Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XIV

 

Les pilleurs

 

Le trajet du retour fut très court.

Boltz fut le premier à atteindre Gandir et lorsqu’il émergea des arbres de la forêt, il se figea d’horreur avant d’être rejoint par les autres. Aussi loin qu’il pouvait voir, il n’y avait plus rien qui ressemblât à un village. Ce qui avait autrefois été Gandir se rapprochait d’une terre de désolation, un amas de ruines jonchant un sol rouge de sang. Seuls quelques restes de bâtiments noircis tenaient encore debout. Partout où il tournait la tête, ses yeux se posaient sur des corps morts et il dut se recouvrir le nez de sa manche pour ne plus sentir la terrible odeur qui habitait les lieux. Filik affichait une expression atterrée et Myrkur faisait une grimace de dégoût. Parfois, un bras ou un buste dépassait des ruines ; leurs propriétaires avaient sans doute voulu échapper à la mort, en vain. En dehors des grincements sinistres venant des arbres et des fenêtres branlantes qui pendaient tristement sur leurs gonds, il n’y avait aucun bruit. Un silence de plomb.

Azur émit un râle de surprise lorsqu’il émergea à son tour de la forêt et Boltz posa une main sur son cou pour le rassurer. Il comprenait que quelque chose n’allait pas. Lui-même se sentait hébété, encore sous le choc. Il se mit à marcher entre les corps, puis accéléra. Bientôt, il courait à en perdre haleine, Azur sur ses talons. Il sautait par-dessus les ruines, trébuchait, se rattrapait et enjambait les corps sans les regarder. Il ne voulait surtout pas les regarder. Il ne le pouvait pas. Que se passerait-il s’il en reconnaissait un ? Il s’interdit donc de baisser les yeux et courut jusqu’à arriver devant ce qu’il identifia comme l’auberge de La Petite Oie. À côté de lui, Azur lâcha un glapissement sourd, à l’image de ce que Boltz ressentait. Tout comme le reste du village, l’auberge de La Petite Oie semblait n’avoir jamais existé. Il se tenait face à un amas de bois et de chaume d’apparence si fragile qu’il était difficile d’imaginer qu’un bâtiment solide s’était trouvé là auparavant. Des vestiges de lits éventrés recouverts de sang et de poussière dépassaient à quelques endroits. Boltz se retourna. La statue qui ornait autrefois l’autel au centre de la Grand Place avait été détruite, elle aussi, et gisait par terre en plusieurs morceaux. Filik arriva enfin, à bout de souffle, et afficha à son tour une expression de douleur proche de celle de Boltz. Myrkur, directement derrière lui, laissa échapper un hurlement lorsqu’elle vit les ruines de l’auberge. Elle tomba à terre en sanglotant et ni Boltz ni Filik ne songèrent à l’arrêter. Boltz lui-même sentait la chaleur émaner de ses yeux et il serra les paupières pour ne plus avoir à contempler le paysage de désolation qui s’étendait devant lui. Mais les odeurs des corps en décomposition et du bois brûlés ne pouvaient être recouvertes. Pourquoi n’étaient-ils pas revenus plus tôt ? Sans réellement le voir, il regarda Filik avancer précautionneusement parmi les décombres et soulever les débris, repousser les materas et la paillasse qu’ils vomissaient. Avec un pincement, il reconnut quelques morceaux de meubles.

— C’est bizarre, je ne les trouve pas.

Boltz cligna des yeux et regarda Filik sans comprendre. Celui-ci tenait un pied de chaise dans sa main gauche et un amas de paille dans sa main droite. Il semblait perplexe.

— Je pensais les retrouver enterrés sous les débris, mais…

Il leva les mains en décrivant un mouvement circulaire autour de lui et répéta :

— Je ne trouve personne.

— On dirait que tu aimes te faire souffrir, marmonna Boltz entre ses dents, pourquoi tiens-tu tant à retrouver leurs corps ?

— Regarde plutôt, dit Filik en le rejoignant difficilement.

