Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre XXI
La bataille de Goslar
Mais où diable était passé Filik ? Les oreilles de Boltz bourdonnaient sous le vacarme des épées entrechoquées, des hennissements des chevaux et des cris incessants qui s’élevaient sur le champ de bataille.
Alors que, dissimulés par les pouvoirs de Myrkur, ils s’apprêtaient à passer devant le village de Goslar, une horde de rebelles avait soudain surgi de nulle part. Ils étaient au moins deux-cents et Boltz les avait vus charger vers eux à une vitesse phénoménale en songeant que sa dernière heure était arrivée.
— Comment nous ont-ils repérés ?! avait-il hurlé à Myrkur.
— Je ne sais pas ! Normalement, mes illusions sont en place !
Boltz avait dégainé son épée et s’était préparé à se battre, même s’il voyait mal comment ils pourraient s’en sortir à trois contre deux-cents ; à moins de demander à Azur d’intervenir, ce qu’il souhaitait éviter à tout prix. Mais voilà que, sous leurs regards ébahis, les rebelles étaient passés devant eux sans leur accorder la moindre attention. L’instant suivant, Boltz avait compris vers quoi ils couraient : les Bénis de l’Armée étaient soudain apparus d’entre les arbres bordant le chemin, derrière lesquels ils étaient apparemment dissimulés. Une bataille féroce s’était aussitôt engagée. Le poulet que tenait Filik avait émis un cri de terreur en bondissant et s’était précipité vers les fourrés.
— Pas par-là ! avait hurlé Filik en courant après le poulet, les bras tendus pour le rattraper.
— Filik, non !
Mais il était déjà hors de vue.
— Où tu vas ? s’était écrié Boltz alors qu’Elliath s’élançait à sa poursuite.
— Si le chef se fait tuer, c’est toi qui vas me payer, peut-être ?! avait-elle lancé sans même se retourner.
Boltz les cherchait maintenant du regard, mais ne vit ni Filik ni Elliath réapparaître. Il lâcha un cri d’exaspération et se tourna vers Myrkur.
— Dans les fourrés, vite !
Il s’élança, mais entendit un cri et fit volte-face : Myrkur était tombée à terre, assommée par la massue d’un rebelle qui avait voulu attaquer un Béni et avait manqué son coup. Le rebelle assena un second coup qui atteignit le Béni en pleine tête et fit voler ses dents dans une impressionnante giclée de sang. Il remarqua Boltz à ce moment précis et le dévisagea d’un air incrédule. Il héla un autre combattant près de lui qui s’arrêta momentanément sur les yeux de Boltz. Ils durent cependant reprendre le combat et ne firent plus attention à lui. Les Bénis de l’Armée déchaînaient sur eux leurs pouvoirs magiques et les quelques rebelles possédant des dons leur faisaient face avec hargne, mais étaient en nette minorité. En quelques secondes, ce qui avait été un chemin de terre tranquille s’était transformé en champ de bataille chaotique. Boltz se jeta sur Myrkur, qui poussa un grognement en portant une main à son front.
— Il faut qu’on bouge d’ici ! Vite ! lui dit-il.
Myrkur cligna plusieurs fois des yeux et voulut se redresser, mais eut un vertige et tituba dangereusement. Boltz l’aida à se relever en la maintenant par la taille et la traîna jusqu’à la lisière des arbres et des fourrés qui bordaient le chemin. Azur, qui les y attendait déjà, émit un petit cri d’inquiétude.
— Tu ne bouges pas, d’accord ? lui ordonna-t-il en l’allongeant contre un rocher.
Myrkur grogna avec mauvaise humeur.
— Azur, je vais avoir besoin de toi… Mais pas tout de suite. Reste caché ici.
Azur tendit un cou dont l’épaisseur n’avait plus rien à envier aux troncs d’arbres environnants et posa brièvement son museau sur la poitrine de Boltz, qui le caressa.
— Je reviens, c’est promis.
