Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre VII
L’espion
Les nuages s’éloignaient. D’un gris sombre, ils glissaient lentement vers le sud en emportant avec eux la pluie torrentielle qu’ils avaient déversée sur le Royaume durant les derniers jours. Zaël porta sa main devant son front en visière, plissant légèrement les yeux pour observer l’orage dans sa course silencieuse. Quiconque voyait le soleil réapparaître penserait aussitôt à un bon signe. Mais pas lui. La fin de cette pluie semblait laisser un silence chargé dans son sillage. Quelque chose se préparait. Et Zaël avait une très nette idée de ce dont il s’agissait. Il regarda en contrebas. La colline sur laquelle il se tenait surplombait un village dans lequel il avait élu domicile pour les prochains jours. Il ne lui restait que très peu de Bénis créés par ses pouvoirs. Le feu dans la forêt les avait presque tous consumés et entre temps, beaucoup avaient péri… Ce n’était pas une solution viable. Oh, il pourrait continuer. C’était le plan convenu. Simplement, il attendrait d’être au plus près du Grand Palais. Il attendrait l’aube de l’attaque. Cependant, il avait mieux, désormais. Les Profanes qui s’étaient joints à lui se révélaient être d’une utilité insoupçonnée. Ils connaissaient le Grand Palais. Ils avaient, comme lui, entendu des choses durant leur captivité. Et leurs pouvoirs étaient plus durables que ceux des Bénis qu’il avait créés. Zaël redescendit lentement la pente de la colline, rejoignit le village et se dirigea vers une auberge sombre et minuscule. Comme d’habitude, personne ne lui adressa le moindre mot. Tous les jours, les clients attablés le dévisageaient sans oser l’approcher. Aucun d’eux ne savait qui il était, mais ils semblaient rester loin de lui par instinct.
Zaël longea le mur en baissant la tête pour éviter les poutres du plafond mansardé et arriva devant une petite porte, qu’il poussa en s’engouffrant dans la pièce qu’elle cachait. Deux personnes se trouvaient déjà à l’intérieur. L’une d’entre elles était un jeune homme aux cheveux courts, bruns et bouclés, profondément endormi. Il ne bougea pas lorsque Zaël entra. Ses joues étaient creuses et de grands cernes noirs encerclaient ses paupières fermées. Il respirait cependant paisiblement et ne montrait aucun signe de souffrance ou de maladie. Assise près de lui sur le lit se tenait une jeune femme blonde aux traits tirés. Elle sursauta lorsqu’elle se rendit compte de sa présence, mais poussa un soupir de soulagement en le reconnaissant.
— Va dormir, Faria, dit doucement Zaël, il n’a pas besoin d’être surveillé.
— On ne sait jamais, répondit Faria d’une petite voix avec une secousse fébrile de la tête, si quelqu’un vient… Il est trop vulnérable, comme ça.
— Personne ne lui fera de mal… Et puis cela fait sept jours… Il devrait revenir d’un instant à l’autre.
— Dans ce cas, il faut lui préparer à manger, dit Faria en se redressant d’un coup. Je vais…
Mais elle vacilla et dut se rasseoir. Zaël se rapprocha d’elle et s’arrêta à quelques centimètres. Elle dut lever la tête pour le regarder.
— Dors. Maintenant. Si nous attaquons bientôt, vous devrez être en forme.
— Je sais, je sais, marmonna Faria en baissant les yeux.
— Je suis très sérieux. Vous n’avez aucune chance de survivre, sinon, coupa Zaël d’un ton égal. Et ce n’est pas ce que je veux.
Faria renifla.
— Où sont les autres ? demanda Zaël en regardant autour de lui.
— Dans leurs chambres, je crois, je n’ai vu personne depuis quelques jours, sauf ceux qui sont passés ici, dit Faria en posant une main sur la poitrine du jeune homme endormi.
— Dors, répéta Zaël en désignant l’autre lit de la pièce. Je vais demander qu’on lui prépare à manger et s’il ne se réveille pas bientôt, tu mangeras sa part.
Il observa Faria tandis qu’elle titubait vers le lit adjacent et s’effondrait dessus avec un dernier regard hésitant vers le corps inerte d’Oroïr.
— Je ne bougerai pas d’ici, assura Zaël. Je vais simplement chercher à manger pour lui.
