Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre I

 

Un jour, je vous tuerai

 

Il était tard dans la nuit et les carreaux tremblaient légèrement sous le

dernier coup de tonnerre. Faisant face à la porte-fenêtre, le Général contemplait son reflet déformé par les milliers de gouttes accrochées à la vitre. Il était debout depuis plus d’une heure, regardant le paysage sans dire un mot, comme il en avait pris l’habitude ces jours précédents. La pluie battante martelait le plafond. À l’extérieur, un vent violent et incessant faisait virevolter les drapeaux, menaçant d’en arracher quelques-uns.

— Avez-vous retrouvé Adrasté ?

Encore cette question… Le Général se détourna de sa propre réflexion

et fit face à l’espace dans lequel il se tenait. C’était une vaste chambre à l’aspect confortable et luxueux. D’immenses tapis brodés recouvraient le sol et de gigantesques tableaux arboraient les murs hauts. Au fond de la pièce trônait un lit à baldaquin assez grand pour accueillir plusieurs personnes, mais une seule silhouette s’y trouvait, immobile. C’était un enfant. Un minuscule enfant au physique chétif et fragile, au teint pâle et aux épaules squelettiques. Il ne devait pas avoir plus de dix ans. Assis seul au milieu de son lit, empêtré dans ses draps d’un blanc immaculé, sa tête dodelinait comme s’il luttait contre une fatigue intense. Il n’avait cessé de réclamer Adrasté Malaen depuis que celle-ci avait massacré toute sa famille et disparu.

— Ce n’est plus qu’une question de temps, Votre Sainteté. Elle a été

repérée.

— Dans ce cas, ramenez-la immédiatement, poursuivit l’Enfant d’une

voix légèrement plus forte. Qu’attendez-vous ?

— Certainement, Votre Sainteté. Nous la ramènerons. Pour l’instant,

vous devez vous reposer.

Le Général ne parvenait pas à s’expliquer cette obsession pour

Adrasté Malaen. Il ne savait qu’une chose : l’Enfant devait rester en vie. C’était indispensable. Mais rien n’était moins aisé : auparavant simplement maladif, il était désormais pâle et ses joues se creusaient chaque jour un peu plus. La moindre chute, le moindre coup pourrait lui être fatal. Il lui fallait demeurer ici, dans cette chambre, protégé et caché.

— Je veux sortir ! s’exclama l’Enfant de sa petite voix enrouée. Je

dois chercher Adrasté.

— Nous vous la ramènerons bientôt, Votre Sainteté. Pour le moment,

vous devez rester ici.

Pendant quelques instants, l’Enfant eut une expression étrange. La

bouche entrouverte, la tête penchée, il semblait extrêmement captivé par un point lointain quelque part au-dessus du front du Général.

— Un jour, je vous tuerai, dit-il doucement.

Le Général sentit les serviteurs se raidir le long des murs tapissés de

broderies. Aucun d’eux ne fit le moindre geste. Seules leurs longues robes blanches et dorées frémirent légèrement.

— Votre Sainteté…

— Un jour, je vous tuerai, répéta l’Enfant. C’est tout.

— Vous ne savez pas ce qu’est la mort, Votre Sainteté. Vous ne…

— Si. Je le sais, maintenant.

L’Enfant ferma les yeux et le Général crut qu’il allait s’endormir. Il

s’apprêta à quitter la chambre, mais les petites paupières se relevèrent à ce moment précis. Cette fois, son regard était alerte, presque alarmé.

— Et moi ? Je vais mourir ?

Le Général s’avança d’un pas vers le lit, en restant toujours à bonne

distance.

— Non, Votre Sainteté, assura-t-il avec calme, je ferai en sorte que

non. Nous ferons tous en sorte que non.

— Comment pouvez-vous en être sûr ? lâcha l’Enfant sur un ton où

transpirait un profond mépris. Vous ne me laissez plus approcher les Bénis.

— Ce que vous souhaitez faire est inutile, coupa le Général. Votre

Sainteté… Ce ne sont pas les Bénis qui vous aideront à aller mieux. Il n’y a que la Gardienne qui peut y parvenir. C’est elle qu’il vous faut, rien d’autre.

— Dans ce cas, commença l’Enfant en détachant chaque mot,

pourquoi n’est-elle pas ici, elle non plus ?

Le Général sentit un frisson le long de sa nuque. C’était le moment de

s’en aller.

— Adrasté, la Gardienne… Où sont-elles à la fin ? s’exclama l’Enfant

en se redressant.

Mais le Général avait tourné les talons et se dirigeait vers la porte de

la chambre. Il n’avait plus rien à faire ici.

— Que personne n’entre, que personne ne sorte, ordonna-t-il aux

gardes postés devant les battants.

L’Enfant s’époumonait, désormais.

— Pourquoi est-ce si difficile de faire ce que je demande ? Ramenez-

les-moi ! Ramenez-les-moi ou je vous tuerai !

