Le Secret de L'Ancien Voeu: Tome II - Les Quatre Armées (French Edition)

Chapitre X

 

 

L’envol

 

Debout au milieu de la grotte, Boltz ne lâchait pas Azur des yeux. Le dragon virevoltait, battait de ses ailes puissantes et s’élevait graduellement avant de redescendre en vol plané.

— Très bien, dit Boltz d’une voix forte et claire, maintenant, reviens !

Serrant les lèvres, il pria intérieurement. Azur y arriverait-il, cette fois ? Avait-il enfin compris ce qu’il devait faire ? Mais Boltz laissa aussitôt échapper un grognement de déception. Dans un mouvement de toupie, Azur fonça en piqué vers le sol en tournant sur lui-même, les ailes repliées contre son corps. À quelques mètres, alors qu’il semblait sur le point de s’écraser, il les déploya brusquement et posa ses pattes arrière sur le sol avec une douceur surprenante. Boltz se retourna vers Filik et Myrkur qui étaient tous deux assis sur un rocher au fond de la grotte. Filik jouait avec une stalagmite en suivant leurs progrès. Il sourit face au regard de dépit que lui lança Boltz. Celui-ci soupira :

— Rien à faire, il ne comprend pas !

— Essaie encore, répondit Filik en lui jetant à regard entendu, peut-être que la parole ne suffit pas.

Boltz se renfrogna. Il savait ce que Filik attendait qu’il fasse. Mais c’était bien trop dangereux et il souhaitait éviter de se rompre le cou.

— Lorsque j’étais à Ilderad et qu’on me forçait à assister à l’entraînement des dragonniers, je n’aurais jamais pensé les reproduire dans un tel contexte, avait avoué Filik avec un grand rire après leurs tout premiers exercices dans la grotte. S’ils savaient…

— Tous les enfants doivent faire ça ? avait demandé Boltz.

— Ceux des familles de dragonniers, oui.

Ils avaient passé les dernières semaines à habituer Azur à comprendre les ordres de Boltz et les résultats avaient été surprenants. Surtout car le dragon avait très rapidement et promptement accepté de jouer le jeu.

— Tu vas bientôt pouvoir le monter, avait dit Filik après une journée intense où Azur avait remarquablement bien suivi les instructions de Boltz.

— Euh… Le monter ? avait répondu Boltz sans parvenir à dissimuler son appréhension. Pour quoi faire ?

— Ça scellera votre lien. En fait… je pense que le contact physique est bien plus efficace que la parole, pour un dragon. Je pense aussi que c’est pour ça qu’il te touchait souvent de son museau lorsqu’il t’a vu pour la première fois. Ça lui permettait de te reconnaître.

— Hmm…

Après avoir évité le sujet les trois jours suivants, Boltz s’était finalement résigné à suivre le conseil de Filik.

— Bon… d’accord, dit-il d’une voix un peu plus aiguë qu’à l’ordinaire. Mais avant, tu peux me dire comment je suis censé rester accroché à lui ? Il y a une astuce pour ça, à Ilderad ?

En effet, le dragon enchaînait pirouettes, arabesques et galipettes dans les airs et malgré son obéissance et ses progrès, sa façon d’atterrir en piqué laissait Boltz perplexe quant à ses chances de survie.

— Il comprendra quand tu seras sur son dos, insista Filik en se levant et en se dirigeant vers lui. Son instinct lui dira quoi faire, il ne te désarçonnera sûrement pas.

— « Sûrement pas » ? s’exclama Boltz en faisant un pas en arrière.

L’idée de monter sur le dos d’un dragon capable d’effectuer une vrille en plein vol lui donnait des sueurs froides. Mais comment pourrait-il en être certain, autrement ?

— Normalement, oui, s’empressa de rectifier Filik en levant ses mains dans un geste qu’il voulait rassurant, je disais ça parce que… eh bien, en principe, c’est comme ça que ça marche pour les Ildari, je ne sais juste pas si c’est pareil avec toi.

