Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XI

 

L’explosion

 

Adrasté resta quelques instants à bonne distance de Jaime, qui se tenait debout, tête baissée, des larmes silencieuses coulant sur ses joues sales. Elle contemplait le corps d’Inya avec une expression de douleur et de soulagement.

— Ça va ? s’enquit Adrasté en s’approchant d’elle et en lui posant délicatement une main sur le dos.

Elle sentit un léger soubresaut.

— Oui… Je crois, dit Jaime à voix basse. Enfin… Elle l’a mérité… non ?

— Si, acquiesça Adrasté. Entièrement. Maddie m’a dit ce qu’elle a fait… Quand as-tu appris tout ça ? Cette magie que tu as utilisée…

— Quand j’ai compris que mon don pouvait prendre la forme que je voulais, répondit Jaime sans quitter Inya des yeux. J’ai demandé à Assil de m’aider. Au bout d’un moment, il ne savait plus très bien m’expliquer, alors j’ai continué seule. Je me suis dit que si je pouvais avoir accès aux organes des autres et les soigner avec ma magie, ça signifiait que je pouvais peut-être aussi les détruire.

Adrasté s’efforça de ne montrer aucune surprise. Ces derniers jours, elle avait vu Jaime puiser dans sa propre chaleur corporelle pour réchauffer son thé, raviver les flammes de la cheminée alors que celles-ci semblaient sur le point de s’éteindre et se protéger du froid sans plus avoir besoin de manteau. Elle avait également appris à figer l’eau dans les verres, faire pousser les plantes plus vite, guérir les blessures, et même rendre une partie de son corps invisible. Elle n’arrivait pas encore à étendre ce pouvoir à son corps entier, mais elle avait réussi à faire disparaître ses jambes et ses bras. À son retour du marché, Maddie avait failli mourir de peur en tombant nez à nez avec le tronc de Jaime qui flottait dans les airs, sous les éclats de rire d’Assil et Loïa. Le cri de terreur qu’avait poussé Maddie avait résonné si fort qu’un passant était venu vérifier si tout allait bien, obligeant Jaime à se ruer derrière le comptoir avant d’être remarquée.

Il était stupéfiant que Jaime arrive si vite à comprendre et maîtriser les différentes possibilités que lui offrait son don particulier. Stupéfiant… et dangereux.

— Elle a tué Laïnen alors qu’il n’avait rien fait, ajouta Jaime comme pour se convaincre, interrompant le fil des pensées d’Adrasté.

— Oui, et elle l’a fait sur son ordre.

Elle tourna la tête et sentit son cœur bondir dans sa poitrine. Plusieurs Sans-Vie s’affairaient autour de la gigantesque racine qui retenait Miller prisonnier.

— Non !

Jaime et elle s’élancèrent en même temps. Même dans cet état, suffocant et immobile, le Capitaine parvenait à réanimer et manipuler des cadavres… et ils étaient sur le point de le libérer. Avant qu’elles puissent l’atteindre, d’autres corps sans vie ainsi que des Bénis se jetèrent sur leur chemin et les obligèrent à s’arrêter. L’un des cadavres, un homme au corps massif à moitié brûlé, fondit sur Jaime. Adrasté s’interposa et concentra sa magie dans sa main valide, qui devint dure comme de la pierre. D’un coup de poing, elle fit sauter la tête du cadavre, qui s’effondra au sol. Mais il en restait encore une douzaine et le Capitaine allait bientôt être libéré de sa prison d’écorce. Elle sortit son couteau et décrivit un arc de cercle en tranchant les têtes des corps sur son passage. Jaime avait également dégainé son épée et se battait contre deux Bénies agiles et rapides.

— Ne les tuez pas ! s’écria le Capitaine. Nous devons les ramener en vie !

— Adrasté ! Jaime !

Adrasté se tourna vivement. Quelqu’un courait vers eux, la figure recouverte de suie. Ce fut Jaime qui la reconnut.

— Kya !

Ses cheveux blonds étaient tellement sales qu’ils en paraissaient bruns.

— Va-t’en d’ici ! vociféra Adrasté en décochant un nouveau coup de poing dans la tête d’un Sans-Vie qui venait de lui saisir le cou.

