Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)
Chapitre XVII
Bénédictions
Une fois de plus, Adrasté s’était ridiculisée. Une fois de plus, elle n’avait pas su se tenir. Mais comment aurait-elle pu faire autrement ? Son grand-père attendait-il vraiment d’elle qu’elle assiste à… à… Non, elle s’empêcha d’y penser. Ils ne pouvaient pas croire qu’elle était capable d’être présente, de contempler la scène qui venait de se dérouler sous leurs yeux, de rester insensible face à…
Adrasté s’éloigna des gradins en courant aussi vite qu’elle pouvait sur ses petites jambes et serra les paupières en s’appuyant contre le mur, à l’abri des regards. Elle avait à nouveau vomi. Mais cette fois, cela n’avait pas été à cause d’un trop plein de magie. Non, cette fois, il s’agissait d’autre chose. D’un relent dont elle n’arrivait pas à se débarrasser… Ce qu’elle venait de voir la hantait. Ces images ne la quitteraient jamais. Il devait y avoir quelque chose qu’elle ne comprenait pas. Elle avait été si impatiente de rejoindre l’Assemblée, de faire partie des « grands ». Mais maintenant, elle ne souhaitait qu’une chose, c’était fuir le plus loin possible de cette arène. Les femmes enceintes y étaient encore… La Gardienne aussi. Ses cris résonnaient contre le crâne d’Adrasté et elle ne parvenait pas à savoir s’ils étaient réels et s’élevaient en ce moment même ou si les échos en persistaient, plusieurs minutes plus tard. Non, Adrasté ne se sentait pas capable de retourner dans l’arène. Elle n’était encore qu’une enfant, après tout… Elle pouvait tout à fait se cacher dans sa chambre et oublier ce qu’elle venait de voir. Ses parents ne lui en tiendraient sûrement pas rigueur. Mais au moment où elle prenait cette décision, un serviteur ouvrit la porte qui menait aux gradins.
— On vous demande, Votre Sainteté.
Adrasté lui fit face, tremblante. Devait-elle le suivre ? Que se passerait-il si elle refusait ? Quelques jours plus tôt, elle aurait couru vers sa chambre sans hésiter. C’était une Malaen. Personne ne pouvait lui faire de mal. Mais à présent, ce n’était pas de lui qu’elle avait peur… Elle pensa à ce qui venait de se produire et sentit un nouveau haut-le-cœur lui serrer la gorge. Finalement, certaines de ces femmes auraient effectivement un enfant Béni. Plus de la moitié, à ce qu’elle avait pu voir. Elle avait quitté les gradins avant la fin, incapable de se retenir plus longtemps, et avait vomi dans sa course vers la sortie. Elle n’avait pas le choix. Elle faisait partie de l’Assemblée, maintenant. Adrasté essuya son menton d’un peu de vomi qui était resté accroché et s’engouffra à nouveau dans les gradins. Tout le monde la regardait. Que se passait-il ?
— Adrasté, c’est maintenant que nous avons besoin de toi, dit son grand-père.
Adrasté jeta un regard furtif autour d’elle : l’Enfant portait une coupe dorée à sa bouche d’un air nonchalant ; la Gardienne pleurait et tremblait, prostrée dans une mare de sang, serrant contre elle ce qu’il restait de ses vêtements en lambeaux, le regard atrocement supplicié. Adrasté détourna les yeux ; le spectacle lui était insupportable. L’odeur de sang la prit de nouveau à la gorge et elle mit une main devant son nez.
Au centre de l’arène, les femmes enceintes faisaient également figure monochrome. Tout était rouge. Leurs mains, leurs corps… Mais à cet instant, plusieurs serviteurs entrèrent avec des bassines d’eau et une sorte de pâte noire dans un énorme tonneau. On déshabilla les femmes, qui n’opposèrent aucune résistance. Nues comme des vers, elles se laissèrent pourtant nettoyer sans dire un mot : on effaça toute trace de sang de leur peau à l’aide de l’étrange pâte noire à la consistance visqueuse et on les rinça à l’eau jusqu’à ce qu’elles récupèrent la propreté qu’elles avaient arborée à leur arrivée. Les serviteurs leur tendirent des vêtements qu’elles enfilèrent d’un geste machinal. Adrasté se mordit la lèvre. Regrettaient-elles ce qu’elles venaient de faire ? En étaient-elles seulement conscientes ?