Boltz regarda le dragon qui venait de les rejoindre en ronronnant. Il était véritablement gigantesque à présent et avait pratiquement atteint sa taille adulte durant les semaines qu’ils avaient passé cachés dans la grotte. Il n’avait pour le moment pas la carrure du dragon qu’ils avaient vu dans les cachots du Grand Palais, mais Boltz songea qu’à ce rythme, Azur finirait par devenir encore plus imposant. Il jeta un œil à ses ailes. Déployées, elles devaient bien faire une quinzaine de mètres d’envergure.

— Ç’aurait été plus simple si j’avais été saoul, dit-il d’une voix déconfite en contemplant les iris orange d’Azur.

La gueule du dragon s’était allongée et des crocs de la taille d’un avant-bras humain s’y étalaient en rangées étroites, mais son regard vif et curieux était resté le même que lorsqu’il s’était lové sur les genoux de Boltz le jour de leur rencontre. En le voyant marmonner, Azur pencha la tête sur le côté dans un geste interrogateur.

— Eh…

Boltz croisa le regard de Filik, qui venait de lui donner un petit coup de coude.

— Tu verras, ça va aller.

Boltz crut remarquer une étrange crispation dans le sourire de Filik. Il savait ce qu’il en coûtait au rouquin. Azur était son dragon. C’était lui qui l’avait sauvé. Il n’était manifestement pas insensible à la connexion que son animal avait développée avec Boltz et peinait parfois à dissimuler sa jalousie. Mais il les aidait. Il les aidait vraiment.

Quelques secondes s’écoulèrent, au bout desquelles Boltz soupira bruyamment. C’était décidé. Il allait le faire. Il faudrait bien qu’il essaie un jour, de toute façon.

— Bon, écoute-moi, toi, dit-il en prenant la gueule gigantesque du dragon entre ses mains.

Il pouvait sentir l’haleine fétide d’Azur, mais il n’y accorda que peu d’importance. Azur s’immobilisa et Boltz vit ses pupilles se rétrécir : il était attentif.

— On va tester quelque chose, d’accord ? Le but, c’est que je reste sur ton dos. Je ne dois pas tomber, tu as compris ? Aucune pirouette, pas de numéro de voltige.

Azur cligna des paupières et ronronna de plus belle, apparemment ravi à la perspective de tenter un nouveau jeu.

— OK… Allons-y.

Tout en respirant bruyamment, entendant son cœur battre comme s’il se trouvait hors de sa poitrine, Boltz contourna la gueule d’Azur et passa avec précaution ses bras sur la base de son cou. L’aile du dragon s’abaissa alors comme pour lui servir de marchepied. Surpris, il y posa le pied gauche et se hissa en passant sa jambe droite de l’autre côté du cou du dragon, comme il l’aurait fait sur un cheval. À ceci près que lorsqu’il parvint à se mettre en position assise et qu’Azur releva le cou, il se trouvait à presque trois mètres du sol.

— Par Delpheris, qu’est-ce que je suis en train de faire ?

Myrkur, qui n’avait pas bougé et les observait toujours depuis le fond de la grotte, semblait retenir sa respiration. Filik marmonnait des instructions d’une voix calme, comme pour inciter Boltz à l’imiter. Il ajusta une jambe autour du cou d’Azur et sentit les écailles s’enfoncer douloureusement dans ses cuisses. Ce n’était pas très confortable… Il recula légèrement jusqu’à se caler contre la base des ailes, là où il n’y avait pas d’écailles. C’était déjà un peu mieux. Il prit une profonde inspiration et regarda derrière lui. Les ailes d’Azur repliées, il pouvait s’en servir pour appuyer ses chevilles et éviter de basculer, mais qu’en serait-il lorsqu’elles seraient déployées ?

— Azur, risqua-t-il, retourne-toi sans t’envoler.

Azur pivota dans une turbulence qui faillit désarçonner Boltz. Il poussa un nouveau juron et serra les jambes contre le poitrail de l’animal, qui s’arrêta tout aussi brusquement.