Il fit un vague geste de la main vers le village et Boltz suivit la direction qu’elle indiquait. Sur et près de toutes les maisons, il pouvait voir étendus les cadavres de leurs habitants. Avec un terrible serrement au cœur, il en reconnut certains et détourna aussitôt les yeux.

— Tu ne comprends pas ? dit Filik d’une voix où perçait une certaine excitation. Ils ont tué les gens chez eux ! S’ils ne sont pas ici alors…

— Ils sont peut-être vivants, acheva Boltz qui commençait de saisir où il voulait en venir.

— Je suis sûr qu’ils ont réussi à s’enfuir, assura Filik en hochant la tête avec vigueur, l’air de vouloir se rassurer lui-même. Ils ont quand même Adrasté, Jaime et deux Bénis avec eux !

Myrkur, toujours assise, leva des yeux rougis vers eux.

— Tu penses vraiment qu’ils ont échappé à… ça ?

— Il y a de grandes chances, oui, affirma Filik.

Boltz le considéra un moment. Le rouquin avait sincèrement l’air convaincu. Quelque chose lui traversa alors l’esprit. La ferme de ses parents avait-elle aussi été détruite ? Il lui fallut plusieurs minutes pour s’y rendre. Il marchait lentement, comme hypnotisé, et il ne se rendit compte qu’après un certain temps que Myrkur et Filik l’avaient suivi et se tenaient près de lui. Avant d’arriver à la ferme, il sut que son instinct était juste, car à la place du toit qu’il apercevait d’habitude de loin entre les chaumières, il ne vit qu’un ciel morne, encore chargé de l’étrange poussière rougeâtre qui s’engouffrait dans ses poumons à chaque respiration. Comme il s’y attendait, le terrain qui avait autrefois accueilli sa ferme ne présentait plus qu’un tas de débris. Boltz s’avança vers un grand carré de bois à moitié carbonisé : c’était sa porte d’entrée. Il constata avec un pincement de cœur que l’écurie avait subi le même sort et pensa à ce qui avait dû advenir de ses chevaux.

— Je suis désolé, murmura Filik en venant près de lui.

Boltz fit un léger mouvement du menton et Filik recula de plusieurs pas en arrière. Il le vit s’abaisser avec précaution et disparaître dans le poulailler éventré tandis que Myrkur surveillait les alentours d’un air méfiant. Un « Oh ! » émergea alors des ruines, suivi d’un « bang » puis d’un cri de douleur qui fit sursauter Boltz et Myrkur. D’un geste vif, Boltz dégaina son épée, mais Filik ressortit du poulailler se frottant la tête.

— Ce n’est rien, je me suis cogné. J’ai été surpris.

— Par quoi ? demanda vivement Myrkur.

— Eh bien…

Filik se dépêtra des planches de bois branlantes et lorsqu’il fut entièrement hors du poulailler, Boltz laissa échapper une exclamation incrédule. Blottie dans les bras de Filik, une poule aux plumes blanches salies par la suie jetait tout autour d’elle un regard un peu fou.

— Je l’ai trouvée là, expliqua Filik en montrant les délabres du poulailler, elle ne s’est pas débattue lorsque je l’ai soulevée.

— Comment une poule a-t-elle survécu à… à tout ça ? se pâma Myrkur avec une expression qui oscillait entre la surprise et l’exaspération.

— Je ne sais pas, répondit Filik en soupesant l’animal d’un air subjugué, mais elle a de la réserve…

Boltz songea en effet que la poule était particulièrement dodue.

— Enfin… désolé de t’avoir dérangée, poursuivit Filik en la déposant au par terre, continuons de chercher les autres.

— Qu’est-ce que c’est, là-bas ?

Boltz plissa les yeux. Un peu plus loin, le sol s’enfonçait dans une sorte d’excavation. Il s’en approcha, mais à peine s’était-il mis à avancer qu’il buta sur un cadavre et baissa les yeux avant d’avoir pu s’en empêcher. Il eut un vif mouvement de recul.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda précipitamment Myrkur en courant vers lui. Qui est-ce ?

