Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XIII

 

La Gardienne

 

Adrasté leva la tête et regarda l’homme qui parlait au milieu du cercle qu’elle formait avec une vingtaine d’autres silhouettes encapuchonnées, toutes enfoncées dans de magnifiques fauteuils ajourés de tissus chatoyants. Leurs capes cousues de blanc et d’or tombaient gracieusement à leurs pieds et se confondaient avec le sol laiteux. Adrasté venait d’avoir cinq ans. Pour la première fois, elle était invitée à l’Assemblée. Elle s’autorisa à tourner un peu la tête pour voir qui était assis à sa droite, mais une pression sur son bras gauche la ravisa et elle se raidit d’un coup sec. C’était sa mère. Ses grands yeux noirs en amande se plissèrent en un regard glacé et elle secoua imperceptiblement la tête. Adrasté baissa le menton vers ses genoux. On l’avait prévenue qu’il faudrait bien se tenir. On l’avait préparée à ce jour et elle savait qu’elle se devait de se montrer digne. Mais c’était si difficile ! Elle trouvait extrêmement palpitant de se retrouver ici… À l’endroit où ses parents disparaissaient plusieurs soirs par semaine, avec le reste de la secte de l’Ancien Vœu. Il y avait également quelque chose d’amusant à voir les membres de sa famille dans une situation si solennelle. Ils semblaient différents, presque intimidants, avec leurs capes et leurs atours de cérémonie. Mais aujourd’hui, ils étaient tous là pour elle. Elle se tortilla sur son fauteuil, de plaisir ou d’excitation. Il était si grand qu’elle se sentait comme avalée par ses rembourrages généreux. Combien de temps cela allait-il prendre, encore ?

— Nous avons tous le pouvoir de l’Omphalos en nous, disait le vieil homme qui se tenait au centre du cercle.

Adrasté se retint de pouffer de rire. À ses yeux, son grand-père avait toujours été un vieillard silencieux et fatigué qui n’aimait pas se joindre aux autres. Elle le voyait rarement debout, et il préférait généralement déambuler au sommet de la Tour Nord, au chevet de l’Enfant. Ils étaient frères après tout, même si son grand-père était plus jeune d’une vingtaine d’années. Il était normal qu’il veuille rester auprès de lui. Qu’il était étrange de le voir là, dans une posture si droite, si stoïque, si sentencieuse. Ici, tout le monde l’appelait « Le Haut ». Elle se concentra pour essayer d’écouter ce qu’il disait.

— … nous vivons un moment spécial. Un moment unique. Nous avons trouvé une solution. Nous pouvons désormais récupérer le pouvoir de la pierre.

Il y eut dans l’assemblée une vague de murmures surpris, mais ravis. Adrasté vit certains regards s’éclairer. C’était manifestement une bonne nouvelle. Sa mère lui avait souvent raconté l’histoire de l’Omphalos. C’était grâce à elle qu’Adrasté avait des dons et pouvait faire certaines choses que les autres ne pouvaient pas faire. Ses pouvoirs lui avaient été transmis dès sa naissance, même avant. Ses parents aussi avaient des dons. Elle parvint à tendre discrètement le cou et aperçut les deux sœurs de sa mère un peu plus loin, assises près de leurs maris et de leurs enfants, tous déjà adultes. Adrasté était de plusieurs années la plus jeune. Mais – son cœur bondit à nouveau à cette pensée – ils étaient tous là pour elle. Ses pouvoirs étaient différents. Quelques semaines auparavant, on lui avait révélé qu’elle aurait un rôle à jouer dans la préservation de leur famille. Un rôle tout particulier. Et elle avait hâte d’en savoir plus.

— Nous avons trouvé une nouvelle façon de bénir les habitants du Royaume, déclara son grand-père, une façon qui assurera aux Malaen d’avoir le pouvoir complet sur l’Omphalos.