La porte claqua derrière lui tandis que du coin de l’œil, le Général

voyait quelques serviteurs se précipiter vers l’Enfant avec réticence. Alors qu’il s’éloignait, accompagné de cris de douleur, de bruits d’éclaboussures et des vociférations de l’Enfant, il songea qu’il ne restait plus beaucoup de temps. De plus, d’autres choses le préoccupaient et devenaient urgentes. Après Gandir, plusieurs villages commençaient à se rebeller. Les rapports revenaient de plus en plus chargés de rumeurs. Ils portaient le nom de Boltz, encore et encore… Il semblait maintenant évident que son petit frère avait dû rencontrer la Gardienne à Gandir et qu’il avait vu là une opportunité d’attirer sur lui l’attention qu’il n’avait jamais eue auparavant. Oui, le Général s’en souvenait très bien. Le petit Boltz, toujours laissé pour compte, toujours invisible, face à lui. Il n’y pouvait rien. Boltz n’avait pas hérité des mêmes dons que son grand frère et était par conséquent moins intéressant, moins habile, et ne s’y était jamais habitué. Boltz était souvent venu l’observer s’entraîner à l’épée et il leur était arrivé de s’y atteler ensemble. Mais selon le Général, Boltz n’avait fait preuve d’aucune aptitude. Il n’avait démontré aucun talent particulier et il était vite devenu très ennuyeux de l’aider à progresser. Son propre travail en était entravé. Alors il avait perdu patience.

Au gré de ses pensées, le Général se redirigeait vers ses quartiers en

descendant lentement les marches de la Tour Nord. Il avait bien pris soin, plusieurs années auparavant, de faire annoncer son décès à sa famille. Personne ne savait. Aux yeux de tous, Brand Goff était mort en service. De cela, il était certain. Mais une question subsistait. Comment Boltz en était-il arrivé à représenter un tel symbole pour les rebelles ?

— Ses yeux changent de couleur ! Je les ai vus ! affirmaient certains.

— Il a terrassé cent Bénis à lui tout seul ! murmuraient d’autres.

— Il est si puissant qu’il a fait exploser une auberge, je vous jure !

Tous le mentionnaient, très peu l’avaient réellement rencontré. Il

songea ensuite à la disparition des Profanes, qu’on lui avait annoncée la veille. Ils avaient d’abord cru à un éboulement, mais les gardes avaient fouillé les décombres et aucun corps n’avait été retrouvé. Se pourrait-il que Boltz les ait délivrés ? Il fallait avouer que c’était là un hasard assez étrange. Les Profanes s’étaient enfuis le même jour que l’arrivée de la Gardienne et de Boltz dans la Capitale. Étaient-ils venus spécifiquement dans l’intention de libérer les Profanes et renforcer leur armée de rebelles ? Et comment, comment avaient-ils fait pour échapper à Malyria ? La dragonne veillait constamment sur les Profanes et n’avait jamais été prise en défaut. Jamais, sauf cette fois. Le Général sentit ses sourcils se rapprocher sur son front. Si Boltz avait aidé les Profanes… S’il était passé devant Malyria… Si elle l’avait humé, reconnu… Il s’arrêta sur les marches, près d’une fenêtre où crépitait la pluie, et regarda au-dehors, sentant son cœur battre un peu plus vite. Se pourrait-il que Boltz sache ? Qu’il ait compris, pour les dragons ? Non. Là encore, le Général secoua la tête pour lui-même. Si Boltz avait su, les choses se seraient passées bien différemment. Mais quelque chose lui échappait, il en était persuadé. Ils étaient tous introuvables depuis. Boltz, la Gardienne et les Profanes. Se cachaient-ils quelque part dans la ville ? Si c’était le cas, ils avaient un complice… Ou avaient-ils au contraire voulu mettre la plus grande distance possible entre eux et l’Ancien Vœu ?

Quoi qu’il en soit, c’était surtout la Gardienne qu’il lui fallait vite

retrouver. Elle ne leur échapperait plus bien longtemps. Il avait donné l’ordre de reproduire son visage et de le placarder dans la Capitale et tous les villages environnants, avec la mention « Profane recherchée. À capturer vivante, récompense à la clé ». Les pilleurs parcouraient les villes depuis le début des rébellions et volaient tous les trésors sur lesquels ils pouvaient mettre la main. Ils aimaient l’or au point d’attaquer parfois les paysans laissés derrière par leurs familles et dérober leurs possessions. Ils ne tarderaient pas à traquer la Gardienne pour lui. Les habitants oublieraient bien vite leur rancune envers l’Ancien Vœu et se tourneraient les uns contre les autres, comme d’habitude. Le régime n’avait rien à craindre. Il était vrai, cependant, qu’il n’avait pas imaginé que son petit frère puisse présenter autant de contrariétés. Mais qu’importe. Cela ne changeait rien. Dehors, la pluie battait son plein. Dès qu’elle se ferait moins dense, il rassemblerait les troupes. Et il raserait Gandir de la carte d’Omphal.

 

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