— Qu’on accompagne Adrasté Malaen au centre de l’arène, ordonna soudain Le Haut sans lui accorder un regard.
Adrasté se sentit pâlir et tourna vivement les yeux vers le vieil homme.
— Au… centre ? Je vais aussi devoir…
— Bien sûr que non, répondit-il avec un sourire navré, tu n’as rien à craindre, tu es une Malaen.
Loin d’être rassurée, Adrasté suivit un serviteur en bas des escaliers et pénétra dans la partie terreuse de l’arène. Ici, le sol était sale et recouvert de terre, rouge par endroits, là où le sang avait déjà commencé à sécher. L’odeur nauséabonde qui régnait était si forte désormais qu’elle lui brûlait les narines.
— Merci à toutes, tonna son grand-père.
Adrasté sursauta. Sa voix se répercutait en écho sur les murs de l’arène et était étrangement puissante, éthérée et envoûtante.
— Certaines d’entre vous semblent effrayées. Je tiens à vous rassurer : celles n’ayant pas souhaité aller au bout n’auront aucune conséquence. Vous pouvez retourner chez vous sans séquelles. Quant aux autres… Félicitations, votre enfant est Béni !
Il baissa légèrement la tête vers sa petite-fille.
— Adrasté, c’est à toi. Efface leur mémoire.
Décontenancée, Adrasté eut un instant d’hésitation avant de lever la main, mais certaines des femmes venaient de faire quelques pas en arrière. Aussitôt, des gardes apparurent et les encerclèrent, empêchant toute sortie. Deux femmes laissèrent échapper un gémissement de terreur.
— Allons, reprit la voix terrible de son grand-père, nous voulons simplement préserver les secrets du Royaume. Vous pouvez continuer de procréer et vous représenter, si vous le souhaitez.
Il ouvrit grand les bras.
— Vous serez toujours les bienvenues ici. Maintenant, baissez-vous, je vous prie. Adrasté, vas-y.
Son ton ne laissait plus place à l’hésitation. Avançant vers la femme la plus proche, Adrasté posa sa main sur sa tête et aspira son souvenir des dernières minutes. Aussitôt, elle répéta le même geste avec toutes les autres. Bientôt, leurs expressions changèrent. Le sourire et l’excitation qu’elles avaient eus à leur arrivée étaient réapparus sur leurs visages.
— Dames d’Omphal, tonna son grand-père, je suis ravi de vous annoncer que l’Ancien Vœu a pris sa décision !
Talgaärt, l’oncle d’Adrasté, se leva alors. Adrasté, qui ne s’y attendait pas, suivit sa lente descente vers le centre de l’arène. C’était un homme grand et fin, et Adrasté entendait souvent sa famille dire qu’il était le Malaen le plus séduisant qu’on ait jamais vu. Elle-même ne l’aimait pas beaucoup, elle ne le trouvait pas très sympathique. Il passa devant Adrasté sans même lui accorder un regard et se dirigea vers une première femme. Lorsqu’il arriva face à elle, il mit ses deux mains sur son ventre bombé, la fixa droit dans les yeux plusieurs secondes et déposa un baiser sur son front. La femme fondit en larmes et se répandit en paroles de gratitudes. Adrasté ne comprit pas tout de suite pourquoi les femmes semblaient si heureuses. Talgaärt n’avait pourtant rien de réconfortant. Mais tout devint clair lorsque son grand-père reprit la parole.
— À toutes celles qui ont été touchées par Talgaärt : votre enfant est Béni !
Certaines femmes affichèrent des mines déconfites. Adrasté fronça les sourcils. Ils leur faisaient donc croire qu’elles venaient d’être choisies arbitrairement par son oncle et qu’une simple pression de ses mains sur leur ventre avait suffi à bénir leur enfant… Adrasté n’était pas sûre de tout comprendre, mais cela, au moins, était clair dans son esprit. Même si elle savait pertinemment ce qui permettait en réalité à l’enfant de ces femmes d’avoir des pouvoirs… Elle l’avait vu, désormais. Comme par réflexe, elle tourna la tête vers la Gardienne et eut l’impression qu’elle tremblait légèrement. Peut-être avait-elle froid… Ses vêtements déchirés ne lui servaient plus à grand-chose… Des gardes la cachaient du regard des femmes enceintes, mais aucune ne lui porta la moindre attention : les femmes bénies étaient bien trop heureuses, et les refusées avaient déjà commencé à rejoindre la sortie avec une expression de profonde déception. On les escorta dehors et on referma la porte de l’arène derrière elles. Adrasté ne sut quoi faire. Devait-elle remonter vers les gradins ? La Gardienne tremblait toujours, mais personne ne semblait l’avoir remarquée. Quelque chose n’allait pas. Elle tremblait de plus en plus violemment. En fait, cela ressemblait plus à des spasmes. Elle s’effondra soudain par terre, bouche ouverte, yeux exorbités, son corps frêle rebondissant contre le sol à la manière d’une marionnette désarticulée, sans qu’aucun cri n’émane d’elle.