— La Major Inya, répondit Boltz d’une voix morne, elle est morte.

Il reconnaissait ses longs cheveux noirs et lisses et ses traits impitoyables.

— Tu penses que c’est Adrasté ?

— Je ne sais pas…

Il examina son plastron, qui avait manifestement été arraché avec violence. Aucune trace de blessure. Se relevant, il continua de marcher vers l’endroit où le sol semblait disparaître, quelques mètres plus loin.

— Qu’est-ce que…

Il se figea à nouveau. Ce qu’il avait pris pour un renfoncement était en fait un cratère béant. Dedans, il n’y avait rien, même pas de débris, comme si une explosion avait pulvérisé tout ce qu’il y avait dans son rayon. Myrkur contempla également le cratère avec un sifflement de stupeur.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ici ?

— Je crois que je le sais, souffla Boltz.

Se pouvait-il que Jaime soit réellement à l’origine de cette gigantesque fosse ? Elle pouvait perdre le contrôle, mais de là à créer un chaos pareil…

— Euh… Les gars ?

Boltz se retourna. Filik avançait vers eux, les bras ballants, la poule dodue rebondissant sur le sol derrière lui comme un ballon de plumes.

— Elle n’a pas envie de rester ici, je crois, marmonna-t-il, elle me suit partout…

— C’est très bien, lança Boltz, ça nous fera un dîner.

Filik protesta en faisant un pas de côté pour se mettre entre la poule et lui, et Boltz ricana sombrement.

— Ça va, je plaisante… Mais… Tu ne veux pas l’emmener, tout de même ?

— Euh… Non, enfin je…

Filik se baissa et souleva la grosse poule en jetant un œil aux alentours.

— Qu’est-ce qu’elle fera si on la laisse ici ?

— Elle servira sans doute de repas à quelqu’un d’autre, j’imagine.

Mais Boltz renonça à plaisanter à ce sujet lorsqu’il vit Filik froncer les sourcils.

— De toute façon elle nous suit partout, reprit Filik avec un léger air de défi, alors je pense qu’on devrait l’emmener, oui… Elle mangera des vers et des graines.

Boltz haussa les épaules avec indifférence. Son attention venait d’être attirée par un mouvement qu’il avait perçu entre les arbres de la forêt qui bordait la ferme, à une dizaine de mètres de là où ils se trouvaient.

— Azur, Filik, chuchota-t-il, dans le cratère, vite.

Ils s’exécutèrent sans poser de question et Boltz se tourna aussitôt vers Myrkur, qui hocha la tête.

— S’ils sont dangereux, je nous rends invisibles et on s’en va.

— Parfait.

Ils virent les nouveaux arrivants, une demi-douzaine environ, sortir des arbres en discutant et en riant fort. Ils faisaient un bruit de ferraille, mais de ce que Boltz pouvait distinguer à cette distance, ils ne semblaient pas porter d’armure. Il entendit la voix de Filik s’élever depuis le creux de la fosse.

— Alors ? Qui est-ce ?

— Je ne sais pas, marmonna Boltz sans quitter le groupe des yeux, pas des Bénis de l’Armée, en tout cas.

Ils s’étaient mis à retourner les débris en se lançant quolibets et insultes.

— Eh viens voir ! C’était une maison de pierres ici, tu crois qu’y a des choses à prendre ?

— Vas-y, qu’on fouille…

— Des pilleurs, marmonna Boltz en fronçant les sourcils.

Myrkur lâcha un sifflement de dédain.

— Partons, avant qu’ils ne s’intéressent à nous… Eh !

Avant qu’il ait pu l’arrêter, Filik s’était extirpé de la fosse et se dirigeait maintenant d’un pas déterminé vers les pilleurs. Myrkur se mit les mains sur la tête en regardant Boltz d’un air effaré.

— Qu’est-ce qu’il fait ? Il est fou ?

