Legacy, Tome 2- Life
— On le perd, Docteur !!!
Macsen #22
— On le perd, Docteur !!!
Voilà deux heures que je suis penché sur cette table d’opération, deux heures que je remue ciel et terre pour sauver ce patient, mais quoi que j’entreprenne, rien ne se passe comme je le présageais. Son cœur est ouvert devant moi, mes mains sont plongées dans sa cage thoracique gorgée de sang et la situation ne fait que se détériorer seconde après seconde.
— Mac, m’appelle Laura, vêtue de sa tenue de bloc. La sat’ est en train de chuter, on n’a plus d’activité cardiaque, m’informe-t-elle avec un calme extraordinaire.
Moi, je suis totalement flippé. Je ne sais plus quoi faire. J’ignore comment améliorer l’état de mon malade. Les yeux rivés sur le moniteur de contrôle, elle poursuit :
— Tu devrais le choquer.
— Je… euh… OK !
La seconde suivante, on me présente les palettes. Les mains tremblantes, je les récupère et les plonge dans la poitrine du patient étendu sur la table.
— On y va !
Sous mon regard hagard, je vois ce cœur se contracter violemment quand la charge le traverse. Je ne peux détourner mes yeux de cet organe parfaitement immobile.
— Mac, réessaie, m’encourage Laura.
Je lève les yeux vers elle, l’observe totalement perdu.
— Il faut que tu essaies à nouveau…
J’échange une œillade avec l’infirmier. Il se penche sur l’appareil de réanimation.
— C’est chargé, Docteur Cole.
Je reporte mon attention sur mes palettes et donne le feu vert pour la seconde impulsion. Mais celle-ci n’a pas plus d’effet que la précédente.
— Il faut qu’on recommence...
Je me concentre dessus en espérant le faire cesser. Je les détaille en tentant de maîtriser cette partie de mon corps, mais aussi, les battements de mon cœur qui s’affolent dans ma poitrine. Je crois que je vais y parvenir quand les mains de Laura viennent les recouvrir. La blancheur de sa peau disparaît sous tout ce sang que j’ai sur moi.
— Tu vas te salir...
— Mac, m’appelle-t-elle avec tendresse.
Ce timbre si pur me parcourt de part en part et libère sur son passage une douceur rassurante.
Tout mon être s’apaise alors qu’il s’imprègne de l’amour de Laura.
— Il n’y a que toi qui puisses le dire, Macsen…
— Quoi ?
Je lève mes yeux trempés vers elle. Les siens sont remplis de compassion.
— Dis le Macsen !
Je balaie la pièce du regard jusqu’à cette horloge suspendue au-dessus de la porte du bloc.
— Heure du décès, 11 h 56, annoncé-je d’une voix à peine audible avant de baisser la tête comme pour me cacher.
Je perçois alors comme une vague de froid sur ma joue. Je me redresse en me demandant ce qui se passe. Le bras de Laura est tendu vers mon visage. C’est sa main que je sens sur ma peau.
— Tu es si froide…
Elle m’offre le plus doux de ses sourires.
— Tu ne pouvais rien faire, Bébé, ce n’est pas ta faute.
— Je suis tellement désolé, mon amour…
— Tu n’as rien pu faire, il y a 20 ans, et c’est pareil aujourd’hui. Tu es toujours ce petit garçon innocent qui voudrait changer les choses, mais tu n’en as pas le pouvoir.
— Je peux encore essayer, Laura, je peux y arriver !
— C’est trop tard, Mac.
Sa main ensanglantée m’abandonne et s’empare du tissu qui recouvre le corps de notre patient.
— Je t’aime, Macsen, je t’aimerai toujours.
Sur ces mots, elle fait tomber le drap sur le sol et ce que je vois me glace le sang.
— Laura, m’écrié-je en la trouvant morte, la poitrine béante devant moi. LAURA !!!!
L’air qui me déchire les poumons…
C’est la première chose que je ressens en me redressant subitement. J’inspire et expire bruyamment pendant que mon esprit revient lentement au conscient. L’obscurité de ma chambre à coucher, la sensation des draps sur ma peau, mon essoufflement, cette épouvantable impression de l’avoir perdue : tout remonte douloureusement à la surface.
— Laura…
À l’aveugle, je tâtonne sur ma droite et lâche un juron quand je sens sous mes doigts les formes sinueuses de ses fesses.
— Putain de merde !
