Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre II
La clé de ses souvenirs
Le feu ronronnait joyeusement dans la cheminée de La Petite Oie et émettait de temps à autre un claquement sec lorsqu’une bûche de bois éclatait, projetant une gerbe d’escarbilles. Quelqu’un avait disposé des bougies sur toutes les tables et allumé les torches des murs, plongeant la grande pièce dans une agréable atmosphère tamisée qui contrastait avec le temps exécrable de l’extérieur. Le soleil était presque couché et une dernière lueur de lumière perçait la fenêtre, zébrant l’air et le plancher d’un halo orangé où flottait paresseusement un nuage de poussière. Au milieu de la pièce, une demi-douzaine de personnes discutait avec animation autour d’une table. Maddison, la tenancière, apparut derrière le comptoir, jeta un rapide coup d’œil vers le petit groupe et se dirigea vers la porte de l’auberge, qu’elle verrouilla d’un mouvement sec du poignet.
— C’est bon, dit-elle d’un air las, tu vas pouvoir sortir, Jaime !
Elle se tourna vers les escaliers au fond de la salle et vit une jeune fille brune en descendre. Cette dernière ajusta sa queue de cheval d’un geste machinal et scruta les alentours.
— Il n’y a plus que nous, assura Maddison. Tu es tranquille.
— Merci, Maddie, répondit Jaime avec un sourire d’excuse. Désolée pour tout ça !
Elle n’osa pas croiser le regard de Maddie : la tenancière avait été si accommodante depuis leur retour à Gandir qu’elle paraissait exténuée et avait les traits tirés. Jaime savait que ces précautions étaient toutes conçues pour elle. Quelques jours auparavant, Assil avait trouvé un avis de recherche avec la tête de Jaime dessinée dessus. Depuis, elle n’avait plus pu se montrer en plein jour à La Petite Oie. Si l’un des clients de l’auberge la reconnaissait… Elle avait donc dû se résoudre à rester dans sa chambre le plus clair de son temps, sortant seulement au crépuscule, lorsque l’établissement s’était vidé. Maddie avait de plein gré avancé son heure de fermeture afin de ne pas laisser Jaime seule jusqu’à tard le soir. Quoique précautionneux, les Profanes se promenaient librement dans le village, ce qui leur permettait de se tenir informés des dernières nouvelles.
— Arrête un peu, il n’y a aucun mal, lança Maddie en balayant l’air de sa main. De toute façon, Gandir est presque vide, depuis quelque temps, il n’y a pas grand monde. Installe-toi, on va bientôt dîner.
Puis, s’adressant au petit groupe qui bavardait :
— Boltz, tu veux bien assembler les tables ?
Boltz s’étira en bâillant et se leva en arborant un sourire satisfait.
— Pas de problème, j’avais justement un peu faim.
Hormis Jaime, seul Boltz devait faire attention à ne pas être repéré. Bien qu’il se soit à nouveau rasé, ses grands yeux d’un bleu extraordinaire restaient, selon Maddie, bien trop reconnaissables. Tout le monde avait entendu parler de lui. Il avait raccourci ses cheveux, mais la mince cicatrice qui s’allongeait de sa tempe à son cou pouvait également le trahir. Il adressa un regard jovial à Jaime, qui lui sourit en détournant les yeux. Soucieux de lui tenir compagnie, Boltz avait passé toutes ses journées dans sa chambre avec elle, ne descendant que pour manger, prendre une bière ou discuter de temps en temps avec les autres.
— Tu veux bien m’aider, Assil ? ajouta-t-il à l’adresse d’un garçon aux longs cheveux ondulés assis à sa droite.
Assil acquiesça et se leva à son tour. Parmi la vingtaine de Profanes qui étaient sortis des cachots, il n’en restait plus que cinq. Tout comme Boltz, Assil avait grandi à Gandir, jusqu’à ce que l’Ancien Vœu le rappelle au Grand Palais. Après quelques années, il avait tenté de s’enfuir, mais avait été rattrapé et emprisonné dans les cachots pour sa désertion. Sur son bras luisait la marque apposée à tous ceux qui s’opposaient à l’Ancien Vœu : une roue de charrette. Jaime observa Boltz et Assil tandis qu’ils s’affairaient à accoler quelques tables pour le dîner. Elle avait une marque identique à celle d’Assil, bien qu’elle ne sache pas comment. Contrairement aux autres Profanes, Jaime ne se rappelait plus comment elle avait pu offenser l’Ancien Vœu. Elle s’était réveillée ici même, dans cette auberge, plusieurs semaines auparavant, sans souvenir, sans famille, sans identité. « Jaime » n’était d’ailleurs pas son vrai prénom, même si elle en était plutôt satisfaite. Qui était véritablement Jaime ? Quel était son pouvoir ? Pourquoi était-elle recherchée par l’Ancien Vœu ? Il lui arrivait encore de se retourner dans son lit des heures durant, se posant ces questions en boucle.
