Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre XXV

 

 

Le Grand Palais

 

Lorsqu’elles arrivèrent devant la muraille du Grand Palais par une petite ruelle dérobée, Adrasté vit que Jaime montrait un anneau de fer rouillé accroché à la pierre.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Une entrée secrète, dit Jaime, Djaus nous avait fait passer par ici la dernière fois.

Adrasté jeta un rapide coup d’œil des deux côtés de la rue déserte et observa le petit anneau noirci. Les ressources du vieil homme l’impressionneraient toujours, mais après tout, il avait passé son temps à sillonner le Grand Palais, tandis qu’elle s’était cantonnée à la Tour Nord et aux écuries. Les serviteurs devaient en savoir tellement plus que les piliers de l’Ancien Vœu sur les secrets du Grand Palais. Lorsqu’elles se retrouvèrent dans l’obscurité du tunnel, elle ne put s’empêcher de ressentir un certain sentiment de claustrophobie qui n’avait rien à voir avec l’étroitesse du passage. Elle se retourna soudain dans un sursaut.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Jaime.

— Rien… Rien.

Elle avait eu la furtive impression d’être observée, mais il n’y avait personne. C’était comme si une présence derrière elle avait écarté les bras dès son entrée dans le tunnel, prête à les refermer sur son corps et à l’étouffer. Elle n’aimait pas être ici. Pas du tout. Elle se sentait prise au piège. Mais elle devait revenir, elle avait quelque chose à faire. Elle aiderait d’abord Jaime à retrouver le livre, puis elle s’occuperait de la réelle raison qui l’avait faite revenir au Grand Palais.

Elle se força à respirer plus calmement. Il n’y avait rien à craindre. Ils étaient presque tous morts. Plus aucun Malaen ne l’obligerait à faire quoi que ce soit. Cependant, au-delà de l’emprise machiavélique que son grand-père avait pu avoir sur elle, c’était l’étrange atmosphère du Grand Palais qui lui compressait la poitrine. Elles poussèrent la grille qui marquait l’entrée du tunnel et se retrouvèrent au-dehors, dans un petit jardin. Il était vide, mais les bruits de la bataille qui faisait rage leur parvenaient nettement.

— Ils ont déjà réussi à percer les défenses du Grand Palais, murmura Loïa.

Elles levèrent toutes les trois la tête vers l’horizon qui commençait à s’assombrir. Était-ce parce que le crépuscule approchait ou à cause des panaches de fumée qui embaumaient désormais l’atmosphère sur des kilomètres tout autour d’elles ? Quelle qu’en soit la raison, le ciel était désormais sombre et menaçant et l’air était devenu cruellement sec. Aucune pluie ne viendrait troubler les dragons. Des boules de feu traversaient le ciel à toute vitesse et se mêlaient aux nuages noirs et rouges qui poussaient du sol à la manière d’un champignon lorsqu’une explosion se faisait entendre. Le sol tremblait tellement, maintenant, qu’elles devaient se tenir aux murs pour ne pas perdre l’équilibre. Parfois, un dragon se posait au sol et, le cou en avant, crachait un long jet enflammé, rasant tout ce qui se trouvait dans son rayon de portée.

— Les Bénis de l’Armée doivent être en train de tomber comme des fourmis, commenta sombrement Adrasté, les dragons n’en auront fait qu’une bouchée…

Elles restèrent à bonne distance des combats et se mirent à longer le mur qui menait au Grand Palais.

— Sais-tu comment entrer ? demanda Jaime en regardant avec appréhension le somptueux bâtiment de nacre qui s’élevait à présent au-dessus d’elles.

— Oui, on va vers…

Mais un cri aigu, glaçant et qui n’avait rien d’humain l’interrompit. Adrasté se figea. Elle le reconnaissait. Il s’agissait de…

— Malyria…

Tournant la tête, Adrasté croisa le regard de Jaime dont le visage avait perdu toutes ses couleurs. Par réflexe, toutes trois s’accroupirent contre le mur, même si cela était parfaitement inutile.

— Tu nous caches toujours, hein ? hurla Adrasté à Loïa par-dessus le cri du dragon.

Loïa hocha la tête, les mains sur les oreilles. Le cri bestial résonna à nouveau, couvrant le bourdonnement qui venait à nouveau d’envahir les oreilles d’Adrasté. L’ombre de Malyria la précéda alors tandis qu’elle apparaissait dans le ciel, juste au-dessus de l’endroit où elles s’étaient prostrées. Elle ne leur prêta aucune attention, cependant. La dragonne déploya ses ailes et fila lentement vers le combat qui battait son plein près de l’entrée de la cour et au-delà. Ils l’avaient libérée…

— Qui la chevauche ? demanda Jaime.