D’autres cadavres continuaient de se joindre aux premiers et les encerclaient progressivement. Lorsqu’elle jeta un œil derrière son épaule, elle vit que le Capitaine était à présent presque entièrement dégagé de l’emprise de sa racine. Ses yeux bleus fixaient Adrasté avec une expression glaciale, terrifiante. Elle songea à sauter par-dessus la foule des macchabées pour l’atteindre, mais Jaime émit un hurlement perçant. Alors qu’elle se dépêtrait pour ramasser son épée, une des Bénies l’avait saisie par sa queue de cheval tandis que l’autre essayait de lui ligoter les jambes. Jaime attrapa la première par les poignets et aussitôt, ses bras se détachèrent de ses mains et elle bascula en arrière, emportée par son élan. Jaime envoya un jet d’énergie sur la seconde Bénie, qui fut projetée au sol et ne bougea plus. Adrasté se précipita et aida Jaime à se relever en se débarrassant dans le même mouvement de la paire de mains restée figée sur sa queue de cheval. C’était fini, elles étaient cernées. Le Capitaine avançait vers elles d’un air satisfait tandis que Bénis et Sans-Vie resserraient impitoyablement leur cercle.

— Adrasté, Jaime, répéta Kya dont la voix provenait de derrière les Sans-Vies, baissez-vous !

Elles s’exécutèrent immédiatement. Aussitôt, Adrasté sentit une violente rafale lui ébouriffer les cheveux. Mais ce n’était pas un coup de vent ordinaire. Il était chaud, brûlant, même, probablement réchauffé par les incendies qui sévissaient dans le village. Adrasté resta immobile, tête baissée, le bras resserré autour des épaules de Jaime. En quelques secondes, la rafale se transforma en une véritable tornade dont seules Jaime et Adrasté semblaient protégées : en effet, lorsque cette dernière leva la tête, elle s’aperçut que plusieurs des Sans-Vies et des Bénis qui les avaient attaquées décollaient du sol l’un après l’autre, désarticulés, emportés à plusieurs mètres du sol. Un peu plus loin, elle vit Kya, les bras et le visage tendus dans une expression de concentration douloureuse. Elle utilisait les courants d’air générés par les flammes et les canalisait pour former cette tornade : le don de l’air. Avec une pointe de culpabilité, Adrasté songea qu’elle n’avait jamais à lui demander la nature de son don avant. Kya leva les bras et la tempête s’éloigna lentement, emportant avec elle le corps des Sans-Vies : elle avait débarrassé tout le périmètre des cadavres, même ceux qui n’avaient pas encore été animés par Miller. Les rares Bénis qui avaient réussi à ne pas être pris dans la tornade fuyaient à présent en direction de la forêt. Le Capitaine Miller avait disparu, lui aussi. Après plus d’une minute, lorsque la tornade fut suffisamment loin, Adrasté vit Kya baisser les bras, le visage ruisselant. Son corps tout entier se soulevait et s’abaissait au rythme de sa respiration rendue saccadée par l’effort qu’elle venait de fournir. Elle jeta un regard bref aux alentours et lâcha un long soupir de soulagement en tombant à genoux.

— Ouf ! C’est bon, il n’y en a plus…

— Merci Kya ! s’exclama Jaime. Tu nous as sauvées, je…

Elle voulut se précipiter vers elle, mais Adrasté la retint par la manche.

— Ne bouge surtout pas, dit Adrasté d’une voix blanche.

Le bourdonnement qu’elle avait réussi à ignorer durant les dernières minutes venait de s’intensifier brusquement. C’était maintenant une vibration qui parcourait tout son corps. Elle apparut à ce moment-là. Crevant le nuage de poussière opaque qui s’était réinstallé autour d’elles, la dragonne surgit juste au-dessus de Kya, ses deux ailes déployées et son corps massif les recouvrant de leur ombre comme une gigantesque montagne. Elle avait dû voir la tempête… Kya avait révélé sa position… Malyria n’avait pas encore repéré Jaime et Adrasté. Néanmoins elle avait bien vu Kya. Adrasté voulut bondir… mais ne put faire un geste.

— Qu’est-ce que… aïe !

Elle avait poussé sur ses jambes, mais elle n’avait réussi qu’à basculer en avant. Ses membres ne lui répondaient plus. Ils étaient pétrifiés par la magie de la dragonne. Elle était beaucoup trop près…

— Kya, derrière toi ! s’écria Jaime.

Il était trop tard, cependant. Rendue immobile, tout comme Adrasté, par la présence de l’animal ailé, Kya se contenta de les regarder toutes les deux avec une expression de choc et d’incompréhension, ses cheveux blonds poussiéreux volant autour de son visage. Cela ne dura qu’un instant. Adrasté n’avait même pas pu ciller. Pourtant, cet instant lui sembla durer plusieurs heures. Penchée au-dessus de Kya, la dragonne ouvrit la gueule et Adrasté vit un tourbillon de feu se former au fond de sa gorge. Grossissant, prenant forme, la structure tournoyante émit un grondement qui résonna dans la poitrine du reptile et se fraya un chemin à travers sa gueule à une vitesse vertigineuse. Elles virent, impuissantes, le jet de flammes jaillir et envelopper la petite silhouette de Kya, qui disparut dans un cri de supplice. La chaleur les enveloppa. Dans un effort monumental, Adrasté parvint à tourner la tête vers Jaime. La bouche ouverte dans une exclamation silencieuse, elle semblait incapable de réaliser ce qui se passait. Ses yeux exorbités fixaient l’endroit où les flammes s’étaient écrasées. Les flammes s’interrompirent et Malyria renifla les alentours comme si elle pouvait sentir leur présence sans les voir.