Elle s’installa près des quatre Profanes restés attablés, sans pour autant se mêler à leur conversation. Au moins, Maddie était de meilleure humeur. Depuis que Venig, son mari, se remettait peu à peu de ses blessures, elle était bien plus joyeuse et faisait de son mieux pour s’assurer que ses invités ne manquaient de rien. Après la panique provoquée par l’attaque de l’armée de Zaël, Gandir était retombé dans le calme et personne ne semblait s’être rendu compte de la présence d’un groupe illégal dans le village. Tout le monde paraissait par conséquent plus détendu, les Profanes profitant de leur relative liberté retrouvée. Jaime, elle, ne parvenait pas à se départir d’un étrange sentiment d’insatisfaction qui s’épaississait chaque jour un peu plus. Les seuls moments où elle ne pensait à rien étaient ceux où elle s’entraînait à maîtriser le don du corps avec Assil. Il l’avait souvent aidée à comprendre comment visualiser les organes du corps humain et à les soigner, et sa magie lui permettait d’atteindre des zones impossibles à soigner de façon traditionnelle. Les possibilités qui s’étaient alors offertes à elle avaient semblé infinies… S’il était possible d’avoir accès aux organes pour les soigner, que pouvait-on leur faire d’autre ? Elle s’était appliquée, généralement avec l’aide d’un Assil un peu dépassé par sa motivation, à aller plus loin dans cette discipline.
Lorsqu’ils eurent fini de placer les tables les unes à côté des autres, Boltz et Assil revinrent s’asseoir avec les Profanes et Boltz se pencha vers Jaime.
— Tu es encore muette, chuchota-t-il d’un air entendu. Toujours la même chose ?
Jaime hocha la tête.
— Elle ne veut pas mettre le nez dehors ? demanda-t-il.
— Oui…
Boltz leva les yeux au ciel et Jaime se tourna vers l’escalier qui menait aux chambres de l’étage. Adrasté avait catégoriquement refusé de sortir de la sienne, même lorsqu’elle avait récupéré ses forces. Depuis son arrivée, les seuls à l’avoir vue étaient Maddie, qui lui apportait ses repas, et Filik, qui lui rendait visite plusieurs fois par jour malgré les protestations qui provenaient de la chambre à chaque fois qu’il y entrait.
— Qu’est-ce que tu veux, le chapardeur ? aboyait immanquablement la voix d’Adrasté à la seconde où sa tête rousse passait l’embrasure.
Jaime entendait Filik soupirer et refermer la porte derrière lui en marmonnant quelque chose.
— Elle n’est pas méchante, je vous assure, leur avait-il dit à plusieurs reprises sur le ton d’un père tentant de justifier le comportement inapproprié de son enfant. En fait, elle est persuadée que personne ne veut la voir. Je ne savais pas que les Malaen avaient si mauvaise réputation à Omphal…
Mais l’absence d’Adrasté ne gênait pas Jaime. Leur première conversation à l’auberge avait également été leur dernière et à chaque fois qu’elle y repensait, son humeur se gâtait. Elle revoyait les lèvres de la Némésis se fendre en un sourire larmoyant, ses bras toujours solidement fermés autour de ses épaules.
— Je sais que tu ne te souviens plus de rien, avait-elle déclaré. C’est moi qui ai effacé ta mémoire.
Jaime avait d’abord eu un léger sursaut, puis elle s’était brusquement dégagée en comprenant ce qu’elle venait d’entendre. Sans un mot, elle s’était levée du lit et avait dévisagé Adrasté. Cette dernière n’avait eu besoin que d’une seconde pour reprendre sa contenance. Ses yeux étaient encore rouges, mais elle s’était redressée et ne souriait plus. Elles s’étaient ainsi observées pendant un instant.
— Pourquoi ? avait enfin dit Jaime.
Adrasté s’était adossée au mur et avait posé ses grandes pupilles noires sur elle.
— C’était nécessaire. On t’appelle Jaime, maintenant, c’est bien ça ? Jaime… Il faut que tu comprennes… C’était la meilleure solution pour tout le monde.
— Pour tout le monde ?