Je prends ma tête dans mes mains. Tout mon corps est luisant de sueur.
Foutu cauchemar !!!
La respiration toujours saccadée, je me rallonge en me lovant contre cette femme qui hantent mes nuits. Elle remue à peine lorsque je me colle à elle. Le nez dans ses cheveux, je me délecte de cette odeur de coco et laisse le temps à ma respiration de s’apaiser. Tant bien que mal, j’essaie de chasser cette trouille immense qui ne me lâche plus depuis ce jour horrible où je l’ai retrouvée inerte dans ce placard, mais en vain ! Dès que je ferme les yeux, je ne vois qu’une chose : ma Laura étendue sur une table de bloc, la poitrine béante et le regard inhabité. Je les rouvre aussitôt quand je rencontre ces deux émeraudes qui d’ordinaire me réchauffent le cœur, car là, elles sont vides de tout et c’est insupportable !!!
Après de longues minutes à tenter de me défaire de l’emprise de ce maudit cauchemar, j’abandonne. Je rejette le drap et me lève en prenant soin de ne pas réveiller ma voisine, si paisiblement endormie. Je ramasse mon pantalon et l’enfile avant de sortir de la chambre sur la pointe des pieds. Je m’engage dans le couloir et remarque la lumière discrète en provenance de la pièce à vivre.
Comme je m’y attendais, je trouve Tessa, assisse sur le canapé, quand j’entre dans le salon. Emmitouflée dans un plaid, elle semble perdue dans ses pensées. Je marche jusqu’à elle sans que Tessa me voie. À son niveau, je l’embrasse dans les cheveux. Elle sursaute.
— Merde... Tu m’as fait peur, Mac !
Je contourne le canapé et m’installe dans le fauteuil voisin. Tess et moi échangeons un long regard silencieux. Elle sait pourquoi je suis là, comme je sais pour quelle raison, elle reste debout jusqu’au milieu de la nuit. C’est loin d’être la première fois que nous nous retrouvons ici, tous les deux.
— Encore ton cauchemar ?
J’acquiesce.
— Et toi, tu n’as pas réussi à t rouver le sommeil ?
— À vrai dire, je n’ai même pas eu le courage d’essayer.
Un nouveau silence s’installe entre nous.
— Et elle, elle dort ?
— Comme un bébé !
— C’est déjà une bonne chose. Elle a besoin de repos.
— Ce n’est pas de ça dont elle a besoin, mais d’un cœur.
— Il n’y a rien de pire que l’attente…
— Ça fait quinze jours qu’elle est rentrée, Tess ! Ça commence vraiment à urger !
— Je sais…
— Non, je crois que tu ne réalises pas bien !
— Macsen, arrête ! me reprend-elle fermement. Ne joue pas au con avec moi ! Fais ton numéro au reste du monde si ça te fait du bien, montre-toi aussi fort et confiant que tu le désires devant elle tant que ça la rassure, mais, avec moi, tu peux être toi-même pour l’unique raison que je n’en mène pas plus large que toi ! Tu as peur. Cette trouille qui te ronge, celle-là même qui te provoque tous ces cauchemars, je la ressens tout comme toi. Elle me tient éveillée nuit après nuit !
Je lui tends la main, elle y glisse la sienne et m’observe d’un air si désemparé.
— Je ne veux pas vivre dans un monde où elle ne serait pas là…
Je la relâche un peu brusquement.
— Ne dis pas des trucs pareils, la réprimandé-je en me plantant sur mes pieds. Ça ne nous mène nulle part !
— Mais j’ai une telle peur en moi, Mac...
Je balance ma tête sur le côté et je ne suis pas surpris de la trouver en larmes. Elle cache son visage dans ses mains. Je fais demi-tour et m’avance jusqu’à elle. Là, je m’agenouille à ses pieds et la prends dans mes bras. Elle s’accroche à mon cou. Je la réconforte.
— Je sais ce que tu éprouves, Tess.
— J’ignore ce que je suis supposée faire, pleure-t-elle. Je me sens si impuissante.