— Jaime, chuchota Adrasté, Jaime… Tu peux encore bouger, toi, non ? Va-t’en d’ici !

Mais Jaime ne l’écoutait pas. Les mains solidement enfoncées dans le sol, elle prenait des poignées de terre et les effritait comme si elle espérait les faire disparaître.

— Jaime ! Tu m’entends ? Bouge de là !

C’était peine perdue. Adrasté sentait son cœur battre dans sa poitrine tandis que Malyria se rapprochait d’eux, toujours sans les voir. Elle humait l’air, les yeux à moitié fermés, cherchant leur piste. Au prix d’un effort qui lui arracha un gémissement, Adrasté parvint à lever la tête vers sa gigantesque gueule hérissée de cornes et son long cou recouvert d’écailles.

— Jaime, souffla-t-elle soudain, il y a quelqu’un… sur le dos de Malyria !

Elle venait en effet de remarquer une silhouette juchée à la base du cou du dragon, entre les deux ailes. Qui était-ce ? Elle plissa les yeux, mais l’étrange brouillard orange était trop épais pour qu’elle parvienne à distinguer quoi que ce soit.

— Jaime ! Adrasté ! Vous êtes là ?

Adrasté reconnut la voix d’Assil qui se rapprochait.

— Où êtes-vous ? Répondez !

Cette fois, c’était Loïa. Que faisaient-ils ? N’avaient-ils pas vu le dragon ? Elle se rappela qu’elle-même ne l’avait vu apparaître que lorsqu’il n’était plus qu’à quelques mètres. La poussière devait le rendre invisible. Elle se maudit intérieurement de ne pas pouvoir bouger. À cet instant, Jaime laissa échapper un véritable hurlement qui résonna dans les ruines du village en feu. Le sang d’Adrasté ne fit qu’un tour. Elle connaissait ce cri. C’était comme avant… Cela allait se reproduire… Non. Non, non, non. Immédiatement, ce fut comme si le pouvoir de la dragonne qui paralysait Adrasté avait perdu toute emprise sur elle. Ou peut-être était-il toujours là… Mais il fallait qu’elle fasse quelque chose, maintenant. De toute la force de ses poumons, elle s’écria alors :

— Assil, Loïa ! Prenez Maddie est partez ! Tout de suite !

Ce fut à ce moment qu’ils apparurent près d’elles, essoufflés, le visage noirci, l’air abasourdis. Aussitôt, Malyria tourna vers eux son énorme tête et émit un grondement. Elle les avait vus.

— Nous n’entendions plus de bruit, nous pensions que c’était fini ! s’exclama Assil, qui parut décontenancé en les découvrant toutes deux au sol. Qu’est-ce que vous… Oh !

Il venait de remarquer la dragonne et ses yeux s’écarquillèrent de terreur. Maddie lâcha un cri de stupeur et Loïa tenta de faire demi-tour, mais ne parvint qu’à trébucher et atterrir par terre. Ils étaient trop près de Malyria, maintenant, et étaient eux aussi paralysés par sa magie. Adrasté poussa un juron.

— Je vous avais dit de partir, bon sang ! Éloignez-vous !

Maddie, qui était la seule à pouvoir bouger, recula sans cesser de fixer Malyria. Loïa et Assil, quant à eux, ne purent faire un geste. Alors que la dragonne s’approchait d’eux, il y eut une lueur soudaine, blanche et éclatante. Adrasté savait ce que cela signifiait. C’était Jaime. Il était trop tard pour qu’ils s’échappent tous. Face à cette lueur, Malyria émit un cri de colère, brusquement aveuglée. Bien sûr… Elle reconnaissait cette magie. Et elle ne l’aimait pas du tout. Adrasté entendit ses ailes battre frénétiquement et dut s’empêcher de respirer pour éviter d’être asphyxiée par le nuage de poussière emporté par la forte bourrasque. La dragonne était-elle en train de s’éloigner ? Comme en réponse à son interrogation, elle sentit à nouveau ses membres et agit en une fraction de seconde. Elle se jeta sur le corps brûlant de Jaime à présent demi-consciente, la souleva d’un bras et repoussa le sol de toutes ses forces, crevant la tempête de cendres. Elle devait partir loin. Très loin. Le plus loin possible. Elle courut à en perdre haleine, sentit ses muscles hurler de douleur face à l’effort qu’ils faisaient et ne s’arrêta que lorsqu’elle se savait assez loin. C’était le moment. Rassemblant toute sa concentration, elle fit couler sa magie contre sa peau et la fit se durcir pour former un bouclier autour d’elle au moment où une onde de choc jaillissait de Jaime et la traversait en lui faisant l’effet d’une lame aiguisée coupant son corps en deux. Le choc lui coupa le souffle, mais elle était indemne. Sa magie la protégeait des ondes destructrices qui émanaient désormais de Jaime. Dans le chaos de la déflagration et du vent, elle entendit tout autour d’elle les dernières maisons de bois restées debout s’effondrer lorsque l’onde les atteignit de plein fouet. Adrasté se sentit tomber et regarda sous ses pieds. Le sol s’enfonçait également de plusieurs centimètres et certains arbres ployaient sous la force des pulsations, formant un cercle dont Adrasté et Jaime étaient le centre.