— Qu’arrivera-t-il au Gardien ? demanda quelqu’un qu’Adrasté ne pouvait voir.

— Lorsqu’il a compris nos plans, Aoro Delpheris a décidé de faire ce dont je ne l’aurais jamais pensé capable… Il a abandonné la pierre et s’est enfui.

Un nouveau murmure, cette fois aux accents interloqués, flotta autour de l’assemblée.

— Il s’en est vraiment séparé ? s’exclama le père d’Adrasté, assis de l’autre côté de sa mère.

— Aoro savait que notre manœuvre était potentiellement mortelle, répondit Le Haut d’une voix calme. Il a choisi une vie sans pouvoirs. Mais c’est un Delpheris… Il possède quand même une forme de magie puissante, même sans la pierre pour la catalyser.

Tous paraissaient abasourdis. Adrasté, elle, n’était pas certaine de comprendre ce qui se passait. Apparemment, quelque chose de grave et d’inattendu était arrivé. Mais l’Ancien Vœu semblait avoir trouvé une solution.

— C’est parfait, nous avons la pierre maintenant ! Et ce n’était pas le seul Delpheris que nous ayons…

— Il paraîtrait qu’Aoro ait pris ses précautions, coupa le vieil homme. Voyez-vous, il a tué toute sa famille, un membre après l’autre. Il voulait être certain que nous ne puissions pas utiliser l’Omphalos.

Le père d’Adrasté se leva alors et s’exclama :

— C’est terrible ! Sans Delpheris, comment…

Il se tut en voyant la main du Haut suspendue dans un geste aimable, mais sans appel.

— N’ai-je pas dit, il y a seulement quelques instants, que nous pouvions récupérer le pouvoir de la pierre ?

Le père d’Adrasté se rassit silencieusement, un regard de nette incompréhension sur le visage.

— Nos scientifiques travaillent d’arrache-pied à découvrir tous les secrets de l’Omphalos. Nous savions qu’un jour, nous parviendrions à trouver la bénédiction qui nous permettrait de nous approprier enfin pleinement ce pouvoir.

Il se tut, inspira profondément et reprit :

— Jusque-là, nous utilisions directement la pierre pour bénir les habitants. À partir de maintenant, notre méthode sera quelque peu différente.

Son regard se tourna alors vers Adrasté, qui se redressa de toute sa petite taille sur son grand fauteuil, soudain alerte.

— Adrasté, tu as reçu une bénédiction dont le résultat a dépassé toutes nos espérances.

Adrasté eut un sourire modeste qu’elle ne parvint pas à totalement masquer. Qu’il était difficile de rester digne !

— Lorsque j’ai compris la nature de ton don, j’ai su qu’un jour, nous aurions besoin de toi. Aujourd’hui nous y sommes.

Adrasté hocha la tête, mais, songeant que sa mère l’aurait désapprouvé, elle ne posa aucune question et attendit. Son grand-père fit quelques pas vers elle, ses yeux volant sur tous les membres de la famille.

— En éradiquant les derniers Delpheris que nous gardions secrètement cachés, le Gardien pensait que nous serions désemparés, que le pouvoir de l’Omphalos nous serait inaccessible. Il lui fallait un réceptacle et celui-ci ne pouvait être qu’un autre Delpheris. Alors il en a épargné une et a placé l’Omphalos en elle. En l’état, effectivement, il a raison… Nous n’avons aucun moyen d’utiliser son pouvoir… Il a estimé qu’il n’y avait donc aucun danger et l’a laissée derrière… seule et prête à être cueillie.

— À quoi pensait-il ? demanda sombrement la mère d’Adrasté.

— Il n’en a pas fini avec nous… Il reviendra, assura le vieil homme, il est simplement persuadé que nous la garderons pour lui... pour le jour où il sera prêt. Ce qu’il ne savait pas… c’est que nous t’avons, toi.

Il avait pointé le doigt vers Adrasté, qui vit quelques têtes l’observer d’un air intrigué.

