Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XVIII

 

Le commencement

 

— Laisse-moi faire, chef !

— Non, non, ça va, je…

— Allez, donne.

— Euh… D’accord…

Filik abandonna le lapin qu’il était en train de dépecer et jeta un regard impuissant à Boltz, qui leva les yeux au ciel.

— Ça s’voit que t’as pas l’habitude, hein, grogna Elliath, j’me suis pas trompée sur ton compte.

Elle avait saisi l’animal des mains de Filik en voyant ses gestes maladroits et lui tirait à présent la peau par-dessus la cage thoracique après lui avoir sectionné les pattes. Boltz pouffa de rire lorsque Filik grimaça et retint un haut-le-cœur.

— Vraiment, après toutes ces semaines à vivre en forêt ?

Filik répondit par une mimique déconfite, haussa les épaules et se remit à caresser d’un air absent les plumes du poulet dodu dont il ne s’était plus séparé depuis Gandir. Après avoir promptement ajusté ses deux armes imposantes et les divers outils à l’aspect inquiétant qui pendaient à sa ceinture, Elliath retourna le lapin et le débarrassa entièrement de sa fourrure qu’elle lâcha près des viscères.

— Je vais m’en occuper. Tu m’paies bien pour ça.

— Euh, je ne t’ai pas encore payée, dit précipitamment Filik.

— Ça viendra, fit Elliath avec un clin d’œil.

Boltz soupira, se leva et regarda par-dessus le rocher qui les dissimulait. Ils se trouvaient au bord d’un marécage dans lequel Elliath les avait entraînés malgré leurs réticences, et Myrkur était partie en éclaireur dans le village le plus proche pour tenter de récolter des informations sur ce qu’il se passait désormais dans le pays.

— Tu es bien sûre de toi, hein ? demanda-t-il à nouveau en posant un regard sceptique sur la pilleuse.

Ce fut elle, cette fois, qui leva les yeux au ciel.

— Même réponse qu’hier et avant-hier. Je connais le coin, d’accord ? Quand j’ai vu la Némésis, elle allait vers la Capitale. Je suis simplement le chemin. Mais il faut rester discrets.

— Je t’ai déjà dit que Myrkur pouvait cacher Azur.

— J’parle pas de votre cracheur de feu, coupa Elliath en posant brièvement ses yeux sur Azur qui dormait un peu plus loin, j’parle de toi.

— Moi ? répéta Boltz. Qu’est-ce que j’ai, moi ?

— T’es bien trop reconnaissable.

Boltz ouvrit de grands yeux avant d’avoir pu s’en empêcher et vit que Filik avait légèrement froncé les sourcils et ne caressait plus le poulet. Elliath eut un petit sourire entendu.

— Tu croyais vraiment que je t’avais pas reconnu ? Ça parle que de toi et de la Profane, partout où on passe. Boltz, le beau rebelle !

Elle laissa échapper une sorte de bruit qui faisait penser à un cochon et Boltz se rendit compte qu’elle riait.

— Comment tu…

— Des yeux comme ça, ça se rate difficilement, lança-t-elle sans se départir de son expression narquoise.

Boltz la dévisagea, les sourcils froncés.

— Tu savais qui on était depuis le début ?

— Toi, oui. Mais toi, chef, dit-elle à l’attention de Filik, je ne sais toujours pas ce que tu fais ici. Tut, tut, tut, ajouta-t-elle lorsqu’il ouvrit la bouche pour parler, je m’en fiche bien.

Filik parut décontenancé, mais Elliath continua de préparer le lapin d’un air nonchalant avec des gestes incroyablement précis.

— C’est bientôt la guerre. Qui est qui n’aura plus aucune importance. Les rebelles sont partout, ça se cogne dessus tous les jours maintenant. Et on dit qu’Ilderad vient de s’en mêler, alors ça va saigner. Et à la fin, tu sais ce qu’il restera ? Des cendres et des morts. Et quand le pays cherchera à se reconstruire, mais que tout le monde aura tout perdu, tu sais ce qu’ils voudront ? De l’argent.

— Tu te fiches donc de ce qui se passe ? Tu veux juste devenir riche ?

— Parce que vous en avez quelque chose à faire, vous ?