— Que se passe-t-il ? demanda son grand-père, qui venait de remarquer l’étrange spectacle.
— Je… Je ne sais pas ! répondit Adrasté en allant plus près et en repoussant les gardes sans même y penser. Elle a l’air de faire une sorte de crise !
Les gardes échangèrent un regard, mais ne firent pas un seul geste.
— Quelqu’un doit l’aider ! s’écria-t-elle vers sa famille.
Les bras tombant inutilement le long du corps, tous fixaient la Gardienne, à l’exception de l’Enfant, qui buvait toujours dans sa coupe en détaillant le plafond, comme s’il s’ennuyait ferme. Talgaärt, qui venait également de les rejoindre après sa fausse bénédiction, les imita. Aucun d’eux ne bougea. Mais en voyant les yeux de la Gardienne se révulser et son visage prendre une teinte violette à une vitesse alarmante, Adrasté ne put tenir plus longtemps. C’était sa magie… Ce devait être beaucoup trop, même pour une Delpheris… Peut-être qu’elle pourrait à nouveau en aspirer, pour l’en décharger. Mais alors qu’elle tendait la main et activait son mécanisme magique, il y eut une sorte de « boum » sourd, grave, si grave qu’elle sentit son corps vibrer de l’intérieur. Immédiatement, Adrasté fut projetée en arrière par une main invisible à la force fulgurante, qui sembla déchiqueter tout ce qui se trouvait sur son passage. Tout sauf Adrasté. Des débris de pierre se mirent à pleuvoir dans l’arène et un nuage de poussière s’éleva tout autour. Elle tomba brutalement sur le dos quelques mètres plus loin et eut le souffle coupé durant plusieurs secondes. Quelques gouttes giclèrent sur sa joue gauche. En touchant et en regardant ses doigts, elle vit que c’était du sang. Était-elle blessée ? Allait-elle mourir ? Elle ne vit aucune plaie, toutefois. Elle allait bien. Que venait-il de se passer ? Toussant, suffoquant, tentant de distinguer ce qui se passait à travers l’acouphène qui l’assourdissait après la détonation, Adrasté se releva et avança à tâtons :
— Grand-père ? Maman !
Personne ne répondit. Adrasté se dirigea vers ce qui lui semblait être l’entrée des gradins, non sans trébucher sur de gros blocs de pierre en chemin. Une bonne partie de l’arène semblait détruite. La poussière se dissipait, à présent, et Adrasté put voir que près de là où elle avait atterri gisait un amas difforme et sanglant qu’elle ne souhaita pas identifier. Il n’y avait plus trace des gardes qui s’étaient trouvés à proximité de la Gardienne. Adrasté leva les yeux, mais elle était trop petite pour voir au-dessus des blocs de pierre géants qui étaient tombés dans l’arène. Il était miraculeux qu’elle n’en ait reçu aucun sur la tête. Elle serait probablement morte sur le coup. Elle se mit à les escalader, glissant de temps à autre contre les parois inégales et les prises instables.
— Quelqu’un m’entend ? s’égosilla-t-elle. Qu’est-ce qu’il s’est passé ? Grand-père !
Elle tourna frénétiquement la tête à la recherche d’une silhouette encore debout, à l’affût d’une voix qui lui répondrait. Une main se referma subitement sur son poignet et Adrasté laissa échapper un hurlement aigu. Elle baissa les yeux.
— Ma… maman !
À moitié ensevelie sous les gravats, sa mère tentait de s’extirper tant bien que mal d’un énorme bloc.