— Ton pouvoir nous offre une aubaine incomparable. Il va permettre aux Malaen de récupérer une partie des pouvoirs de l’Omphalos. Peux-tu expliquer à l’Assemblée comment tu procèdes ?

— Euh…

Adrasté leva les yeux vers sa mère, qui hocha la tête.

— Je peux… Je peux absorber le don des autres. Leurs émotions, leurs sentiments, aussi. Leurs souvenirs… Juste en les touchant.

Elle commençait à voir où son grand-père voulait en venir.

— C’est exact, approuva-t-il, et tu vas donc pouvoir aspirer l’Omphalos de la nouvelle Gardienne. Celle que l’ancien Gardien a laissée derrière lui.

Il arriva à sa hauteur et se mit à genoux.

— Adrasté, acceptes-tu d’être l’unique détentrice du pouvoir de l’Omphalos pour les Malaen ?

Adrasté ouvrit la bouche, mais ses mots se perdirent. Elle ? Porter le pouvoir de l’Omphalos ? Mais… C’était bien cette pierre qui donnait à tout le pays ses bénédictions, non ? Et ils voulaient lui confier ce pouvoir, à elle ?

— Bien sûr qu’elle accepte, répondit immédiatement sa mère.

Adrasté croisa son regard noir, ses grands yeux dont elle avait hérité, cette expression sévère à laquelle il était impossible de dire non.

— C’est elle qui doit y consentir, Dava, intervint son grand-père, tu sais comment fonctionne cette magie.

Puis il s’adressa à Adrasté.

— Si tu ne le souhaites pas, nous ne t’y forcerons pas. Tout le monde est en sécurité dans notre famille. L’Omphalos nous a permis de gouverner le Royaume et si tu ne souhaites pas en être la porteuse, nous continuerons de chercher quelqu’un d’autre…

— Quelqu’un d’autre ? demanda doucement Adrasté. Qui ?

— Je ne sais pas, admit Le Haut. Pour le moment, tu es la seule personne que nous ayons. Mais rien ne t’y oblige…

— J’accepte !

Adrasté s’était levée sans même s’en rendre compte. Tout le monde se fit silencieux. La mère d’Adrasté eut un sourire satisfait et regarda sa fille, qui lui sourit à son tour. Si Adrasté était la seule à pouvoir le faire, alors soit. C’était bien cela, que de faire partie de cette famille, non ? Ils étaient tous extraordinaires, mais ils comptaient sur elle et elle ne les décevrait pas. Elle ferait en sorte de porter ce pouvoir, pour eux tous. De toute façon, personne d’autre qu’elle n’en avait la possibilité. Elle vit alors que son grand-père souriait également, ce qui l’emplit de fierté. Toutefois, elle ne lui connaissait pas ce sourire. Il était étrange. Asymétrique.

Il tapa deux fois dans ses mains et deux serviteurs entrèrent dans la pièce. Ils n’étaient pas seuls, cependant. Tournant la tête vers les nouveaux arrivants, Adrasté plissa les yeux et vit une silhouette menue avancer à petites foulées pour rester à la hauteur de son escorte. Elle se rassit en la fixant. C’était une fille. Une fille qui devait avoir exactement son âge, qui jetait des regards effrayés dans toutes les directions et avait les yeux rouges et gonflés. Ses cheveux bruns lisses et emmêlés, de la même couleur que ses yeux, tombaient sur ses fines épaules tremblantes.

— Laissez-nous, dit le grand-père d’Adrasté lorsque les serviteurs arrivèrent à hauteur du cercle des Malaen.

Ils s’inclinèrent et rebroussèrent chemin, laissant la petite seule au milieu. Lorsqu’ils eurent disparu, son grand-père posa un regard calme sur la fillette, mais cette fois, Adrasté ne vit pas trace de sourire sur ses lèvres.

— Sais-tu pourquoi tu es ici ? demanda-t-il.