Elle s’esclaffa à nouveau à la manière d’un cochon, sortit une courte lance de fer que Boltz n’avait pas vue jusque-là et embrocha le lapin d’un geste brutal qui fit sursauter Filik. Boltz ne répondit pas, mais fronça les sourcils, ce qui suffit à Elliath.

— Eh bien, je te pleurerai depuis mon château, Boltz le rebelle. Tiens chef.

Elle tendit la broche à Filik, qui s’en empara avec précaution sans décoller ses yeux de la pilleuse, sous le regard de convoitise du poulet sur ses genoux. Boltz la contempla également sans dire un mot. Elliath n’avait manifesté aucune animosité envers eux, mais il préférait se méfier. Hésiterait-elle une seule seconde à les trahir si quelqu’un lui offrait un meilleur prix ?

— Et donc tu… Si on se faisait attaquer par Ilderad, les rebelles ou les Bénis, tu ne nous aiderais pas ? marmonna Filik. Tu t’échapperais ?

Le sourire d’Elliath s’élargit et elle posa ses mains sur sa hache et son fléau d’armes.

— Bien sûr que non, chef. Crois-moi, en cas de bataille, il vaut mieux m’avoir de son côté.

Boltz nota un certain soulagement sur le visage de Filik, mais aussitôt, Elliath repris :

— Ça sera juste ajouté à la facture.

Elle éclata de rire et Boltz et Filik échangèrent un regard légèrement scandalisé, sans bien savoir si elle plaisantait ou non. Mais ils n’eurent pas le temps de lui demander, car le corps de Myrkur apparut soudain entre eux et leur arracha un cri de surprise.

— Aïe !

Boltz avait bondi en arrière, oubliant le rocher qui se trouvait derrière lui, et s’était brutalement cogné la tête contre la pierre. Le cœur battant encore la chamade, il se massa l’arrière du crâne pour tenter d’apaiser la douleur pendant que Filik se redressait au-dessus du tronc par lequel il avait basculé en arrière. Elliath, elle, avait au contraire décollé du sol comme sur ressorts, dégainant en même temps ses deux armes. Elle n’était pas Bénie, mais elle avait l’air sacrément habile. Azur, lui, avait légèrement relevé sa tête, entrouvert ses épaisses paupières, puis s’était aussitôt rendormi.

— Oh là, du calme, s’exclama Myrkur en levant les mains vers Elliath, désolée, je ne voulais pas vous faire peur.

— Préviens-nous dorénavant, d’accord ? soupira Elliath.

Elle rattacha ses armes à sa ceinture en secouant ses tresses rouges d’un air excédé.

— J’ai dit que j’étais désolée, répliqua Myrkur.

— Des nouvelles ? intervint Boltz. Qu’est-ce qui…

Il remarqua à ce moment-là qu’elle transpirait à grosses gouttes.

— Tu as couru ?

— Oui, dit Myrkur en épongeant son front à l’aide de sa manche. J’ai dû faire vite…

Elle se tourna vers Elliath.

— Je sais que tu ne voulais pas qu’on sorte tout de suite des marécages, mais il va bien falloir.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Filik.

— L’armée d’Ilderad. Ils ont été vus au nord, ils attaquent les villages et envahissent le pays.

— Quoi ?! s’écria Boltz en se levant d’un bond. Déjà ?!

Myrkur hocha la tête avec un regard tout aussi alarmé.

— Au vu de leur itinéraire, ils atteindront la Capitale dans deux jours au plus. Il y a plusieurs voyageurs qui vont vers le sud pour leur échapper.

— Des dragons ?

— Personne n’en a parlé, donc je ne pense pas … Pas pour le moment.

— C’est normal, intervint Filik, les dragons se déplacent bien plus vite que les chevaux ou les hommes à pied, alors ils ne sont pas déployés dès le début. Ils n’auront besoin que de quelques heures pour parcourir la distance qui sépare la Capitale de la frontière…

Boltz fronça les sourcils et se gratta la barbe.

— Si la nouvelle nous est parvenue, le Grand Palais doit déjà être au courant. Pourquoi ils n’envoient pas leurs combattants ?

— Ils en ont envoyé, mais très peu, répondit Myrkur, c’est comme s’ils se fichaient des autres villages. Surtout qu’Ilderad n’est pas seul…

Elle jeta un regard entendu à Boltz, qui eut alors le souvenir d’une voix grave et rocailleuse portée par une silhouette massive.