La main sur le fourreau d’une de ses épées, il se releva et ajusta son sac d’un coup d’épaule. Il ne savait pas bien ce qu’il convenait de faire. Il retourna vers les combats, conscient qu’Azur le suivait des yeux. Les quelques rebelles qui l’avaient reconnu semblaient avoir redoublé de rage dans leurs combats, mais les Bénis de l’Armée étaient bien trop puissants et il devenait évident que le rapport de force était très déséquilibré. Il devait rapidement trouver Filik et Elliath, et déguerpir avant que les Bénis n’aient massacré tous les rebelles et reportent leur attention vers eux.
— Capitaine, d’autres arrivent par l’est !
Boltz tourna vivement la tête vers la voix de la Bénie qui venait de crier et qui se battait près de quelqu’un qu’il identifia aussitôt. Assis sur son cheval en haut de la colline, à plusieurs mètres des combats, le Capitaine se tenait droit et contemplait les affrontements de ses yeux glacés. Les doigts de Boltz se resserrèrent sur sa lame. Oubliant Filik et Elliath, ignorant les jets de flamme et les ravins qui fendaient le sol autour de lui, il avança vers le Capitaine Miller, incapable désormais de voir qui que ce soit d’autre. Son sang palpitait contre ses tempes avec force. Comme s’il avait senti sa présence, le Capitaine tourna alors la tête vers lui et son expression changea très légèrement.
— Major Laïnen, tuez-le, dit-il en s’adressant à la Bénie.
La femme fit volte-face. Elle avait de petits yeux brillants et intelligents sous sa frange de cheveux bruns. Elle observa Boltz un moment sans rien dire, comme si elle hésitait, puis se mit à courir vers lui sans aucune arme. Boltz se demanda un instant ce qu’il devait faire. Elle avait sûrement un pouvoir, mais lequel ? Il resta alerte, s’attendant à une attaque magique. Rien ne vint. Lorsqu’elle fut face à lui, elle referma les doigts de sa main comme pour lui donner un coup de poing et s’élança. Il leva son épée, mais elle ne chercha pas à esquiver. Un « dong » sonore retentit, assourdissant et vibrant, comme si l’acier de l’épée de Boltz venait de rebondir sur le fond d’une grande marmite. Stupéfait, il constata que l’avant-bras de la femme ne portait aucune trace de son coup. Sa peau était dure comme du métal. D’une oreille, il crut entendre des cris s’élever autour de lui. De nouveaux arrivants venaient se joindre au combat. Étaient-ce des rebelles ou encore plus de Bénis de l’Armée ? Il n’eut pas le temps de vérifier, car il vit l’autre main de la brune s’avancer vers son cou et il recula de plusieurs pas en se laissant tomber au sol. Si elle l’attrapait, elle le broierait comme une vulgaire miche de pain. Il roula par terre et se remit sur ses pieds avant qu’elle ne l’attaque à nouveau. Elle était visiblement spécialisée dans le combat au corps à corps et bougeait avec une aisance déconcertante, balançant ses poings et ses pieds pour tenter d’atteindre Boltz, qui parait chaque coup avec son épée en marchant à reculons. Il se sentit tout à coup chuter, sa chaussure s’enfonçant dans quelque chose qu’il ne pouvait voir. Il lâcha son épée, s’affala au sol avec un cri de douleur et s’agrippa en fichant profondément ses ongles dans la terre. Il était tombé au bord d’une crevasse de plusieurs dizaines de mètres de profondeur, probablement creusée par les pouvoirs d’un Béni durant la bataille. Il regarda au fond : aucun doute, s’il dégringolait là-dedans, il se briserait les os. Il discerna quelques corps qui y étaient déjà étendus, inertes. La Major se pencha vers lui et il jeta un regard inutile vers son épée. D’ici, impossible de la récupérer. Mais quelqu’un se rua alors sur la Major et la projeta sur le côté.
— Faria ! s’exclama-t-il, éberlué.
— Oroïr a vu que tu avais des ennuis, dit-elle en se redressant et en s’éloignant promptement de la Major Laïnen, qui paraissait sonnée, mais consciente.
— Vous… vous êtes venus nous aider ?