La fillette leva la tête vers lui, renifla et fit signe que non.

— Je… Je veux ren… Je veux rentrer, bégaya-t-elle d’une voix tremblante. Je ne… Mes parents…

— Tes parents sont morts, tu n’as nulle part où rentrer, déclara Le Haut avec la même voix douce contrastant avec la brutalité de ses propos.

En voyant les yeux de l’interpelée se remplir de larmes, Adrasté songea qu’il ne s’adressait pas du tout à la nouvelle venue comme il avait l’habitude de parler à sa petite-fille. Pourquoi son ton était-il si différent ? Et pourquoi sa voix pourtant paisible et rassurante lui donnait-elle à présent une étrange sensation de frisson le long de la nuque ? Mais elle vit sur le visage de sa mère la même expression satisfaite et tranquille qu’auparavant et se détendit. Tout allait bien. Il n’était pas en colère. Adrasté devait simplement s’habituer à ces Assemblées et à leur atmosphère, qui se révélait plus pesante que ce qu’elle avait imaginé.

— Approche-toi, Adrasté.

Elle sursauta lorsqu’elle entendit son prénom. Surprise et perplexe, elle se défit de son fauteuil, atterrit au sol et mit un pied après l’autre pour aller vers son grand-père et la petite fille. Chacun de ses pas résonnait contre le marbre omniprésent de la grande pièce blanche, donnant l’impression que deux personnes marchaient en même temps. Elle sentit tout du long les regards de sa famille braqués sur elle. Ses oncles, ses cousins, ses tantes… Ils ne lui avaient jamais accordé beaucoup d’attention. Mais aujourd’hui, ils ne la lâchaient plus des yeux. Elle ne sut pas bien si elle appréciait cette nouvelle manifestation d’intérêt à son égard.

— Adrasté, cette fille est la Gardienne, expliqua son grand-père lorsqu’elle parvint à leur hauteur, la source du pouvoir de notre famille a été enfermée en elle. Penses-tu réussir à l’absorber ?

Adrasté se mordit la lèvre. Ces dernières semaines, les scientifiques de l’Ancien Vœu lui avaient présenté des Bénis dont elle avait pu extraire la magie. Étrangement, à chaque fois, elle s’était sentie différente. Un peu « remplie » d’un nouveau don en plus de celui qu’elle possédait déjà. Elle jeta un regard vers la fille en face d’elle. Celle-ci s’était mise à trembler. Savait-elle seulement ce qu’elle faisait ici ? Adrasté se rendit compte qu’elle-même n’était pas sûre de comprendre ce qu’elle devait faire. Elle hocha néanmoins la tête et leva la main vers la poitrine de la Gardienne, comme elle avait appris. La fille voulut faire un pas en arrière, mais Le Haut lui barra la route. Adrasté posa sa main et sentit le corps face à elle se raidir. Elle ferma les yeux et chercha son cœur. Il battait extrêmement fort, si fort que sa main bougeait à chaque coup qu’il donnait. Elle se concentra et commença à aspirer sa magie. Au lieu de l’habituel flux léger qu’elle sentait d’habitude couler sereinement, elle sentit alors un véritable torrent. Jamais encore elle n’avait ressenti autant de magie en une autre personne. Un chemin s’ouvrit dans la paume de sa main et soudain, ce fut comme si le cœur battant de la fille avait reçu une décharge. Il y eut à ce moment-là une telle quantité de magie qui tenta de s’engouffrer en elle qu’Adrasté en eut le souffle coupé. Sa vue se brouilla, elle eut un vertige qui la fit tituber, mais elle resta debout. La magie continua de pleuvoir en elle avec la vitesse et la force d’un jet d’eau à pleine puissance. C’était trop. Beaucoup trop. Peut-être devrait-elle enlever sa main… Non. Bientôt, il n’y en aurait plus. Bientôt, ce serait fini. D’habitude, le flux s’arrêtait après quelques secondes. Seulement, d’habitude, le passage de la magie dans ses veines s’apparentait plutôt à un filet venant doucement la réchauffer, pas à une cascade déchaînée. La voix de son grand-père lui parvint à ce moment précis.