— Je ne vais jamais pouvoir rester sur son dos s’il s’envole, s’exclama-t-il, il est bien trop virulent !

— Tu ne peux pas lui demander d’être plus doux, objecta Filik en secouant la tête, c’est un dragon, pas un cheval ! Habitue-toi, trouve tes prises.

— Mais…

— Essaie encore ! coupa Filik.

Boltz se renfrogna et finit par dire :

— Bon, bon… Très bien… Azur… Avance lentement à terre.

Il sentit alors les puissants muscles remuer sous ses jambes et ajusta la position de son bassin pour éviter d’être déséquilibré par leurs mouvements. Les pieds fermement serrés autour du poitrail d’Azur, il le vit avancer, mettant une patte après l’autre, sa tête géante flottant au bout de son cou. Bon… Une fois la première secousse passée, il n’était pas si difficile de rester en place. Les pas d’Azur, lents et réguliers, lui permirent d’enregistrer mentalement où se trouvaient ses muscles et comment ses membres se déplaçaient. Boltz s’accorda quelques minutes pour s’habituer au rythme et ajuster son propre mouvement de balancier. Posant sa main sur le cou du dragon, il lui indiqua sans parler quelques changements de direction. Bientôt, la pression de ses paumes fut suffisante pour faire comprendre à Azur ce qu’il voulait.

— Ça vient, s’exclama Filik d’un ton encourageant, tu y arrives !

Boltz hocha la tête et sentit une légère excitation le parcourir lorsqu’il murmura :

— Azur, vole près du sol.

Il le regretta aussitôt. Azur déploya soudain ses ailes et Boltz se retrouva propulsé en avant dans un cri de surprise. Il leva le menton juste à temps pour éviter de se casser le nez et se rattrapa de justesse.

— Agrippe son cou ! cria Filik.

— Évidemment, quoi d’autre ?! hurla Boltz avec colère en entourant l’encolure du dragon de ses bras.

Il avait d’abord pensé qu’il pourrait étrangler le dragon s’il l’étreignait trop fort, mais maintenant qu’il sentait toute la puissance des muscles palpiter sous les écailles et la peau épaisse, il réalisait à quel point cette inquiétude était ridicule.

Après deux battements d’ailes, il sentit le corps du dragon se détendre sous lui et vit le sol s’éloigner. Il dut se retenir de hurler à pleins poumons, d’excitation ou de frayeur, il ne savait plus vraiment. Il volait. Il était sur un dragon et volait. Autour de lui, tout défilait plus vite, tout était flou. Il ne savait plus où ils se trouvaient dans la grotte. Des lignes argentées – probablement les cascades – se mélangeaient et se fondaient les unes avec les autres. Il eut la bonne surprise de constater qu’il était bien plus facile de rester sur le corps du dragon lorsqu’il volait. En effet, une fois dans les airs, hormis ses ailes déployées qui battaient par intermittence, Azur n’avait plus besoin de bouger ses pattes et l’espace sur lequel Boltz se tenait était par conséquent beaucoup plus stable. Après quelques secondes, il put même se redresser et refermer l’arrière de ses genoux sur la jonction de ses ailes.

— Très bien… Monte encore, murmura-t-il d’une voix si basse qu’il savait que le dragon n’avait pas pu l’entendre, mais pouvait maintenant pratiquement lire ses pensées à travers ses mains.