— Adrasté, parvint-elle à articuler d’une voix à peine audible, aide-moi…
Son visage avait déjà tellement perdu de ses couleurs qu’il en paraissait gris. À l’endroit où son corps disparaissait, Adrasté put voir que sa cape était devenue rouge. Elle se précipita et pressa son corps contre le bloc, poussant de toutes ses forces, mais elle vit rapidement que ce serait peine perdue : il ne céda pas d’un centimètre. Elle regarda sa mère, affolée.
— Ça ne… Je n’arrive pas à le bouger !
— Qu’est-ce que tu… fais ? Ut… utilise tes pouvoirs !
Sa mère toussa et du sang jaillit de sa bouche, venant éclabousser le visage d’Adrasté. Ses pouvoirs… Mais oui, qu’elle était bête ! Quelques semaines auparavant, elle avait aspiré le pouvoir d’un Béni doté d’une force surhumaine. Elle s’essuya le visage, concentra sa magie dans sa main et l’appuya sur le bloc de pierre. Cette fois, il céda presque immédiatement.
— Ça… ça fonctionne !
Ce n’était pas aisé pour autant. Le bloc faisait deux ou trois fois la taille d’Adrasté, sans compter ceux qui s’étaient accumulés autour. Le front trempé, l’esprit encore embué par l’explosion, elle mit toutes ses forces et rassembla toute sa magie dans ses mains, continuant de repousser la roche jusqu’à dégager entièrement le corps de sa mère.
— J’ai réussi ! Maman, j’ai réussi !
Sa mère ne répondit pas. Adrasté la contourna et trouva son visage figé dans une expression de douleur, les yeux entrouverts, le menton rouge de sang et la bouche béante.
— Maman ?
Elle lui posa précautionneusement une main sur l’épaule, mais il n’y eut pas plus de réactions. Sa mère la fixait simplement. Son regard semblait moins sévère qu’à l’accoutumée. Quelque chose se serra dans la gorge d’Adrasté.
— Qu’est-ce que tu fais ? Regarde, tu peux bouger !
— Ça ne sert à rien.
Adrasté sursauta et leva la tête. Son grand-père se tenait debout près d’elle, le visage recouvert de poussière. Elle ne l’avait pas entendu arriver. Il fut sur le point de perdre l’équilibre un instant, mais se rattrapa à l’aide de ses mains. Adrasté fit plusieurs pas en arrière. Il haussa les sourcils.
— As-tu peur de moi, maintenant ?
Adrasté ne répondit rien. D’instinct, elle agrippa un pan de la cape de sa mère sans quitter son grand-père des yeux. Après ce qu’elle avait vu… Après ce qu’il venait de faire… Non, elle ne voulait plus l’approcher.
— Ce n’est pas de moi que tu dois avoir peur, gronda-t-il, c’est elle, notre ennemie. Regarde !
Il leva les bras en montrant l’arène. Adrasté suivit son mouvement. La poussière était retombée et on y voyait mieux. L’arène était en grande partie démolie. Quelques corps en cape blanche gisaient un peu partout, tandis que d’autres se relevaient avec difficulté en gémissant ou en criant de douleur.
Adrasté la remarqua alors : La Gardienne était allongée en position fœtale au milieu des décombres. En plissant les yeux, elle vit qu’elle respirait profondément. Elle s’était endormie…
— Regarde-la, répéta Le Haut, elle dort paisiblement… Et regarde-nous. Regarde ce qu’elle a fait. Heureusement, il y a plus de peur que de mal.
— Plus de peur que de…
Adrasté referma la bouche en se mordant les lèvres et tira un peu plus vers elle la cape de sa mère, une boule toujours présente dans la gorge.
— Oui… Mon frère est en vie.
Adrasté le remarqua à ce moment-là, assis près de l’entrée, entouré de serviteurs qui s’étaient précipités à l’intérieur pour voir ce qu’il se passait. Il regardait l’arène d’un air égaré.
— Emmenez-le, commanda Le Haut, conduisez-le à la Tour Nord. Ne parlez à personne.
Les serviteurs s’inclinèrent tous de concert et aidèrent l’Enfant à se relever. Celui-ci se laissa faire sans quitter l’arène des yeux.
— Adrasté…
Elle se figea lorsque son grand-père se pencha au-dessus d’elle et plongea son regard dans le sien.
— Comment as-tu survécu ? Tu étais tout près d’elle. Les gardes ont été réduits en un tas de chair. Mais toi…
Il la contempla avec stupéfaction.