— Tiens bon, lui disait-il, ne t’arrête pas maintenant, Adrasté, c’est très bien.

Sa vue s’assombrissait et son estomac se tordit de douleur. Que se passait-il ? C’était comme si la magie se nichait dans le moindre espace disponible de son corps. Mais le flux ne faiblissait pas. La quantité de magie qui émanait de la Gardienne ne décroissait pas. Elle continua d’entrer en Adrasté par sa paume ouverte, désormais douloureuse. Toujours plus… Toujours plus… Elle n’y tint plus. Retirant sa main avec un grand cri, elle recula et tomba à terre, la salle tournoyant autour d’elle. Elle entendit des murmures s’élever et son grand-père dire quelque chose. Elle tenta de lever la tête, mais, avant d’avoir pu s’en empêcher, elle projeta au sol une gerbe de vomi qui éclaboussa la cape des membres de sa famille les plus proches. Il y eut quelques protestations contenues. Son ventre lui faisait atrocement mal. Sa mère s’exclama sur un ton de remontrances. Lui en voulait-elle ? Elle avait fait de son mieux pourtant… Cette fille avait bien trop de magie en elle, elle avait bien vu…

— Que vient-il de se passer, père ?

— Je ne sais pas… Adrasté n’a pas réussi, on dirait.

— Pourquoi est-elle dans cet état ?

Adrasté se força à ouvrir la bouche, luttant contre l’envie de vomir.

— Il… Il y en avait trop…

— Trop ? Ce n’est pas possible, tu peux tout absorber. Nous avons déjà vu comment faire, non ?

— Maman…

— Réessaie. Et concentre-toi cette fois.

— Assieds-toi, Dava…

Adrasté vit sa mère se mordre les lèvres et lui jeter un regard désapprobateur. Assise par terre, les mains dans son propre vomi, elle se rendit compte en regardant derrière Le Haut que La Gardienne s’était évanouie. Le vieil homme affichait une expression de profonde déception.

— J’ai parlé trop vite…

L’assemblée resta silencieuse. La mère d’Adrasté, les lèvres pincées, baissait les yeux comme si c’était elle qui venait de fauter et son père avait le visage résolument fermé. Les autres fixaient Le Haut et ne faisaient plus attention à Adrasté. Certains, plus curieux que d’autres, jetaient des regards dérobés au petit corps inconscient derrière lui.

— J’ai parlé trop vite, répéta son grand-père, et je vous dois des excuses. J’ai cru que notre heure était arrivée, que nous en avions fini des Delpheris. Mais il semblerait que pour une enfant, ce pouvoir soit trop grand…

Adrasté sentit ses yeux la brûler. Elle les avait tous déçus. Son premier jour à l’Assemblée et elle se ridiculisait déjà. Allaient-ils changer d’avis et lui en interdire l’accès, jusqu’à ce qu’elle soit assez puissante ? Elle eut à nouveau envie de vomir, mais lutta de toutes ses forces en respirant profondément. Elle avait terriblement sommeil et sa vision ressemblait à l’entrée d’un tunnel. À peine consciente de poser sa joue sur son propre vomi, elle s’écroula et ferma les yeux. Incapable de bouger, elle pouvait cependant entendre les voix autour d’elles comme venant d’une pièce adjacente, étouffées et indistinctes. Personne ne se précipita pour la relever, la nettoyer ou l’éloigner de son vomi. D’autres voix s’élevaient, en plus de celles de sa mère et de son grand-père.

— Ça n’a pas marché… Que pouvons-nous faire ?

— Nous allons utiliser la Gardienne Delpheris jusqu’à ce qu’Adrasté soit assez puissante pour extraire l’Omphalos.