Comme il s’y attendait, il y eut une nouvelle secousse lorsque les ailes d’Azur fendirent l’air et qu’il prit de l’altitude. Cette fois, Boltz était prêt et sa posture était plus sûre. Il vacilla, resserra ses genoux sous l’aisselle des ailes et regarda autour de lui. Ils se trouvaient à une vingtaine de mètres du sol, désormais. Il pressa légèrement ses deux mains contre la nuque d’Azur, qui sembla comprendre et fonça vers un des murs de la grotte en prenant de la vitesse. Lorsqu’ils ne furent plus qu’à trois ou quatre mètres, le dragon dévia brutalement et Boltz crut entendre un petit cri provenir du sol. Filik avait dû prendre peur et les voyant se précipiter vers les parois rocheuses. Boltz, lui, souriait. Riait, même. D’un rire silencieux qui bondissait dans sa poitrine. Il avait de nouveau envie de hurler, mais pas de frayeur. Juché sur le dragon qui tournoyait désormais, il ne sentait plus qu’une explosion d’excitation et d’adrénaline lui traverser le corps dans un flux brûlant. Cette magie que Jaime évoquait parfois, celle qui lui parlait, lui murmurait des choses… Il la sentait en lui. C’était peut-être une magie différente par nature, mais il la comprenait. Débarrassé de sa peur, il pouvait réellement percevoir un fil invisible passant par ses mains et parcourant les écailles d’Azur, communiquant avec son esprit. Le dragon était heureux. Boltz pouvait ressentir sa joie de pouvoir partager ce moment avec lui. « Enfin, tu en as mis du temps », semblait-il lui dire du ton espiègle qu’il lui avait imaginé. Encouragé par le dragon et mû par une pointe de fantaisie qui ne lui ressemblait pas, il fit faire au dragon plusieurs virages en épingle à cheveux. Il dut s’accrocher fermement pour ne pas être projeté de côté par l’inertie, mais il n’eut presque plus de difficultés. Quelle vision ils devaient offrir à ce moment précis… Tournoyant dans les airs, crevant les cascades, frôlant le sol…

— Azur, dit soudain Boltz lorsqu’il fut sûr qu’ils étaient suffisamment éloignés du sol, fais la torche !

Il sentit alors une légère vibration s’élever du poitrail du dragon. La vibration se transforma en un grondement sourd et l’instant d’après, un jet de feu d’une dizaine de mètres jaillit de la gueule béante d’Azur, éclairant les stalactites qui hérissaient le plafond. Les yeux plissés, Boltz regarda pendant plusieurs secondes les flammes tournoyer dans les airs, incapable de dire un mot. Azur était devenu extrêmement puissant. Il lui obéissait et avait compris comment contrôler ses jets de flamme et les diriger convenablement. Et à partir d’aujourd’hui, Boltz pourrait lui transmettre ses ordres plus rapidement en étant sur son dos. Restait désormais la partie délicate, celle que Boltz redoutait. L’atterrissage. Il eut alors une idée. Avoir accès à l’esprit du dragon lui donnait une meilleure compréhension de ses interprétations des ordres. Au lieu de penser « Atterris » comme il l’avait fait auparavant, Boltz formula « Plus bas » et retint son souffle. Le dragon se laissa glisser vers le sol dans un mouvement lent et fluide. « Très bien, pensa Boltz en respirant un peu plus aisément, et maintenant, près du sol comme tout à l’heure. »

Lorsque le dragon fut suffisamment près et que son ombre les suivait sur le sol, Boltz exerça une dernière pression sur sa nuque et sentit une ultime secousse. Azur venait de poser les pattes à terre. C’était fini. Ils ne volaient plus. Ils avaient atterri et Boltz était encore vivant. Vivant et entier. Vue d’ici, son appréhension lui paraissait ridicule, risible, même. Les jambes tremblantes – en partie à cause de l’effort constant qu’il avait fait pour les maintenir serrées – il descendit en s’aidant à nouveau de son aile et posa les pieds au sol, qui était étrangement dur et immobile après le corps mouvant d’Azur. Celui-ci tourna son énorme gueule vers lui en émettant un ronronnement satisfait. Leurs yeux se rencontrèrent, ils s’observèrent quelques instants, et Boltz sursauta lorsque des applaudissements s’élevèrent derrière lui.

— Woah ! C’était super !

Boltz se détourna d’Azur et vit Filik courir vers lui, un sourire rayonnant illuminant son visage. Il applaudissait frénétiquement et même Myrkur, qui n’avait pas bougé de son emplacement, hochait la tête, impressionnée.

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