— Pas une seule égratignure…
— Je ne… je ne sais pas. Elle a explosé au moment où j’ai… où j’ai essayé d’aspirer sa magie. J’ai juste été projetée en arrière, mais je n’ai rien eu…
Elle crut voir briller une lueur démente dans les yeux du vieil homme. Il passa son pouce sur sa lèvre inférieure avec une expression de concentration intense.
— Une protection…
Adrasté n’osa pas demander ce qu’il voulait dire, mais quelques instants plus tard, il reprit :
— Sa magie te reconnaît, maintenant. Et tu lui as « ouvert la porte » en essayant de l’absorber. Tu as eu de la chance…
Il la saisit soudain par les épaules, lui faisant lâcher un cri de surprise et de douleur, et elle resserra son étreinte sur la cape de sa mère.
— Lorsque tu l’as aspirée… sa magie… L’as-tu sentie entrer ?
— Oui… Aïe ! Oui ! Comme hier ! dit Adrasté en grimaçant sous la douleur des doigts osseux qui s’enfonçaient dans sa peau. Mais je ne savais pas qu’elle exploserait ! C’était beaucoup trop pour que je puisse…
— Trop, interrompit son grand-père, non… non, ça, ce n’était pas trop. Cette explosion n’a eu que quelques mètres de rayon…
En le regardant, Adrasté trouva qu’il avait l’air un peu fou. Et il ne semblait pas du tout s’intéresser au cadavre de sa fille, qui venait de mourir sous ses yeux. Il passait d’Adrasté et la Gardienne, tour à tour, dans un étrange mouvement de tête qui faisait penser à un balancier.
— Elle peut faire plus… Bien bien plus… Mais ça ne peut pas se reproduire.
Il resserra un peu plus ses doigts, arrachant à Adrasté un autre cri de protestation mêlée de douleur.
— Dorénavant, tu resteras avec elle. Elle est instable, tu m’entends ?
— Tu veux dire… rester près d’elle pendant les bénédictions ? demanda Adrasté avec horreur. Pendant que vous…
— Non, non, je veux dire que tu resteras avec elle. Tous les jours, toutes les heures, à chaque instant. En tout cas, à chaque fois que cela sera possible. Tant que nous ne saurons pas ce qui déclenche ces explosions, nous ne pouvons prendre le risque qu’elles se reproduisent. Si elle explose… Tu aspireras sa magie pour nous protéger. Tu comprends ?
Adrasté voulut secouer la tête de toutes ses forces. Non, elle ne comprenait pas. Elle ne comprenait rien du tout. La veille, elle souhaitait juste faire partie de l’Ancien Vœu, ne plus être « la petite Malaen », mais réellement pouvoir bénir les personnes du Royaume qui le souhaitaient, participer à la prospérité dont elle avait entendu vanter les mérites partout dans le Grand Palais. Comment, alors, avait-elle pu se retrouver dans cette situation ? Non, vraiment, elle ne comprenait pas.
— Est-ce que tu comprends, Adrasté ? répéta Le Haut.
Elle hocha la tête. Elle ferait tout pour qu’il la lâche.
— Oui !
Sa voix, d’ordinaire aiguë, lui parut encore plus fluette à cet instant. Les yeux de son grand-père, enfoncés dans leurs orbites, l’observèrent plusieurs secondes. Enfin, il desserra son étreinte. Adrasté massa ses épaules, là où les doigts du Haut avaient laissé une douloureuse empreinte. Elle le vit se redresser et sursauta en voyant que plusieurs personnes s’étaient rassemblées autour d’eux pendant qu’ils parlaient. Talgaärt, sa femme, et d’autres membres des Malaen se rapprochaient lentement. Certains boîtaient d’un air hagard, d’autres étaient soutenus par des serviteurs. En les comptant un à un, elle réalisa qu’ils étaient une douzaine en tout… Son père n’était pas parmi eux.
— Qu’on emmène la Gardienne dans les écuries, somma Le Haut, Adrasté, tu resteras avec elle jusqu’à ce soir. Lorsqu’elle sera endormie, tu pourras revenir dans la Tour Nord.
— Mais je…
— Oui, Adrasté ?