— Je ne sais pas… Je me suis aussi déjà demandé.

Avaient-ils réussi à mettre un Ildari du côté d’Omphal ? Tout ce temps, avaient-ils eu un allié secret qu’ils attendaient de révéler au moment où cela s’avèrerait absolument nécessaire et indispensable ? Elles se remirent debout et reprirent leur course, toujours en longeant le mur jusqu’à entièrement contourner le Grand Palais.

— Oh ! fit Jaime. Qu’est-ce que c’est, ce bâtiment ?

— L’arène, dit sombrement Adrasté. C’est ici qu’ont lieu les bénédictions.

L’arène se trouvait à l’écart du Grand Palais, loin de la cour principale. De l’extérieur, c’était un imposant monument aux allures d’amphithéâtre grec, avec des murs de pierre couleur crème. Seulement, contrairement aux amphithéâtres, l’arène formait un cercle complet et possédait un toit rappelant la forme d’un chapiteau de cirque.

Adrasté réprima un frisson. Revenir ici était particulièrement déplaisant. Elle avait de nouveau cette étrange sensation d’être observée, de vouloir se débattre pour échapper à un étau invisible. Les femmes enceintes étaient toujours amenées au sein de l’arène par un passage souterrain qui avait été conçu pour qu’elles puissent y accéder sans traverser le Grand Palais. Adrasté jeta un regard furtif vers Jaime. Elle répugnait profondément à l’amener ici et elle-même ressentait à nouveau cette sensation de haut-le-cœur qu’elle avait si souvent réprimé, mais elle prit une profonde inspiration, secoua la tête, s’approcha et poussa une des portes qui menaient aux gradins. À l’intérieur, elles se retrouvèrent dans un couloir qui s’étirait à gauche et à droite, fait d’une pierre grise et lisse. Tout le long du couloir, plusieurs escaliers menaient aux gradins supérieurs. Il faisait encore plus froid ici qu’à l’extérieur.

— C’est vraiment ici que les nouveau-nés sont bénis ? demanda Loïa en regardant les escaliers sombres. Je n’ai jamais vu cet endroit.

— Ça ne m’étonne pas, répondit Adrasté, seuls les piliers, quelques serviteurs et les femmes enceintes sont autorisés à y entrer.

Loïa et Jaime ouvrirent toutes deux la bouche et Adrasté leur fit signe de la suivre. Elles ne verraient pas l’arène de haut, car pour accéder au passage souterrain, elles devraient passer directement par le côté. Jaime jeta un regard inquiet derrière elles.

— Tu es certaine qu’il n’y aura personne ? dit-elle d’une petite voix.

— Absolument, répondit Adrasté à voix haute. En-dehors des bénédictions, cet endroit est toujours désert et contrairement à l’enceinte du Grand Palais, il n’est pas indestructible.

Leurs pas résonnaient contre la pierre et renvoyaient à nouveau à Adrasté cette impression d’être épiée. Elle se retint de faire volte-face, sachant qu’elle ne verrait que Jaime et Loïa, et porta une main à sa poitrine pour tenter de défaire le nœud qu’elle y sentait. Son anxiété ne s’apaisa pas lorsqu’elles parvinrent au bout du couloir qui débouchait sur l’arène.

— Woah, fit Loïa.

Elle avança jusqu’au centre et tourna sur elle-même, la tête levée vers les gradins.

— C’est grand !

— Pour pas grand-chose, grogna Adrasté.

Elle entendit alors un reniflement et se rendit compte que Jaime s’essuyait le nez et les yeux.

— Euh… ça va ? demanda Adrasté, alarmée.

— Oui, je… je ne sais pas ce qui se passe, je… C’est venu d’un seul… d’un seul coup !

Jaime était incapable de parler sans hoqueter et sangloter. Ses yeux se remplissaient de larmes sans qu’elle puisse les arrêter et sa poitrine se soulevait en soubresauts incontrôlables. Elle regarda autour d’elle comme si elle n’en croyait pas ses yeux et Adrasté ne put s’empêcher de ressentir une terrible culpabilité l’envahir.

— Je suis désolée, je n’aurais pas dû t’amener à nouveau ici, dit doucement Adrasté en prenant la main de Jaime, partons vite d’accord ?

— « À nouveau » ? dit Jaime en enlevant sa main et en passant la manche de son manteau sur son nez et ses joues pour en essuyer les larmes qui coulaient encore. Je suis déjà venue ?