— Fais ton truc pour cacher Azur, tu veux bien ? répondit simplement Boltz.

Comme Myrkur, il n’avait aucune idée de ce que Filik avait l’intention de faire. Il n’essaya pas de le rattraper, cependant, et il marcha à sa suite, prêt à intervenir en cas d’ennui. Qu’avait-il en tête ? Les pilleurs étaient six, cinq hommes et une femme au regard sagace qui était plus grande que tous les autres. Un des bandits leva les yeux de son butin en les voyant arriver.

— Les gars, on a de la visite !

— De la visite ? Tout le monde est mort, ici ! répondit la voix étouffée d’un pilleur dont seul le postérieur était visible.

Il s’était enfoncé tête la première dans les décombres d’une maison.

— T’es pas mort, toi, non ? rétorqua le premier pilleur.

— Nous sommes de passage, énonça Filik avec des accents officiels en levant une main vers eux. Permettez-moi de me présenter ! Arafilik…

Comme Boltz s’y attendait, les pilleurs éclatèrent tous d’un grand rire simultané. Lui-même dut se retenir de soupirer et resta alerte.

— On se fiche de ton nom, petit ! lança un homme massif avec une hache posée négligemment sur son épaule. Qu’est-ce que vous faites là, vous trois ?

Boltz ne pouvait pas voir le visage de Filik, mais il remarqua que sa nuque avait pris une teinte rouge vif.

— Euh… Je ne… balbutia Filik, nous voulons juste…

— Vous voulez partager les trésors, c’est ça ? avança la grande femme en levant les yeux au ciel.

— Non, non ! Absolument pas !

— Dans ce cas, du balai, dit-elle en examinant une assiette de céramique légèrement fendue.

Elle était si grande qu’elle devait dépasser Boltz d’une bonne tête et Filik d’une demi-tête. Avec son crâne rasé sur un côté, ses cheveux rouges et sa silhouette athlétique, elle était, selon lui, bien plus intimidante que tous les autres brigands. Elle se détourna et continua de soulever les pierres et le bois d’un air affairé, en sifflotant. Boltz remarqua diverses armes attachées à sa ceinture, dont les plus impressionnantes étaient une hache de guerre et un fléau d’armes qui devaient peser plusieurs kilos.

— Oh, joli ! s’écria soudain un pilleur à la barbe foisonnante.

Il se précipita vers une anse d’or qui scintillait sous un amas de plumes à quelques centimètres de la grande femme, mais lorsqu’il tendit la main pour s’en emparer, un couteau s’y enfonça brutalement. Boltz et Myrkur eurent un mouvement de recul et Filik laissa échapper un cri suraigu qui fit à nouveau rugir de rire tous les pilleurs, à l’exception de celui qui venait de se faire transpercer la paume.

— T’es malade ?! beugla le barbu en retirant la lame d’un coup sec et en le jetant avec rage vers la femme.

— T’as vu que je fouillais ce secteur, non ? dit celle-ci avec un sourire calme en nettoyant son couteau d’un geste lent.

— Évidemment, mais…

— T’as donc aussi vu que j’me trouvais près de cette anse ?

— Oui, mais…

— Dans ce cas, elle est à moi, on est bien d’accord ?

Boltz eut la furtive impression d’assister à un échange entre une mère et un fils un peu balourd, à ceci près que la femme devait bien avoir vingt ans de moins que le géant barbu. Il ne l’avait pas vue tirer son couteau. Elle avait agi extrêmement vite. Les autres continuaient de rire en se tenant les côtes comme si ce qui venait de se passer n’était rien de plus qu’une très bonne blague. La femme acheva de nettoyer son arme sans se départir de son sourire tandis que l’homme grognait des insultes à son encontre en sortant un bandage d’une de ses besaces. Ils avaient manifestement l’habitude de ce genre d’altercation.

— Elliath a raison, commenta un pilleur étendu sur des débris comme s’il s’apprêtait à faire une sieste, cette anse est la sienne. Elle plaisante pas, tu l’sais bien. Erreur de débutant !