Faria hocha la tête et ferma les yeux. Quelques longues minutes plus tard, Zaël revint dans la chambre avec un plateau de potage et du pain, l’entendit respirer un peu plus bruyamment et sut qu’elle dormait. À deux reprises, elle fut agitée de légers soubresauts, mais ne se réveilla pas. Ces Profanes s’étaient habitués à être alertes, sur le qui-vive… C’était bien naturel. Ils s’attendaient constamment à être attaqués, enlevés, faits prisonniers, même si personne ne les savait ici. Cependant, Faria n’avait pas tort. Dans cet état, le corps d’Oroïr était particulièrement vulnérable. Il valait mieux qu’il ne soit pas laissé seul trop longtemps. Zaël ne tenait pas à attirer l’attention sur leur présence, mais il tuerait quiconque tenterait de s’en prendre à ses Profanes ou ses Bénis. Ils étaient là pour une raison bien précise et personne ne changerait cela. Un souffle froid passa sur la nuque de Zaël. Un message de sa magie… Une perturbation. Il était là. Par réflexe, il posa les yeux sur Oroïr, qui releva les paupières à ce moment-là. Il eut d’abord un mouvement de panique en découvrant la pièce autour de lui, puis il se redressa en position assise et porta une main à son front. Les réveils étaient toujours difficiles et le plongeaient dans une désorientation totale.
— Tiens, dit immédiatement Zaël en tendant le potage et une cuillère en bois.
Oroïr le regarda quelques instants comme s’il ne le reconnaissait pas, puis Zaël vit un peu de conscience remplir ses pupilles. Enfin, il baissa la tête vers le bol, s’en saisit d’un geste brusque et entreprit d’en dévorer le contenu. Durant quelques minutes, il n’y eut plus que le son de mastication d’Oroïr et la lente respiration de Faria de l’autre côté de la pièce. Oroïr n’avait pas dit un mot depuis son réveil. Il n’avait fait qu’avaler une quantité impressionnante de potage et lorsqu’il eut fini, il leva enfin les yeux vers Zaël et sembla réaliser où il se trouvait.
— De l’eau, souffla-t-il d’une voix rêche.
Zaël lui tendit un pichet d’eau qu’il avait pris sans ménagement du comptoir de l’auberge sous le regard apeuré du tenancier, en même temps que le plateau de potage qui lui avait été servi. Oroïr s’en saisit et le vida d’une traite, sa pomme d’Adam tressautant au gré de ses gorgées. Enfin, il reposa le pichet et passa sa manche sur sa bouche. Son visage reprenait peu à peu ses couleurs et ses cernes blanchissaient à vue d’œil.
— Ce n’est jamais agréable, dit-il en regardant Zaël d’un air rompu. Pas mon moment préféré.
Zaël ne répondit pas. Oroïr remarqua alors Faria, endormie de l’autre côté de la pièce.
— Elle est restée les sept jours ?
Face au hochement de tête de Zaël, Oroïr leva les yeux au ciel.
— Elle s’en fait trop…
— Il serait déplaisant qu’il arrive quelque chose à ton corps pendant tes absences, objecta Zaël, il vaut mieux s’assurer de ta sécurité.
— Oui, mais ici, dans cette chambre…
— Il y a peu de chances, admit Zaël. En revanche, il a encore fallu quelqu’un auprès de toi à ton réveil. Tu n’aurais pas été assez fort pour te nourrir seul.
Oroïr hocha sombrement la tête.
— Oui… C’était rude, cette fois. Mon corps a un peu de mal à le supporter.
— Tu as eu un long voyage à faire.
Zaël se tut et inspecta le visage d’Oroïr, qui reprenait petit à petit ses couleurs habituelles. Ses mains tremblaient légèrement et il respirait avec difficulté. Il était encore faible. Mais ses questions ne pouvaient pas attendre.
— Qu’as-tu vu ?
Oroïr leva des yeux fatigués vers lui et pointa un doigt vers le bol de potage.
— Possible d’en avoir un autre ?
Zaël acquiesça et rouvrit la porte. Il se dirigea vers le comptoir et demanda une seconde ration. Le don d’Oroïr, bien que puissant et rare, présentait en effet une limite de taille. Lorsqu’il dissociait son âme de son corps, celle-ci pouvait vivre presque indéfiniment sans boire, dormir, ni manger. Cependant, durant ces absences qui pouvaient durer des jours, il restait amorphe, comme endormi, et il n’y avait aucun moyen de le nourrir avant le retour de son âme, ce qui le mettait en danger. En cas de courte absence, la question ne se posait pas : Oroïr réintégrait son corps et retrouvait rapidement ses forces. Cependant, après plusieurs jours, le manque d’eau et de nourriture se faisait ressentir et à son réveil, Oroïr était souvent incapable de se débrouiller seul. Mais ils n’avaient pas le choix. Zaël comprenait très bien que l’Ancien Vœu ait souhaité rappeler un Béni au pouvoir aussi avantageux. Et désormais, il lui servait d’espion, à lui. Oroïr avait vu venir les Bénis de l’Armée à plusieurs kilomètres et ils avaient réussi à les éviter jusque-là grâce à sa surveillance quasi constante. Cette fois, Zaël lui avait demandé d’aller plus loin.