— Pas du tout. Nous sommes là pour nous battre et faire tomber le Grand Palais. Et nous te l’avions dit : nous n’oublierons jamais que tu nous as libérés.
Elle l’aida à se hisser hors de la crevasse. Sa cheville lui faisait mal, mais au moins, il était capable de marcher.
— Merci, dit-il.
— Comme ça, on est quitte. Bonne chance !
Il la regarda se jeter dans les panaches de fumée et de poussière. D’autres Profanes parmi ceux qu’ils avaient libérés des cachots couraient en tous sens, projetant leur magie contre les Bénis de l’Armée. Les Bénis de Zaël étaient tous là, leurs yeux entièrement noirs scintillant à la lueur des flammes qui commençaient à s’élever un peu partout. La bataille s’étendait aussi loin que Boltz pouvait le voir, à présent. Et toujours aucune trace de Filik… Le Capitaine Miller avait également disparu. La Major se releva avec difficulté sans cesser de fixer Boltz. Elle allait bientôt revenir à la charge. Il devait agir vite. Il lui tourna le dos et s’élança. En regardant derrière lui, il vit qu’elle le suivait de près. Parfait. Il fallait qu’il l’éloigne de la zone de combat. Heureusement, il était plus rapide qu’elle et il parvint finalement à l’attirer à bonne distance des affrontements. Lorsqu’ils n’entendaient plus que des détonations lointaines, Boltz s’arrêta en dérapant sur le sol boueux et fit face à la Major.
— Tu es Wildorise ! lança-t-il.
La Major stoppa net sa course et ouvrit la bouche, surprise.
— Miller t’a appelée Laïnen, non ? poursuivit Boltz. Tu viens bien de Brimentz ?
Le souffle court, la Major plissa les yeux, comme pour se remémorer où ils avaient pu se rencontrer.
— Nous ne nous connaissons pas, dit-il en risquant quelques pas vers elle, mais j’ai croisé ton père.
Il vit sa position se crisper imperceptiblement. Il avait son attention.
— Tu connais mon père ? dit-elle enfin.
— Il nous a hébergés dans son auberge.
Il se risqua à faire quelques pas vers elle.
— Il est mort, acheva-t-il.
Less yeux de Wildorise s’agrandirent légèrement.
— Tu… tu l’as… c’est toi qui…
— Moi ? Oh, pas moi, non… Ton Capitaine, dit Boltz en pointant un doigt vers la bataille. Tu sais, celui à qui tu obéis ? Il a laissé le sale boulot à Inya. Tout ça parce que ton père avait refusé de nous livrer à eux.
Pendant plusieurs secondes, aucun d’eux ne dit un mot et il n’y eut plus que les échos des combats, des cris de douleur et des ordres donnés de toute part.
— Parfois, il parlait comme si tu étais là, devant lui, reprit Boltz d’un ton plus doux. Il regrettait de t’avoir fait bénir. Il te pensait morte, que le Grand Palais t’avait torturée et tuée, comme les autres.
Wildorise ne dit rien. Ses cheveux bruns en frange tombaient sur ses yeux sombres et elle contempla la bataille comme si elle était prise d’une soudaine envie de se jeter dedans. Puis elle regarda à nouveau Boltz.
— Tu dis que c’est le Capitaine Miller qui a donné l’ordre ? dit-elle à voix si basse qu’elle disparaissait presque sous le vacarme des affrontements.
Boltz hocha la tête.
— Pourquoi devrais-je te croire ?
— Comment aurais-je su qui tu étais, si je ne l’avais pas vraiment rencontré ?
Boltz vit le menton de Wildorise se relever de façon étrange, comme celui d’une enfant sur le point d’éclater en sanglots. Mais elle n’en fit rien. Elle prit une inspiration, se détourna de Boltz et se dirigea vers le champ de bataille.
— Où vas-tu ? s’écria Boltz.
— J’ai quelque chose à régler, dit-elle calmement.
Abasourdi, Boltz la regarda s’éloigner jusqu’à disparaître dans le nuage de poussière qui s’élevait autour des affrontements.
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