La grande femme eut un rictus inquiétant et haussa les épaules.

— Oh, si, je peux plaisanter, mais pas avec mon argent. Et maintenant, vous allez nous dire ce que vous voulez ? lança-t-elle à l’adresse de Filik, Boltz et Myrkur.

— Nous recherchons une femme, répondit Filik, et nous nous demandions si vous l’aviez aperçue. Une femme aux longs cheveux bouclés et…

Il y eut un grondement parmi les pilleurs, qui échangèrent un regard.

— Tu parles de la Némésis ? dit calmement Elliath. Nous l’avons vue, oui… Hier, à la même heure.

— Où ça ? demanda Boltz avec un peu trop d’empressement, ce que la femme ne manqua pas de remarquer.

— Vous la cherchez ? dit-elle avec un soudain intérêt dans la voix. C’est pour la récompense ?

Boltz s’apprêta à répondre, mais Filik fut plus rapide :

— C’est exact, nous voulons la capturer. Où l’avez-vous repérée ?

Il y eut un nouvel éclat de rire et Filik les regarda tour à tour avec une expression légèrement ébahie.

— Gamin, dit Elliath tandis que les autres pilleurs se remettaient à fouiller les décombres et ne leur accordaient plus aucune importance, nous avons failli y laisser notre peau. Crois-moi, tu perds ton temps.

Elle ouvrit ses bras comme pour embrasser le paysage, un sourire ironique collé sur son visage.

— Regarde, il y a tellement plus d’argent à se faire ici, si tu cherches bien ! Pourquoi aller se frotter à la Némésis ?

Filik se tourna alors vers Myrkur et dit :

— Montre-lui.

— Euh… Tu es sûr ?

— Oui, assura Filik, juste à elle. Les autres ne font plus attention à nous.

Comprenant soudain ce qu’il avait à l’esprit, Boltz voulut intervenir, mais Filik lui lança un regard d’avertissement. Accoudée sur les restes d’une commode, Elliath assistait à leur échange d’un air intéressé et faisait tourner son couteau dans ses mains avec flegme.

— Tu penses que c’est une bonne idée ? lui demanda Myrkur.

Boltz hocha la tête sans cesser de fixer Filik. Il espérait que son plan allait marcher. Myrkur reporta son attention sur Elliath.

— Très bien…

L’instant d’après, le sourire de la pilleuse s’effaça et ses yeux s’agrandirent en une stupeur qui se transforma très vite en terreur muette. Elle resserra sa main sur son couteau et se redressa, mais Filik intervint, mains en l’air :

— Il ne te fera aucun mal, il est avec nous.

Boltz posa une main sur le museau d’Azur, qu’Elliath pouvait désormais voir : Myrkur avait levé son illusion.

— Vous… Vous êtes des Ildari ? D’où il sort, lui ?

— Pas la peine de prévenir les autres, siffla Myrkur d’un ton menaçant, ils ne le verront pas et tu passeras pour une folle.

Elliath lui lança un regard où se mêlaient défi, méfiance et fascination respectueuse.

— Comment fonctionne ta magie ?

— Tu ne penses tout de même pas que je vais te le dire, répondit sèchement Myrkur.

— Nous cherchons la Némésis, rappela Filik, et nous aimerions que tu nous dises où tu l’as vue la dernière fois. Comme tu le vois, nous avons une arme assez puissante pour la battre…

Face au gigantesque dragon, Elliath avait perdu quelque peu de sa nonchalance apparente, mais Boltz vit qu’elle faisait de son mieux pour se ressaisir. Elle ajusta sa hache, avança précautionneusement vers eux et baissa la voix :

— Vous êtes certains de pouvoir la capturer ? On n’a même pas réussi à l’approcher.

— Certain, affirma Filik en hochant la tête. Les dragons affaiblissent les pouvoirs de l’Omphalos.

— C’est pour ça que votre Bénie se tient à l’écart ? ricana Elliath en jetant un regard dédaigneux à Myrkur.