— Pour tout le monde. Toi, moi, tous ceux qui t’entourent.
— C’est aussi pour ça que tu as tué toute ta famille ? demanda abruptement Jaime. Parce que ça valait mieux pour tout le monde ?
Elle ne savait pas pourquoi elle se montrait si désagréable. L’Ancien Vœu avait manifestement mérité son sort. À sa grande surprise, face à sa remarque provocante, la Némésis avait eu un rictus.
— Oui, avait-elle dit. C’est très exactement pour ça.
— Dis-moi comment ça s’est passé, alors. Je veux tout savoir.
Jaime était retournée s’asseoir sur le lit et avait regardé le sourire d’Adrasté disparaître lentement. Après un moment de silence, la Némésis avait baissé les yeux.
— Ce n’est pas une agréable histoire, avait-elle prévenu. Et je n’ai pas le beau rôle non plus.
Elle avait parlé en détachant chaque mot, comme pour s’assurer que Jaime comprenait bien ce qu’elle lui demandait.
— Aucune importance, avait objecté Jaime. Dis-moi tout.
Adrasté s’était alors brusquement levée, s’était approchée de la fenêtre, avait brièvement regardé au-dehors, puis s’était retournée vers Jaime.
— À ma naissance, j’ai été bénie comme les autres Malaen. Lorsque l’Ancien Vœu a compris que mes dons étaient particulièrement puissants, ils m’ont confié certaines tâches. Des tâches que moi seule étais en mesure d’accomplir. Dès mes cinq ans, j’ai été intégrée à la secte en tant que membre pilier. J’ai grandi en faisant ce qu’on me demandait, sans jamais rechigner, sans jamais protester. Pendant plus de vingt ans, le dirigeant de la secte m’a confié des missions bien particulières. Et puis un jour, j’ai compris certaines choses… Ils avaient des plans. Des plans que je ne pouvais accepter. Alors j’ai agi avant eux.
Adrasté avait jeté un regard autour de la pièce.
— Tu as dit que c’était ici même que tu t’étais réveillée, c’est ça ? Le lendemain du massacre.
Jaime avait acquiescé.
— J’avais ordonné à Djaus, notre tuteur, de te mettre à l’écart, avait poursuivi Adrasté, je voulais que tu sois à l’abri. Que personne ne puisse te prendre en otage. Dès que j’étais certaine que tu te trouvais hors de leur portée, je les ai fait convoquer. Et je les ai tués.
— Qui aurait voulu me prendre en otage ? avait précipitamment demandé Jaime.
— Un Malaen. N’importe lequel.
Adrasté s’était tue un instant et avait poursuivi :
— C’est grâce à Djaus que j’ai su ce que l’Ancien Vœu préparait. Lorsque je lui ai dit de t’éloigner, il a d’abord pensé qu’il serait plus sage de te garder près de nous, mais après le massacre, il a vu que le Grand Palais était sens dessus dessous et que cela devenait dangereux. Alors il m’a annoncé qu’il t’emmènerait à Gandir. Il m’a été d’une aide très précieuse.
— Nous avons rencontré Djaus à la Capitale.
Adrasté avait froncé les sourcils.
— Tu es allée à la Capitale ?
— Il fallait bien que je trouve des réponses.
Adrasté avait un instant semblé lutter contre une envie de la réprimander, mais avait inspiré profondément et avait lâché :
— C’était très stupide.
— Qu’est-ce que tu aurais fait à ma place ?
— Tu aurais dû te cacher. Aller là-bas était risqué, c’était précisément ce que Djaus nous avait suppliées d’éviter.
— Tu ne pensais quand même pas que j’allais sagement rester à Gandir, si ?
— Tu aurais dû, pourtant, avait grondé Adrasté. C’est très sérieux, Jaime. Tu devrais même fuir le pays, si tu le peux.
— Pas tant que je n’aurai pas compris ce qui m’est arrivé. Je dois récupérer mes souvenirs. Tu dois sûrement savoir comment faire, non ?
Adrasté avait marqué un temps d’hésitation, avait jeté un nouveau regard par la fenêtre et avait hoché la tête. Jaime avait senti son cœur faire un bond.
— Il y a vraiment un moyen ?
— Oui. C’est assez simple en réalité. Seulement…
Adrasté s’était tue et Jaime avait froncé les sourcils.
— Tu… tu ne comptes pas me le dire, c’est ça ?
— Non.