Il revint dans la chambre quelques minutes plus tard et tendit le bol à Oroïr qui s’en saisit avec la même ferveur que le premier.
— Après trois jours… Je les ai trouvés. Je les ai vus. Ils se rapprochent de la frontière… J’ai vu leur armée. Ils sont en marche.
— Des dragons ? demanda aussitôt Zaël.
Oroïr fit « non » de la tête. Zaël fronça les sourcils.
— Aucun ?
— C’est temporaire, à mon avis. Le climat était maussade au Nord. Ils craignent qu’il y ait encore de la pluie, ça affaiblirait ces satanées bestioles.
Zaël acquiesça d’un léger mouvement de tête.
— Combien d’hommes ?
— Beaucoup, souffla Oroïr en trahissant pour la première fois une pointe d’admiration, vraiment beaucoup… Plusieurs centaines, de ce que j’ai pu voir. Peut-être même des milliers.
— C’est bien. C’est très bien…
Plus l’armée d’Ilderad serait nombreuse, plus ils auraient de chance de l’emporter face aux Bénis de l’Armée. Étaient-ils au courant de cette attaque imminente, au Grand Palais ? Au moins une personne savait… Mais pas les autres, non. Ilderad, les rebelles et Zaël leur tomberaient dessus comme la foudre et décapiteraient enfin ce régime… L’absence des dragons n’était pas seulement due à la menace de la pluie. Ilderad comptait encore sur l’effet de surprise. Ils voulaient être discrets. Une armée de dragons fendant les airs attirerait sûrement l’attention des messagers avant que les armées n’atteignent les premiers villages. Les dragonniers pourraient sans doute se déplacer bien plus vite et rejoindraient l’armée directement à la Capitale.
Et lui, Zaël devrait être présent. Il le verrait. Il serait là lorsque l’Ancien Vœu tomberait… tomberait vraiment. Et il le ferait lui-même. Il tuerait le dernier Malaen encore en vie dans le Grand Palais. Ce maudit Enfant… Ce monstre. Il avait laissé le bénéfice du doute à la Némésis, car sa magie le lui avait dicté, même s’il n’en comprenait toujours pas la raison. Peut-être avait-elle un ultime rôle à jouer… Mais l’Enfant mourrait.
— Quand penses-tu qu’ils y seront ?
— À la Capitale ? Pas plus de trois jours, affirma Oroïr, ils marchaient très vite, même en si grand nombre.
— Très bien, répéta Zaël. Merci Oroïr.
Ils se mettraient donc bientôt en route. Ils étaient eux-mêmes à près d’une journée de marche de la Capitale. Pour l’heure, il fallait élaborer un plan. Zaël se décolla du mur et s’apprêta à quitter la chambre lorsque Oroïr reprit :
— Il y avait autre chose…
Zaël se retourna.
— Autre chose ?
— Oui… J’ai remarqué ça en revenant ici. Je ne saurais pas l’expliquer. Mais j’ai vu les Bénis de l’Armée. Enfin, quelques-uns. Les hauts rangs étaient tous là… Les Majors, les Capitaines…
Zaël referma la porte qu’il avait ouverte.
— Ils étaient hors du Grand Palais ? Tous ? Où étaient-ils ?
— Je les ai croisés alors qu’ils marchaient vers le nord, à quelques kilomètres à peine de la Capitale.
Zaël se laissa à nouveau reposer contre le mur et replia ses bras massifs. Les Bénis de l’Armée se dirigeaient vers le nord… Ils avaient également envoyé les Majors et les Capitaines.
— Le Général Brand était là aussi, se rappela soudain Oroïr.
Zaël décroisa les bras. Le Général aussi ? Que se passait-il ?
— Tu penses qu’ils étaient au courant ? demanda Oroïr. Qu’ils vont à la rencontre d’Ilderad ?
— Non, répondit aussitôt Zaël.
Il réfléchit très vite.
— Tu as dit qu’il n’y avait que quelques représentants ?
— Tous les hauts rangs.
— Si les Bénis de l’Armée se préparaient réellement à une guerre, ils auraient été rassemblés au complet. Il y a encore des factions qui recherchent Jaime et la Némésis. Non… Non, ils ne sont pas au courant, pour Ilderad, conclut Zaël d’une voix grave.
— Où penses-tu qu’ils aillent ?
Zaël contempla quelques instants le regard perdu d’Oroïr et se laissa doucement glisser par terre, s’asseyant au sol dans une position méditative, les jambes repliées et les coudes appuyés sur ses genoux.
— Je ne sais pas, dit-il enfin.
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