— Je ne suis la Bénie de personne, dit Myrkur avec hargne.

Elliath l’ignora et se tourna vers Filik en le reluquant de haut en bas, un sourcil levé.

— Toi… Pourquoi tu veux la récompense ? T’as pas l’air d’avoir besoin d’argent. T’es déjà riche.

— Que… Comment ?

— Ça crève les yeux, tu viens d’une famille importante. Et ta façon de parler…

Filik cligna des yeux et ses joues prirent une couleur tomate, ce qui accentua le sourire d’Elliath.

— J’ai raison, hein… Bon… Dans ce cas…

Elle se tourna vers Boltz, observa également ses vêtements, de ses bottes de cuir à sa chemise et son manteau, et s’arrêta quelques secondes sur ses yeux, mais ne fit aucune remarque.

— Eh bien ? Tu acceptes ? demanda Boltz.

— C’est toi qui contrôles ce dragon ?

Boltz fit « oui » de la tête.

— T’es un Ildari ?

— Pas du tout. Je suis d’ici.

— Voyez-vous ça… Il m’attaquera pas, hein ?

— Pas si je lui interdis.

— Et ce poulet, c’est quoi ?

Boltz mit quelques secondes à comprendre de quoi elle parlait, puis il regarda la poule blanche qui se baladait autour d’eux en creusant le sol avec ses pattes et son bec, à la recherche de vers de terre.

— Notre animal domestique, répondit Filik avec un regard furtif vers Boltz et Myrkur, elle n’est pas à manger, ajouta-t-il précipitamment en voyant une lueur affamée apparaître dans les iris noisette d’Elliath.

Les mains posées nonchalamment sur sa hache et son fléau d’armes, elle eut un rire grave et se mit à faire les cent pas en passant ses yeux tour à tour sur Boltz, Myrkur, Filik et le dragon. Les pilleurs s’étaient à présent déployés sur plusieurs mètres, cherchant des richesses qu’ils pourraient s’approprier dans tout ce chaos. Avec un brusque accès de colère, Boltz vit l’un d’eux déloger un corps et le repousser sans ménagement pour pouvoir s’introduire dans les ruines d’une maison.

— Je veux les trois quarts de la récompense.

— Pardon ?

Myrkur, Boltz et Filik échangèrent un regard. Ils pensaient tous la même chose. Boltz s’apprêta à approuver ses termes, puisqu’en réalité ils ne l’engageaient en rien, mais Filik fut encore une fois plus rapide :

— Hors de question. La moitié, ça sera déjà bien assez.

Elliath réprima un petit sourire en coin, l’air amusée.

— Sans moi, vous n’avez aucune chance de la retrouver, tu le sais ?

— Dans ce cas, les deux tiers.

— Très bien.

Filik s’avança vers elle avec une légère hésitation en voyant ses armes, mais tendit la main, le dos droit. Elle la serra avec le même rictus et s’enquit :

— Tu as quel âge, dis-moi ?

— Quelle importance ?

— Aucune, ricana Elliath, je trouve juste ça très impressionnant.

Elle reposa ses mains dans sa position habituelle, fit un tour sur elle-même en cherchant ses compagnons, puis dit à l’adresse de Filik.

— Bon, eh bien… On part quand ?

— Tu… Tu ne les préviens pas ? demanda Filik en jetant un œil aux pilleurs qui s’affairaient toujours de part et d’autre des décombres.

Elliath secoua la main vers eux avec un « pff » sonore, comme pour signifier qu’ils n’avaient aucune importance.

— Vous me payez, alors j’vais pas vous faire attendre pour ces abrutis… Oh, une seconde…

Elle retourna vers les ruines où elle s’était précédemment assise et récupéra l’anse en or qui dépassait, et qui était rattachée à une coupe ouvragée d’une taille impressionnante. Elle souffla dessus pour en enlever la poussière, la mit dans son sac qu’elle tapota d’un air satisfait et leur lança une œillade.

— Maintenant, on peut y aller.

 

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