Ses yeux s’agrandirent soudain. Adrasté se figea. Jaime s’était-elle rappelé quelque chose ?

— Adrasté… J’étais impliquée dans les bénédictions, c’est ça ? Je devais faire quelque chose ?

— Oui, dit Adrasté en secouant la tête, tu avais ton rôle à jouer. Mais je ne peux pas t’en dire plus, c’est…

— Dangereux, oui, je sais, acheva Jaime en reniflant. Si j’explose ici, je n’ose pas imaginer les dégâts.

Adrasté l’étreignit sans rien dire. Elle se dirigea ensuite vers la double porte d’où, des années durant, elle avait vu émerger un nombre incalculable de femmes enceintes. Elle était verrouillée. Adrasté donna un coup de pied chargé de magie qui fit sauter les deux battants de leurs gonds. Ils tombèrent au sol avec un fracas qui résonna en écho dans le large couloir sur lequel elles donnaient. Elles s’engouffrèrent avec précaution mais ne croisèrent personne. Tout le monde semblait effectivement s’être barricadé au sein du Grand Palais, seul endroit où ils pouvaient se protéger du feu des dragons. Le couloir descendait en pente douce et Adrasté savait que c’était parce qu’il s’enfonçait sous le sol pour émerger dans l’antichambre du Grand Palais, là où les femmes enceintes étaient rassemblées lorsqu’elles se présentaient devant l’Ancien Vœu. Elles se firent plus silencieuses à mesure qu’elles s’approchaient de la sortie et Loïa afficha une expression de concentration intense.

— À partir de maintenant, on va sûrement croiser du monde, chuchota Adrasté. Suivez-moi sans faire de bruit, d’accord ?

Avec une infinie précaution, elle baissa le verrou de la porte de bois sombre, qui céda avec un léger cliquetis. Loïa fut la première à passer la tête par l’entrebâillement.

— C’est bon, il n’y a personne…

Elle s’engouffra par l’ouverture, suivie de près par Adrasté et Jaime. L’antichambre ressemblait en tous points à l’arène, mais en miniature. C’était une vaste chambre circulaire avec un espace central entouré de marches qui s’élevaient en cercles concentriques. Au-dessus des marches les plus hautes, plusieurs longues fenêtres ajourées de vitraux laissaient passer une lumière multicolore qui s’imprimait sur le sol.

— Par ici, murmura Adrasté, la bibliothèque est juste derrière…

Elles passèrent près du hall d’entrée, d’où l’on entendait le vacarme créé par les combats juste de l’autre côté du mur. Malgré la luminosité irréelle des lieux, l’atmosphère qui y régnait était sombre et tendue. D’occasionnels « BOUM » faisaient trembler le sol et lever des regards inquiets chez quelques serviteurs qui parlaient à voix basse, mais rien ne semblait ébranler le bâtiment. Elles avancèrent précautionneusement tandis que Loïa gardait un œil sur toutes les personnes qui croisaient leur chemin. Adrasté, vit que Jaime ne pouvait s’empêcher de lever la tête et regarder tout ce qui l’entourait, la bouche légèrement entrouverte. Elle songea que finalement, c’était en quelque sorte la première fois qu’elle pénétrait au sein du Grand Palais. Les piliers de nacre, les hauts plafonds, les gravures, les moulures et les statues de marbre grandiloquentes devaient faire un effet impressionnant, la première fois. Elle-même ne se souvenait pas vraiment de ce qu’elle avait pu ressentir en découvrant les lieux. Après tout, elle était née ici. Ce décor avait constitué une normalité dont elle n’avait réalisé l’indécence que bien plus tard. Elles arrivèrent devant la bibliothèque et durent attendre que le couloir soit entièrement vide pour ouvrir la porte.

— Quasiment vide, commenta Loïa à voix basse lorsqu’elles furent entrées. Très bien !

— Oui, je pense que les scientifiques ont mieux à faire aujourd’hui que d’étudier les Bénis, siffla Adrasté d’un ton mauvais.

— Où avais-tu vu le livre, Loïa ? demanda Jaime.

— Oh, euh… Je ne sais pas, dit Loïa, soudain mal à l’aise. Ça fait tellement longtemps…

— S’il te plaît, essaie de te souvenir ! implora Jaime avec une pointe de panique dans la voix. On dirait bien qu’il y a des centaines de livres ici…

— Des milliers, rectifia Adrasté avec un soupir.

Elle contempla l’immense bibliothèque et les étagères bicolores qui s’étendaient sur plusieurs dizaines de mètres devant eux. Si elles ne savaient pas par où commencer, elles seraient là pendant des jours…

— Sais-tu au moins à quel étage nous devons regarder ?