— Sommes-nous certains qu’elle le sera un jour ?

— J’aurais aimé te répondre avec conviction, mais nous ne pouvons que l’espérer. En attendant, la Gardienne demeurera ici, à portée. Il semblerait que finalement, Aoro ait bien calculé sa manœuvre…

— Il savait que nous ne pourrions pas la tuer…

— C’est exact. Mais nous l’avons… Et la magie coule dans son sang… Elle imbibe ses organes, ses veines…

Il y eut un silence.

— Vous savez ce que nous devons faire…

— Oui… Et lui… sera-t-il d’accord ?

— Il a… sa propre façon de faire les choses. Il aime jouer… Il n’a jamais perdu son âme d’enfant. Mais il sera d’accord. Demain, nous recevrons des demandes de bénédictions. Nous verrons.

Ce fut tout ce dont Adrasté se souvint de cette Assemblée. Elle perdit connaissance l’instant d’après et ne se réveilla que le lendemain, après un sommeil agité. Dans son lit. Elle remarqua que quelqu’un l’avait débarrassée de tout son vomi, l’avait soigneusement nettoyée et lui avait même coiffé les cheveux. Peut-être ne s’était-elle pas si mal débrouillée, après tout. Quelqu’un frappa à sa porte et elle s’attendit à voir sa mère ou son père, mais ce fut la main gantée d’un serviteur qui le précéda dans l’ouverture.

— Vous êtes réveillée… On m’a chargée de vous mener en bas.

— En bas ? répéta Adrasté sans comprendre. Dans la Salle Blanche ?

Le serviteur secoua la tête en s’inclinant.

— Dans l’arène, Votre Sainteté.

L’arène… L’arène ! Son cœur fit un bond. Ils allaient la laisser assister aux bénédictions ! Ainsi, elle avait vraiment réussi à se faire accepter… Ils l’autorisaient à les rejoindre et à faire partie de tous les rites. Elle fut prise d’une envie de rire et sortit de son lit d’un pas léger. À vrai dire, elle se sentait également bien mieux. En une fraction de seconde, elle se rendit compte que quelque chose avait changé. La magie qui l’avait rendue malade la veille semblait désormais agir comme une source d’énergie intarissable. À chaque fois qu’elle avait aspiré un don, elle s’était retrouvée capable de le contrôler à son tour. Elle se demanda ce que cette nouvelle magie lui permettrait de faire. Sûrement quelque chose qui se révèlerait très utile pour l’Ancien Vœu ! Mais elle aurait le temps de le découvrir plus tard. Elle bondit hors de sa chambre et suivit le serviteur. Une fois par semaine, les femmes se présentaient au Grand Palais pour faire bénir leur enfant à naître. Elle savait que sa famille permettait ainsi aux habitants du pays de profiter également de leurs pouvoirs. Elle avait toujours rêvé de pouvoir être présente lors des cérémonies.