Elle s’était apprêtée à protester, mais en voyant le regard impérieux de son grand-père, elle se ravisa. Où donc avait disparu le vieillard si bienveillant qu’il avait été ? Tournant la tête pour cacher son menton qui s’était mis à trembler, elle vit le corps toujours inerte de la Gardienne. Deux serviteurs s’approchèrent et la secouèrent brutalement. Elle se réveilla en sursaut, mais avant même que son regard d’incompréhension n’ait eu le temps de s’effacer, ils la soulevèrent sans ménagement et la firent sortir par une des portes de l’arène. Adrasté croisa les yeux du Haut, contempla une dernière fois le visage figé et ensanglanté de sa mère, ravala ses larmes et se mit à descendre les gravats. Elle sentait toujours la douleur sur ses épaules, là où son grand-père l’avait serrée comme un étau.
C’était injuste. Était-ce à cela que ses dons allaient servir, finalement ? Ses dons supposément si puissants ? Allaient-ils la réduire à une sentinelle, une garde rapprochée ? Privée de ses parents, de toute sa famille… Qu’allait-elle devenir, maintenant ? Devrait-elle exclusivement devoir aspirer les explosions de la gardienne ? Mais une pensée lui retourna l’estomac. Non… Non, sa mission ne se résumerait pas à cela. Elle devrait également être présente lors des bénédictions… Près d’elle, constamment. Après ce qu’elle avait vu aujourd’hui, elle n’était pas certaine d’en avoir la force. De plus, il y avait autre chose… Autre chose, qui la gênait au-delà de l’horreur des événements… Impossible, cependant, de définir ce que c’était.
Adrasté arriva aux écuries sans réaliser la distance qu’elle avait parcourue. Il y avait toujours régné une odeur pestilentielle et c’est ce qui la ramena à elle. À sa grande surprise, lorsqu’elle fit volte-face, elle sentit un étrange soulagement à l’idée de s’être éloignée de l’arène.
— Je… Je cherche la Gardienne, dit-elle.
— Elle a été installée sur la mezzanine, l’informa un garde en montrant une échelle posée contre le mur qui permettait d’accéder à la partie supérieure de l’écurie.
Adrasté leva la tête. C’était haut… Ni elle ni la Gardienne ne devaient mesurer plus d’un mètre… Espéraient-ils qu’elle se romprait le cou si elle tentait de s’enfuir ?
— Aidez-moi, ordonna-t-elle.
Elle faisait partie de l’Ancien Vœu, non ? Ils étaient déjà tenus de lui obéir avant, sa mère le lui avait bien enseigné. À partir de maintenant, ses ordres étaient indiscutables. Seuls son grand-père ou l’Enfant pouvaient la supplanter. Et aucun d’eux n’était ici. Le garde hésita un instant.
— Votre Sainteté, vous ne devriez pas…
— Aidez-moi à monter, répéta-t-elle calmement, malgré la nervosité qui l’habitait.
Les gardes échangèrent un bref regard et l’un d’eux alla chercher l’échelle, qu’il plaça contre l’étage du dessus. Il la maintint pendant qu’Adrasté s’y hissait tant bien que mal. Lorsqu’elle passa la tête par-dessus le plancher, la première chose qu’elle vit fut le petit corps de la Gardienne recroquevillé dans ce qui ressemblait à un nid. En grimpant un peu plus haut, elle constata qu’il ne s’agissait que d’un amas de paille et de moutons de poussière qui s’étaient accumulés au fil des années. Adrasté se hissa hors de l’échelle et se redressa de tout son long. Le plafond mansardé n’était qu’à quelques centimètres de sa tête. Lorsqu’elle se rendit compte de sa présence, la Gardienne sursauta et ses yeux s’écarquillèrent.
— Que me veux-tu ? dit-elle d’une voix suraiguë où perçait une profonde terreur.
— Rien, je… Attends !
Mais la Gardienne se précipitait déjà au fond de la mezzanine et disparut là où la poussière était si dense qu’elle se mêlait aux toiles d’araignée dans un voile grisâtre.
— Mon grand-père m’a demandé de rester avec toi, expliqua Adrasté en s’adressant au nuage de poussière. Je dois juste te surveiller.
Aucune réponse. Adrasté s’avança de quelques pas en regardant autour d’elle. C’était vraiment crasseux. Elle aurait tant aimé pouvoir rejoindre sa chambre ou sortir dans la cour. Tout sauf rester ici ou retourner dans l’arène. Elle vit l’ombre de la Gardienne bouger presque imperceptiblement.
— Pourquoi n’y a-t-il pas de lit ici ? dit Adrasté en se penchant vers les gardes par-dessus la rambarde de la mezzanine.
— Pas de lit ? répéta un garde.