Elles s’étaient toisées ainsi plusieurs secondes, Jaime sentant monter en elle une colère sourde. Qu’elle était agaçante ! La première fois qu’elle avait posé son regard sur Adrasté, elle l’avait trouvée terriblement charismatique, même alors que l’attaque de Zaël l’avait affaiblie. Elle dégageait une telle puissance que Jaime la percevait presque physiquement, comme si elle s’était tenue trop près d’un brasier. Cependant, tout ce que Jaime voyait en cet instant chez Adrasté, c’était son visage fermé, dur, buté.
— Dis-moi comment.
— Non.
— Dis-le-moi, Adrasté !
— Non. N’insiste pas, tu perds ton temps.
Jaime avait à nouveau senti monter une chaleur dévorante, mais cette fois, elle provenait de son propre corps. Qu’elle aurait aimé obliger Adrasté à abandonner cet air borné et farouche qui semblait constituer sa seule attitude !
— C’est toi qui as demandé à Djaus de ne rien me dire, aussi, c’est ça ? avait-elle dit d’un ton opiniâtre.
— J’ai fait en sorte qu’il ne puisse rien divulguer, oui, avait répondu Adrasté.
Une fois de plus, Jaime se retrouvait face à quelqu’un qui pouvait tout lui révéler et qui s’y refusait catégoriquement. Elle en tremblait de frustration. Alors qu’Adrasté faisait quelques pas pour revenir vers le lit, Jaime s’en était levée d’un geste sec, avait fouillé dans sa poche et en avait retiré un petit tas de paille.
— J’ai trouvé ça dans les écuries du Grand Palais, avait-elle dit en tendant le bras.
De plus près, Adrasté avait constaté qu’il s’agissait d’une figurine de paille représentant un oiseau aux ailes déployées. Elle l’avait longuement contemplé et avait fini par le prendre dans sa main. Elle avait dégluti comme pour enlever une boule de sa gorge. Voyant qu’elle ne disait rien, Jaime avait repris :
— Je pensais que tu reconnaîtrais peut-être. Il y a tes cheveux dessus.
Adrasté ne quittait pas des yeux le petit oiseau de paille. Observant les épaisses boucles qui retenaient les brins entre eux, elle avait passé ses doigts dans ses propres mèches d’un geste apparemment inconscient.
— Je venais souvent te voir dans les écuries, avait-elle enfin murmuré. On a fabriqué ces figurines ensemble. Il devait y en avoir beaucoup, non ?
— Oui. On était… amies ?
Adrasté avait pris quelques secondes avant de répondre. Elle s’était mordu la lèvre et avait fini par dire :
— Tu étais… Tu es… Bien plus qu’une amie. Mais j’étais une Malaen, donc…
— Comment sommes-nous devenues si proches ?
— Une de mes missions était de te surveiller. Nous jouions aussi ensemble.
— Nous jouions ensemble ? répéta Jaime. À quoi ?
— Nous jouions, dit simplement Adrasté.
Jaime avait pris une profonde inspiration. Si vraiment elles avaient été amies, pourquoi alors ne lui révélait-elle pas tout ? Pourquoi restait-elle si vague ? Était-ce de la peur qu’elle décelait dans la voix de la Némésis ?
— Il est sûrement mort, tu sais, avait soudain dit Jaime.
— Qui donc ?
— Djaus. En voulant m’aider, il s’est fait capturer et torturer par les gardes. Boltz et moi avons tout vu.
Adrasté avait enfoncé la tête dans les épaules.
— Il a accompli son devoir. Il est mort en héros.
Jaime s’était tournée d’un geste si brusque qu’Adrasté avait eu un léger mouvement de recul.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ? avait lancé Jaime. Pourquoi es-tu comme ça ?
Adrasté était restée muette. Jaime s’était alors avancée vers la porte et l’avait ouverte d’un grand geste du bras.
— Je ne sais pas si tu fais juste semblant ou si tu te fiches vraiment des autres.
— Je ne me fiche pas de toi.
— C’est ce que tu prétends, mais tu refuses de me dire quoi que ce soit et le sort de Djaus n’a pas l’air de t’importer.
— Djaus ne voulait qu’une chose, c’était que tu sois en sécurité, avait assuré Adrasté en élevant la voix. Il était toujours près de toi. Il m’a prévenue des intentions de la secte. S’il est mort, il est mort en faisant ce qu’il pensait juste. Il n’y a rien de triste.
Elle avait dit tout cela d’une traite, et Jaime avait cru entendre une légère cassure dans sa voix juste avant qu’elle ne se taise. Elle lui avait néanmoins jeté un dernier regard hostile et avait quitté la chambre en refermant sèchement la porte derrière elle.
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