capter toute la lumière dont elle était capable. C’était bien mieux ainsi : elle put voir que l’intérieur de la bâtisse semblait tout aussi abandonné que l’extérieur. Il semblait y avoir deux pièces. Des livres jonchaient le sol sur lequel elles se tenaient, une table contre le mur opposé exposait d’étranges instruments pointus, des fioles de verre renversées et une bougie entièrement consumée sous laquelle un amas de cire durci était recouvert d’une épaisse couche de poussière. De l’encre noire s’était répandue partout sur le bois de la table.
— Qu’est-ce que tu vois ? chuchota la voix tremblante de Jaime.
— Quelqu’un s’est battu ici, répondit Adrasté. Ou alors, il y a eu un cambriolage… Peut-être les deux.
— Tu as trouvé ce qui sentait comme ça ?
— Pas encore… Il y a une deuxième chambre.
Dans la pièce d’à côté, le sol n’était pas plus visible. Des livres jonchaient la pierre et les bibliothèques qu’ils avaient auparavant occupées étaient renversées par-dessus un lit défait. Elle fit une grimace.
— L’odeur est plus forte, ici, dit-elle plus pour elle-même que pour les autres.
— Quoi ? chuchota une voix en retour.
Elle ne répondit pas et tâtonna dans la direction où l’odeur s’intensifiait. Elle longea les murs, s’attendant à tout moment à buter contre quelque chose de mou, mais elle finit par revenir à l’entrée de la pièce sans avoir rencontré aucun obstacle.
— Il n’y a rien ici, chuchota-t-elle sans parvenir à cacher une certaine incompréhension. Rien du tout.
Ce n’était pas possible. Elle le sentait. Tout près. Réfléchis, Adrasté, pensa-t-elle, réfléchis ! Elle prit une profonde inspiration et le regretta aussitôt. Réprimant un nouveau haut-le-cœur, elle posa un genou au sol, prête à vomir, mais quelque chose lui fit immédiatement oublier son malaise. En heurtant le sol, son genou avait émis un bruit creux. Sur de la pierre, c’était étrange. Adrasté resta immobile un instant puis, comme si elle avait reçu une décharge, se mit à jeter autour d’elle tous les livres sur lesquelles elle pouvait mettre la main. Elle entendit Loïa et Jaime lui demander ce qu’elle faisait d’un ton alarmé, mais les ignora. Lorsqu’elle eut entièrement dégagé le sol en dessous d’elle, elle vit ce qu’elle avait espéré. Niché dans le sol de pierre se trouvait un carré de bois où était accroché un anneau de fer. Une trappe… Adrasté lâcha une exclamation triomphante.
— Qu’est-ce qui se passe ? demandèrent à l’unisson Loïa et Jaime.
— Je ne suis pas sûre… Attendez !
Elle tira sur l’anneau de fer, qui vint en amenant avec lui la lourde trappe de bois, et l’envoya s’écraser de l’autre côté du sol. Aussitôt, Adrasté se sentit enveloppée d’une vague de puanteur si dense qu’elle aurait pu lui coller à la peau. Retenant sa respiration, elle regarda à l’intérieur de l’ouverture. Immédiatement sous la trappe se trouvait un escalier étroit sur lequel était allongée une forme sombre. Adrasté plissa des yeux. Elle distingua des cheveux gris, longs et emmêlés sur un crâne blanchâtre, comme s’ils avaient été tirés et arrachés à certains endroits. Le visage, ou ce qu’il en restait, revêtait une répugnante couleur verdâtre et un liquide jaune suintait de ses pores, de ses narines et de sa bouche. De grandes tâches couleur lie-de-vin parsemées çà et là venaient s’ajouter au vert entourant les yeux exorbités du cadavre. L’ensemble de son corps formait une sorte d’amas homogène d’apparence molle et boursouflée.
— Je crois que je l’ai trouvée, murmura Adrasté en prenant toujours soin de ne pas respirer.
— Alors ? Elle est morte ?
Adrasté observa le cadavre et répondit :
— Un peu, oui.
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