— Tout comme moi ! J’aimerais t’apporter des réponses, de l’espoir, mais j’en suis au même point que toi. J’ai trop à perdre et je reste figé devant tout ce qui se passe parce que ça me touche de trop près…
Je l’étreins alors qu’elle pleure toutes les larmes de son corps, même si je doute de pouvoir lui apporter le moindre soulagement. Finalement, qui suis-je réellement pour elle si ce n’est le mec de sa ju melle ? Un type pour qui elle ne ressent que du dégoût ! Elle se sentirait mieux si sa famille était là pour la soutenir. C’est de son père, de sa mère et de ses frères et sœurs dont elle a besoin en ce moment, pas de moi ! Le hic est que Laura ne veut rien entendre à ce propos . Elle s’est mis en tête de ne pas avertir ses proches pour les préserver et j’ai beau essayer de lui faire changer d’avis, elle est plus têtue qu’une mule. Pourtant, ça leur serait bénéfique à toutes les deux, j’en sais quelque chose. Avoir le soutien de ma tante et de son mari m’aide à traverser cette période difficile. Nicole vient souvent me voir à l’hôpital et nous discutons énormément de tout ce qui se passe. Ce ne sont que de simples paroles échangées, mais je me sens bien plus léger après nos conversations. J’aimerais offrir la même chose à Tessa, mais je ne suis pas la personne qu’il lui faut.
Je lui frictionne lentement les bras.
— Je n’ose pas imaginer comme c’est difficile pour toi de te trouver seule ici. J’essaie de la faire plier pour qu’elle accepte de parler à tes parents, mais elle s’entête.
— Je sais…
— C’est injuste pour toi et j’aimerais lui dire comment je ressens les choses, mais je ne peux pas faire ça…
Je me redresse et contemple Tessa.
— Je redoute tous les gestes que j’ai envers elle, tous les mots que je prononce en sa présence. Il n’y a plus rien de naturel entre nous, car je ne vois que son cœur qui peut lâcher à chaque instant. Ma peur me domine, me pousse à agir d’une certaine façon. Laura m’a supplié de ne pas être différent avec elle et j’aimerais en être capable, mais pas dans ces conditions. C’est pour ça que je trouve pénible d’être dans la même pièce. Plus les jours passent, moins j’arrive à la regarder sans avoir l’impression de la décevoir, de ne pas être l’homme qu’il lui faut.
— Je comprends ce que tu éprouves. Je vois bien que je l’agace et, parfois, j’en viens à me demander si elle ne préférerait pas que je m’en aille…
— Ce n’est pas contre toi. Elle est en colère après le monde entier.
La tête légèrement penchée sur le côté, elle me fixe un sourire triste et résolu au coin des lèvres.
— Pas après toi, Mac. Toi, elle te cherche, elle te veut et, plus tu t’éloignes, plus elle te court après. Elle t’observe avec amour et désir, moi, je l’exaspère, rien de plus. Dès que je m’approche de la petite, je sens son regard sur moi et il n’a rien d’amical et de fraternel.
— Tessa, marmonné-je, attristé et fautif à la fois.
Je suis profondément peiné de voir leur relation s’envenimer chaque jour un peu plus, car je sais qu’elles ont inexorablement besoin l’une de l’autre. Je me sens coupable, parce que le ressentiment de Laura à l’égard de sa sœur ne fait que grossir et que je garde le silence. Je n’essaie rien de peur qu’une simple étincelle embrase ce fragile équilibre que nous avons bâti depuis son retour de l’hôpital. Le problème est que cette stabilité est tout ce à quoi je peux encore me raccrocher. Ma femme est menacée, son existence ne tient plus qu’à un fil. Notre vie à l’appartement, tous ces moments paisibles, en surface, sont pour nous tous une échappatoire à tout ce merdier qui nous guette. Je ferai toujours tout pour protéger Saige, même accepter l’inacceptable tant qu’elle ne se met pas en danger.
Je prends le visage de Tessa entre mes mains.
— Elle a besoin de toi ! Elle est seulement trop fière pour le reconnaître. Elle se sent lésée, c’est ce qui la rend aussi à fleur de peau. Quant à Tempé…
— C’est une maman, me coupe Tessa. Je sais…
— Elle est juste malheureuse de ne pas pouvoir s’occuper de sa fille comme elle le voudrait. Pour le moment, elle se montre dure avec toi, mais au fond, elle t’est reconnaissante que tu prennes soin de son bébé.
Tessa me répond « non » de la tête.
— C’est plus profond que ça, Macsen. Quand Nicole prend Tempé, Saige ne réagit pas de la même manière. Ça ne m’avait jamais autant sauté aux yeux, mais Saige m’en veut vraiment d’être celle qui est en bonne santé.
— Tessa, non…
— Si, Macsen ! Ce n’est pas la peine de me préserver ou je ne sais quoi, elle me déteste d’aller bien et j’en ai pleinement conscience.