Insufflant un ultime souffle à sa magie pour fortifier son bouclier, elle entoura Jaime de ses bras et serra de toutes ses forces. De fortes ondes continuaient d’émaner de tout son corps désormais inconscient, rasant tout ce qui se trouvait à proximité. Cela faisait longtemps qu’Adrasté n’avait pas eu à le faire, mais elle savait qu’elle pourrait y parvenir. Sentant ses cheveux lui fouetter le visage, Adrasté ferma les yeux et pensa « Aspire ». Ce fut immédiat. La magie qu’elle avait utilisée en bouclier changea soudain de forme et se mua en force irrésistible, semblable à un aimant, attirant toutes les ondes de l’explosion en elle sitôt qu’elles quittaient le corps de Jaime. Elle resserra son étreinte. La magie de Jaime… Elle la connaissait bien. Elle l’avait déjà apprivoisée. Elle se laissa donc envahir par sa chaleur. Cela dura plusieurs minutes. Enfin, elle sentit peu à peu la force des ondes s’estomper, puis disparaître complètement. Elle n’ouvrit les yeux qu’après quelques secondes. L’intense lumière qui s’était dégagée de Jaime s’était évanouie. Toussant, hoquetant, Adrasté se frotta les paupières et jeta un regard circulaire. Elles se trouvaient au centre d’une sorte de cratère créé par le souffle qui avait jailli de Jaime. Tout autour, les arbres arrachés s’étaient inclinés et grinçaient désormais sombrement, retenus par d’ultimes racines agonisantes. Les vestiges des chaumières de Gandir s’étendaient sur plusieurs centaines de mètres, aussi loin qu’Adrasté pouvait voir. Le village était détruit. Adrasté avait réussi, en l’espace de quelques secondes, à emmener Jaime loin de leur combat contre Inya et Miller, mais cela n’avait pas suffi. Pendant quelques instants, Adrasté perdit son regard dans le chaos qui s’étalait devant elle. Maddie et les Profanes étaient-ils en vie ? L’idée que Loïa ait pu mourir loin de sa jumelle et sans réellement avoir pu lui dire adieu lui fit une étrange impression. À cette pensée, sa main fit d’elle-même un geste vers celle de Jaime, qui avait les yeux fermés. Étendue contre Adrasté, elle était entièrement noircie par la poussière et la suie, et son visage portait une expression de douleur, la même que celle d’une enfant en plein mauvais rêve. Lentement, Adrasté passa sa manche sur ses joues dans l’espoir d’enlever les saletés qui s’y étaient déposées, mais ses propres vêtements étaient recouverts de sang et elle ne parvint qu’à peindre une traînée rougeâtre sur les pommettes de Jaime. Dans un gémissement, elle se laissa tomber à terre, entraînant Jaime avec elle. Elle avait besoin de repos… Absorber la magie de Jaime l’avait toujours épuisée. Peut-être pouvait-elle se laisser partir… Dormir un peu… Juste quelques secondes… Il n’y avait sûrement plus aucun danger. La dragonne n’était pas en vue, pas plus que le Capitaine Miller. Tous deux avaient certainement fui face à l’explosion. Allongée par terre, Adrasté ne distinguait plus rien d’autre que le sol poussiéreux à un centimètre de son œil droit. Elle sentait les pierres microscopiques, argileuses et sèches, s’incruster dans sa joue. Elle ne saurait jamais si elle avait perdu connaissance ou s’était tout simplement endormie, mais l’instant d’après, elle se laissa aller contre le corps de Jaime. Plusieurs minutes, ou même plusieurs heures, elles restèrent ainsi l’une contre l’autre, inconscientes, immobiles au centre du cratère creusant les ruines du village de Gandir. Personne ne pouvait s’opposer à une telle magie. Personne. Sauf Adrasté. Elle avait réussi, une fois de plus. Elle l’avait fait.

 

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