Son estomac se noua, cependant, lorsqu’ils sortirent du Grand Palais par la cour arrière et qu’elle vit l’arène se rapprocher. Aurait-elle une tâche à accomplir, cette fois ? Après tout, elle n’avait aucune idée de ce que faisaient les membres de sa famille pour bénir les nouveau-nés. Et s’ils lui demandaient quelque chose qu’elle ne savait pas encore faire et que la bénédiction ratait à cause d’elle ? Son excitation avait fait place à une légère appréhension lorsqu’ils parvinrent à l’entrée de l’arène et qu’ils gravirent les escaliers qui menaient aux gradins. Le serviteur fit un pas de côté et s’inclina pour l’inviter à passer. Là où elle se trouvait, elle pouvait voir en contrebas toute l’arène et les gradins qui la bordaient, formant un cercle parfait. À quelques mètres, un peu plus bas, elle vit les vingt membres de sa famille attendre silencieusement. Bien que l’arène puisse accueillir des milliers de personnes, ils étaient les seuls à y être présents, à l’exception d’une silhouette encapuchonnée assise sur les gradins les plus bas. Sa cape n’était pas aussi longue que celle des serviteurs, mais elle était décorée de liserés dorés qui rappelaient ceux des piliers. Un scientifique… Il griffonnait frénétiquement sur un parchemin et ne leva pas la tête lorsqu’Adrasté arriva. D’ailleurs, tous étaient impassibles et personne ne tourna les yeux vers elle. Bien qu’il fasse jour dehors, l’espace était couvert et des torches avaient été accrochées tous les deux mètres en cercle dans le centre de l’arène, à trois ou quatre mètres du sol. Adrasté s’avança vers un siège de gradin vide à côté de sa mère et s’y installa avec toute la discrétion dont elle était capable. Tout en bas, au milieu, deux gardes étaient postés en faction devant une porte à doubles battants. Ils levèrent les yeux vers son grand-père, qui hocha la tête. Ce devait être un signal, car les gardes firent tous les deux un pas de côté et ouvrirent la double porte d’un geste parfaitement symétrique. Un serviteur entra, suivi de sept femmes à l’air intimidé.

— Il n’y en a pas beaucoup aujourd’hui, fit une voix aiguë.

Adrasté sursauta et se pencha en avant. L’Enfant était là… Petit et caché derrière son grand-père, elle ne l’avait pas vu jusque-là. Alors comme ça, même lui était là… Ce devait vraiment être un moment important. Elle reporta son attention vers le centre de l’arène et vit que le serviteur et les gardes avaient disparu derrière la double porte. Seules les femmes enceintes s’y tenaient. Bientôt, la petite fille qu’elle avait vue la veille apparut à son tour. Elle rejoigna les femmes enceintes, menée par un serviteur manifestement pressé de s’en éloigner. Il la laissa près des femmes et se retira d’un pas hâtif. Toutes les têtes se tournèrent vers le petit groupe des Malaen qui les observait. Sur chacun des visages, à l’exception de celui de la Gardienne, Adrasté détecta une sorte d’anxiété mêlée d’excitation. Toutes ces femmes étaient venues faire bénir leur enfant à naître… Toutes espéraient qu’il ou elle aurait des pouvoirs magiques extraordinaires. Adrasté sentit un mince sourire contracter ses joues et regarda à nouveau son grand-père, qui s’était redressé. Il leva les bras vers le plafond et dit à voix haute :

— Merci à toutes d’être ici. Nous vous en sommes sincèrement reconnaissants. Grâce à vous, le pouvoir du Royaume subsiste et perdure à travers les générations. Au nom de l’Ancien Vœu, je m’incline devant vous.

Il se pencha légèrement en avant sans quitter le centre de l’arène des yeux et plusieurs des femmes parurent nettement moins effrayées.

— Vous avez sûrement entendu dire, reprit Le Haut d’un timbre plus affirmatif, que nous choisissions les femmes qui auraient l’immense privilège de mettre au monde un enfant Béni.

Il n’y eut pas de réponse, toutes les femmes hochèrent simplement la tête, l’air hypnotisées. Adrasté remarqua que son grand-père souriait. C’était le même sourire étrange qu’il avait eu la veille et qu’elle ne lui connaissait pas.

— Eh bien, c’est faux. La décision ne nous revient aucunement. Ce n’est pas nous qui provoquons la bénédiction de votre enfant.

Adrasté se rendit compte que, comme toutes les femmes rassemblées, elle retenait son souffle. Il lui sembla aussi détecter une étrange raideur chez les Malaen près d’elle. À part sa mère assise à sa droite, elle ne put distinguer aucun visage sous les capuches rabattues, mais elle perçut quelque chose qu’elle n’avait pas ressenti la veille. Lentement, son grand-père ouvrit la bouche et dit à l’adresse des femmes enceintes :

— Le choix de bénir ou non votre enfant vous revient à vous.

 

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