— Oui, il n’y a pas de lit. Pourtant, ce n’est pas la paille qui manque. Faites venir des serviteurs faire un lit et nettoyer cet endroit.
— Votre Sainteté…
— Tout de suite.
Du haut de la mezzanine, comme elle n’avait pas à lever le menton vers les gardes, il lui semblait plus aisé de les toiser, d’oublier qu’elle n’était qu’une petite fille. Ils échangèrent à nouveau un regard qui laissait deviner une légère incompréhension, mais s’inclinèrent puis disparurent par l’entrée de l’écurie. Adrasté resta immobile l’espace de plusieurs secondes. Le dos droit, les lèvres serrées, les sourcils froncés… elle réalisait seulement maintenant qu’elle avait d’instinct imité les expressions de sa mère lorsqu’elle avait voulu impressionner les gardes. Son regard sévère, sa mâchoire carrée au menton relevé… Elle sentit ses yeux la picoter et cligna plusieurs fois des paupières pour chasser les larmes qui étaient sur le point de s’y frayer un chemin, mais ce fut inutile. Elle renifla bruyamment et s’essuya le nez et le visage. Ses vêtements étaient ruinés, de toute façon. Ils n’avaient même pas pris la peine de la nettoyer avant de l’envoyer ici. Elle devrait attendre ce soir. Mais il était en tout cas hors de question que les gardes la voient si vulnérable.
— Pourquoi tu pleures, toi ?
Adrasté sursauta et se retourna vivement. La Gardienne venait d’émerger de la pénombre, les vêtements toujours tachés de sang et la figure pâle. En la voyant d’aussi près, Adrasté se rappela l’explosion qui avait causé la mort de ses parents et fut prise d’une soudaine envie de se jeter sur elle et de la rouer de coups.
— C’est à cause de toi, tout ça ! s’exclama-t-elle en se cramponnant à la rambarde, comme pour se donner du courage.
La Gardienne pencha légèrement la tête.
— À cause de moi ?
— Oui, à cause de toi ! À cause de toi, tout s’est effondré et mes parents sont morts !
Les larmes jaillirent à nouveau. Zut, non. Non, non, non, elle ne devait pas pleurer devant elle ! Comment pourrait-elle la surveiller, la tenir tranquille, si elle se montrait d’emblée si fragile ? La Gardienne baissa la tête.
— Alors c’est vraiment moi qui ai détruit cette arène…
— Bien sûr, tu as voulu tous nous tuer pour te venger, je le sais !
Oui, c’était évident. Après ce que sa famille lui avait fait subir, elle avait décidé de tous les éliminer pour s’assurer que cela ne se reproduirait jamais. Mais la Gardienne secoua la tête et cette fois, ce fut elle qui éclata en sanglots. Désarmée, Adrasté referma un peu plus ses doigts autour de la rambarde et sentit des échardes lui transpercer la peau.
— Je n’ai pas… pas fait exprès, pleurnicha la Gardienne, je me suis mise à trembler et… et je… je me suis réveillée, les gardes m’ont emmenée… Je me souviens juste de… de…
Sa voix s’étrangla alors et elle baissa brusquement la tête vers son corps, passa ses mains sur son cou, son torse, son ventre, ses jambes, puis se remit à hoqueter de plus belle. Adrasté serra les lèvres. Elle se souvenait aussi… Et elle ne comprenait pas comment la Gardienne pouvait être en vie. Cela ne pouvait s’expliquer que par sa magie. Grâce à l’Omphalos, elle en possédait une quantité phénoménale. Adrasté avait vu ce qu’il s’était passé et elle n’était pas intervenue. Sa famille non plus. Sa mère, son père, son grand-père… tous avaient observé la scène avec un petit sourire satisfait. Seule Adrasté, qui avait été prise d’une irrésistible envie de vomir, avait dû quitter sa place pour échapper à l’horreur qui s’était déroulée sous ses yeux. Sans qu’elle s’en rende compte, sa main avait lâché la rambarde et elle avait fait un pas vers la Gardienne, qui continuait de pleurer bruyamment.
— Je ne… je ne sais pas ce que… pourquoi je suis ici, ni… ni ce que vous me voulez !