Loïa fronça les sourcils et finit par dire :

— Je… Je pense que c’était sur le premier balcon…

— Tu en es sûre ?

— Oui… Oui, presque sûre ! répéta Loïa en hochant la tête.

— Bien, dit Jaime. Allons-y ! Nous nous séparerons pour chercher plus vite.

— Pas si vite, coupa Adrasté, nous ne pouvons pas toutes y aller, Loïa ne pourra pas nous cacher si nous ne sommes plus dans son champ de vision. Loïa, tu restes ici et gardes un œil sur nous deux. D’ici, on voit toute la bibliothèque. Jaime et moi allons chercher le livre.

Loïa acquiesça et Jaime et Adrasté se dirigèrent vers les escaliers qui menaient au premier balcon de la bibliothèque. Adrasté longea les étagères de gauche, s’arrêtant de temps à autres pour lire les titres de certains ouvrages. « Registre des Bénis aux dons élémentaires », bien sûr, l’Ancien Vœu avait, depuis plusieurs années, tout mis en œuvre pour tenter de comprendre comment certains Bénis parvenaient à contrôler les éléments… Les Bénis ayant le don de l’eau étaient souvent prisés, notamment pour leur utilité en cas de combat contre Ilderad, comme aujourd’hui. « Métaphysique : L’âme ou le corps, où circule la magie ? », personne ne comprenait encore bien comment la magie circulait dans le corps des personnes qui en étaient pourvues. Il avait été établi que la magie était générée par le cœur, mais pouvait subsister malgré son absence ou l’absence d’autres organes. Était-elle donc liée à l’âme plutôt qu’à la chair ? Cette question restait pour le moment sans réponse. « Delpheris et Omphalos : création ou créateurs ? », voilà un livre qu’Adrasté aurait volontiers parcouru si elle en avait eu le temps. Elle le savait depuis toujours : Jaime était la dernière héritière des Delpheris. Mais elle s’était souvent demandé si son incroyable puissance venait de l’Omphalos enfermé en elle ou d’une magie déjà présente dans le corps des Delpheris avant même la création de la pierre.

Toujours aucune trace de livre intitulé « L’Éveil se fait au contact de l’Ennemi ». Après plus d’une heure, Adrasté reposa ce qui lui semblait être le centième ouvrage, intitulé « L’Éveil des sens, ou comment les Bénis sont parvenus à développer des capacités cognitives supérieures ». Elle n’était pas souvent venue ici, car elle n’aimait pas beaucoup les scientifiques, qui semblaient y étudier une nouvelle façon toujours plus inventive et cruelle de tester des choses sur les Bénis. Lorsque Le Haut lui présentait un nouveau Béni dont elle devait aspirer le pouvoir, il était toujours accompagné d’un ou deux scientifiques. Ceux-ci parlaient des Bénis comme s’ils n’étaient que des objets, même en leur présence. Aujourd’hui, il n’y en avait que quelques-uns dans la bibliothèque, tous affairés sous leurs courtes capes blanches et dorées. Ceux qui, même lorsque le pays était attaqué, ne pensaient toujours qu’à leurs expériences… les lèvres serrées, elle s’approcha de l’un d’eux. Il ne l’entendit pas, même lorsqu’elle s’arrêta juste derrière lui. Plongé dans un gros ouvrage poussiéreux, une plume à la main, il semblait absorbé par ce qu’il écrivait. Il serait si facile de le tuer, là, tout de suite…

À cet instant, quelqu’un lui tapota l’épaule et elle se retourna dans un léger sursaut. C’était Jaime. Adrasté jeta un bref regard en arrière et vit avec soulagement que le scientifique ne s’était rendu compte de rien. Jaime lui montra le livre qu’elle tenait dans la main et le cœur d’Adrasté s’accéléra. Sur la couverture, une écriture fine, presque calligraphiée, indiquait « L’Éveil se fait au contact de l’Ennemi » en lettres noires. Contrairement aux gros ouvrages exposés dans la bibliothèque, celui-ci était plus fin et faisait penser à un registre officiel écrit à la main, aux pages cornées et froissées. Les pages étaient grossièrement attachées entre elles par une ficelle dorée.

Jaime mit un doigt sur sa bouche, puis désigna un renfoncement au fond du balcon. Adrasté acquiesça et elles s’y dirigèrent. Elles ne risquaient pas d’être dérangées, là-bas. Elles s’assirent sur le sol en tailleurs, Jaime releva la première page et Adrasté se pencha au-dessus de son épaule pour lire.

 

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