— Zaël… Il se bat à leurs côtés ?

— Oui, acquiesça Myrkur, en tout cas tout le monde parle d’une armée aux yeux étranges menée par un géant. Ça ne peut être que lui.

— Qui ça ? demanda Elliath, que la nouvelle de l’invasion par Ilderad ne semblait pas avoir interpelée outre mesure.

— Il y a un Béni qui s’est échappé du Grand Palais et qui cherche à se venger de l’Ancien Vœu, dit précipitamment Boltz en rassemblant ses affaires, un grand gaillard aux cheveux en brosse, toujours grincheux.

— Ah, ouais, on l’a croisé, sa rappela Elliath en haussant les sourcils. Effrayant bonhomme, constamment l’air en deuil.

Elle imita l’expression sévère de Zaël, les yeux en demi-lune à moitié fermés, la bouche en arc de cercle pointant vers le bas, et Filik éclata de rire. Boltz lui-même dut réprimer un sourire. Il trouva cependant étonnant que même Elliath, qui était pourtant presque aussi grande et musclée que Zaël, puisse en avoir été intimidée, elle qui ne semblait pas craindre grand-chose. Mais il se souvint du profond regard vide et dur de Zaël, de sa mâchoire constamment tendue sur son large cou…

— Où l’as-tu vu ? demanda-t-il.

— Vers le nord, il y a quatre jours. Il a essayé de nous recruter, il n’a pas compris notre métier, je crois…

Boltz vit les lèvres de Filik former silencieusement le mot « métier » avec une expression atterrée.

— En tout cas, on lui a dit qu’on n’était pas intéressés, ça a eu l’air de lui faire autant d’effet qu’un crachat dans une rivière et il est parti.

Elle soupira, fit craquer ses épaules massives et se redressa.

— On s’bouge. Si Ilderad est déjà aux portes du pays et que ce grand musclé s’en mêle en plus, je tiens pas à être au milieu. Retrouvons votre Némésis, faisons-lui la peau et empochons la récompense avant que le Grand Palais ne devienne un tas de ruines.

Elle jeta sa besace en arrière dans un tintement et s’avança précautionneusement en évitant les zones d’eau stagnante, dont les fines couches avaient gelé par endroits tant le froid se faisait mordant. Filik alla réveiller Azur tandis que Boltz s’approchait de Myrkur et disait à voix basse :

— Tu n’as rien entendu au sujet de Jaime ?

— Non… Plus personne ne parle de la Profane. Ils n’ont que les rebelles et Ilderad à la bouche.

Elle eut un regard désolé vers Boltz, qui détourna le regard.

— Et Loïa ?

Avec le même regard, Myrkur secoua la tête.

— Rien non plus…

Boltz baissa la tête. Il voyait mal Adrasté s’enfuir et laisser tout le monde derrière, surtout Jaime. Auparavant, il l’en aurait parfaitement crue capable, il devait l’admettre. Avec son air hautain, ses manières sauvages et sa constante isolation volontaire, elle paraissait déterminée à ne se lier à personne. Cependant, s’il avait bien compris une chose entre temps, c’était qu’Adrasté aurait préféré s’arracher une jambe plutôt que de mettre Jaime en danger ou de permettre qu’elle soit menacée.

— Je suis certain qu’ils sont tous ensemble.

Mais l’expression de Myrkur suggéra qu’elle pensait qu’il ne disait cela que pour la rassurer. Elle hocha la tête sans conviction et ils se dirigèrent vers la lisière du marécage. La végétation du marais était si dense qu’ils ne s’étaient pas rendu compte que le soleil brillait dans le ciel. Ses rayons devenaient plus scintillants à mesure qu’ils rejoignaient le chemin.

Boltz plissa les yeux et repensa à Jaime. Avec un pincement au cœur, il songea qu’elle apprécierait très certainement le chant des oiseaux qu’il pouvait entendre provenir des arbres épais. Lorsqu’ils émergèrent, il dut cligner des paupières à plusieurs reprises pour s’habituer à la luminosité. Il faisait toujours extrêmement froid, cependant, et Boltz se demanda pour ce qui lui semblait être la centième fois comment Elliath parvenait à se promener bras et épaules découverts.

 

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