Elle hoquetait, reniflait et gémissait en remettant ses cheveux bruns emmêlés en arrière avec des gestes désordonnés. C’était une Delpheris… Sa famille avait jalousement gardé un pouvoir qui pouvait être bénéfique au Royaume tout entier… Comment ne pouvait-elle pas être au courant ? Mais l’image de ce qui venait de se produire à l’arène submergea à nouveau Adrasté. Cette fille… Tout comme elle, c’était la plus jeune de sa famille. Et tout comme elle – cette pensée avait fini par s’installer dans son esprit et se transformer en certitude – elle ne semblait rien savoir. Elle s’était retrouvée ici contre son gré et autant qu’Adrasté pouvait en juger, sa situation n’allait sûrement pas s’améliorer durant les prochains jours… et années. Peut-être même allait-elle vivre ainsi pour toujours… Adrasté eut un frisson. Elle laissa ses yeux se poser plusieurs minutes sur la Gardienne, qui pleurait de plus belle.
— Plus jamais, disait-elle, je ne veux plus jamais… jamais…
— Ça va se reproduire, dit Adrasté, chaque semaine… Peut-être plus…
Elle avait dit cela en souhaitant se tromper. Mais elle savait qu’elle avait raison. Les bénédictions se produisaient en général une fois par semaine, sauf en cas de fêtes. Mais elle comprenait sa souffrance. Qu’aurait fait Adrasté si elle avait été à sa place ?
La Gardienne s’effondra en agrippant ses haillons écarlates. Adrasté la contempla avec une sensation étrange dans l’estomac. Elle-même éprouvait le besoin de s’étaler par terre et pleurer. Sa mère était morte. Son père était mort. D’autres membres de sa famille étaient morts. Ses mains portaient encore le sang de sa mère. Elle voulait hurler, frapper tout le monde autour d’elle, s’enfuir dans sa chambre et s’enfouir dans son lit pour toujours. Mais elle ne le pouvait pas. Elle était dans les écuries, avec la Gardienne, et devait y rester. Son grand-père l’avait ordonné.
Adrasté jeta un rapide coup d’œil par-dessus la rambarde. Aucun garde en vue. Elle se retourna, s’avança vers la Gardienne et s’agenouilla.
— Je peux t’aider, dit-elle à voix basse.
La fille leva vers elle un regard larmoyant.
— Quoi ?
— Je peux t’aider à oublier.
Elle cligna des yeux, l’air désemparé, et Adrasté leva la paume de sa main.
— Je peux aspirer des choses chez les autres : des émotions, une partie ou la totalité de leur magie… et des souvenirs.
Elle fixa les grands yeux marron injectés de sang de la Gardienne.
— Je peux aspirer ton souvenir et la douleur associée. Ce sera comme si ça ne s’était jamais produit.
— Mais… ça va se reproduire.
Adrasté hocha sombrement la tête.
— Oui… Alors ? Que dis-tu ?
Durant quelques secondes, il n’y eut que le bruit sec de quelques chevaux qui se déplaçaient dans leurs box et bougeaient des monceaux de paille avec leurs sabots. La Gardienne passa un bras sous ses narines et attrapa un filet de morve qui s’étala sur sa peau. Elle semblait se demander si Adrasté était en train de lui tendre un piège.
— Alors ? pressa celle-ci.
Les gardes allaient sûrement revenir d’un instant à l’autre.
— Si j’accepte, commença la Gardienne, tu le feras à chaque fois ? Tu me feras oublier ?
Adrasté fit « oui » de la tête.
— Tu n’exploseras plus, tu ne tueras plus personne et tu ne te souviendras de rien. J’ai été chargée de rester avec toi pour empêcher que ça se reproduise.
Elle fut surprise en s’entendant elle-même parler. Son discours la déconcertait et elle ne se reconnaissait pas. Hier encore, elle bondissait d’excitation à l’idée de pouvoir rejoindre l’Ancien Vœu. Hier encore, elle se réjouissait à la perspective de porter enfin leur belle cape blanche et dorée. À cet instant, tout était différent. Elle était orpheline. Et c’était la faute de cette fille au visage sale et souillé de sang, qui était assise là, à quelques centimètres d’elle. Pourtant, le sentiment d’injustice qu’Adrasté ressentait ne pointait pas vers la Gardienne.
— D’accord.
— Parfait. Je vais juste effacer les dernières heures. Tu te souviendras de tout jusqu’à ce matin.
La Gardienne hocha nerveusement la tête et Adrasté posa la main sur son front en ajoutant :
— Après, si tu le veux bien, tu me diras comment tu t’appelles ?
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