J’ai un sourire empathique.
— Ça finira par s’arranger, j’en suis convaincu. Ta sœur t’aime !
— Pas en ce moment, bredouille-t-elle au bord des larmes.
Je l’attire à moi et dépose un baiser affectueux sur son front. Je m’apprête à la relâcher quand je sens qu’on nous observe. Mon regard ne tarde pas à capter celui de cette présence que je perçois partout sûr de moi.
— Bébé, dis-je gêné en découvrant Laura tapie dans l’ombre à l’entrée du salon.
J’abandonne Tessa qui se tourne vers sa sœur jumelle, mais celle-ci ne lui accorde aucun intérêt.
— Tu ne dors pas ?
— Je dérange peut-être ?! s’informe-t-elle sur ton que je devine contrarié.
Les bras croisés sur la poitrine, la posture clairement sur la défensive, elle m’observe comme si elle venait de me prendre en flagrant délit de la tromper. Je vire au rouge quand je songe une seconde à ce qui peut bien se passer dans sa tête et ma culpabilité monte crescendo. Je n’ai absolument rien à me reprocher, je sais que mon attitude n’a rien de répréhensible et si Laura n’était pas assaillie par toutes émotions contradictoires, elle serait heureuse de me voir m’entendre avec Tessa. Sauf que dans les circonstances actuelles, notre rapprochement ne peut être qu’une excuse de plus pour attiser sa rancœur envers sa sœur.
— Mais qu’est-ce que tu me racontes ? répliqué-je l’air de rien en marchant vers elle. J’allais justement me recoucher.
Face à elle, je pose une main sur sa joue et la ramène dans mes bras.
— Mon amour…
Je l’embrasse avant de la soulever contre moi.
— C’est l’heure de dormir ...
Elle se suspend à mon cou dans un cri de surprise.
— Tu sais que tu es agaçante ?
— Pourquoi ça ? se rebelle-t-elle
— Tu es belle, qu’importe l’heure du jour ou de la nuit, tu es toujours aussi sublime, c’est franchement pénible…
La flatter est un bon moyen de détourner son attention de Tessa.
Enfin, je l’espère…
Comme Tessa me l’a fait remarquer tout à l’heure, Saige est très à l’écoute à tout ce que je fais ou dis à son sujet, alors je voudrais qu’elle se contente de ça.
— Dans ce cas, pourquoi ne me fais-tu plus l’amour ?
Ça ne pouvait pas être aussi facile, hein…
Je la recouche dans notre lit et la borde avec soin.
— Il me faut du temps…
— Et pour quoi ? Pour me désirer ?
— J’ai sans arrêt envie de toi, ma puce ! Je bande dès que je pose les yeux sur toi.
— Mais tu ne me touches plus !
— Je n’arrête pas de courir entre l’hôpital, la maison, la petite et toi. Je veux prendre soin de ma famille, mais ce n’est pas toujours facile, tu sais…
Elle se détourne de moi en soufflant. J’attrape son menton et la contrains à revenir dans ma direction.
— Mon cœur, je t’aime plus que tout et rien de ce qui se passe ne peut changer mes sentiments ou l’effet que tu me fais. Je dois seulement apprendre à faire la part des choses et je suis désolé si je n’y arrive pas comme tu aimerais que ce soit le cas. Je te promets de tout faire pour que tu te sentes mieux, mais pour le moment, je veux que tu dormes. OK ?
Elle roule des yeux.
— OK !
Je glousse.
— Ma jolie lionne…
— Ta jolie lionne se demande où est passé son lion !
— Il n’est jamais loin et tu devrais le savoir maintenant, non !?
Elle hausse les épaules.
— Laisse-moi un peu de temps, Laura, seulement un peu de temps…
Elle opine du chef avant de tirer les draps pour m’inviter à m’étendre près d’elle.
— Je ne dors pas bien quand tu n’es pas là…
Je la rejoins. Elle se love contre moi.
— Je le vis mal quand tu lui parles à elle alors que je n’ai que tes silences, Macsen.
Je me mords la joue quand je sens la peine qui teinte ces quelques mots.
— Ce n’est pas que…
— Je voulais juste que tu le saches, m’interrompt-elle. Je ne te demande rien, mais je devais te le dire !
— Saige…
— Bonne nuit, embraye-t-elle sans me laisser une chance de lui apporter la moindre explication.
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