Legacy, Tome 2- Life

Elma Hilde · Chapitre 25 sur 42

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Legacy, Tome 2- Life

Dix minutes — dix minutes que j’ai…

Macsen #32

 

Dix minutes — dix minutes que j’ai le cul collé à l’un des bancs qui occupent le parvis d’UC. Dix minutes à observer le ballet de patients, de gens en visite ou autres membres du personnel aller et venir dans ce bon vieil hosto. À cette heure, je devrais déjà porter ma blouse et me diriger vers le service de cardiologie pour assurer les visites du matin. Pourtant, je suis là, les mains plantées dans les poches de mon jean, incapable de franchir ces maudites portes automatiques. Je pourrais le faire une fois, dix fois, cent fois, ça ne sera plus jamais comme avant. Quand ce qui me motivait été de choper une bonne opération, un truc bien tordu qui m’obligerait à repousser toutes mes limites. Quand je marchais vers le bloc le sourire aux lèvres à l’idée d’y retrouver la plus prometteuse des internes. Quand je me demandais quelle excuse bidon, j’allais pouvoir lui pondre pour l’attirer dans un recoin et lui faire l’amour. Non, ces maudites portes peuvent s’ouvrir et se refermer indéfiniment, UC ne sera plus jamais pareil… Ma vie ne sera plus jamais la même. Et je n’ai aucune réponse, aucune solution à tout ce foutoir qui règne dans mon existence. Je navigue dans un flou total, j’ai l’impression d’être aveugle.

Il y a plusieurs jours que je squatte chez ma tante et vivre là-bas m’offre quelques facilités, notamment en ce qui concerne Tempérance. Pourtant, mon quotidien avec Saige me manque, elle me manque ! J’aimerais surmonter ma colère et essayer de trouver un moyen de lui pardonner, mais quand je la vois, je n’arrive plus à savoir qui elle est.

Sa visite m’a surpris, je l’admets. Je ne pensais pas qu’elle reviendrait vers moi après toutes les horreurs que je lui ai balancées. En tout cas, je ne m’attendais pas à ce qu’elle ose cette démarche aussi rapidement. J’aurais voulu réagir autrement, mais je morfle trop. Une seconde près d’elle s’avoisine à recevoir un coup de poignard en plein cœur. Je n’aurais jamais pu envisager que Saige me provoque ce genre de sentiments. Non, je la voyais comme une putain d’aura lumineuse et protectrice qui m’envelopperait de sa douceur, de sa bienveillance, alors, oui, la chute est douloureuse !

L’imposante silhouette de Frank passe le seuil d’U pour se diriger vers moi d’un pas assuré, me fait grimacer. Ma tante n’a sûrement pas perdu une seconde pour lui téléphoner et lui demander de garder un œil sur moi. Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis ravi lorsqu’il s’assied à mes côtés, mais l’idée de ne pas être seul ne me déplaît pas non plus.

— Tu es au courant qu’on se les gèle, ce matin ?

J’ai un sourire moqueur en le regardant enfoncer les mains dans les poches de son blouson.

— Je ne sens plus le froid…

— Tu sais, j’ai jeté un petit coup d’œil à tes congés et tu en as encore à prendre, sans parler de tes heures…

— Frank !

— Je voulais seulement que tu saches que rien ne t’oblige à revenir si vite.

— J’apprécie le geste, mais je t’assure que je suis en mesure de faire mon job.

— Je n’en doute pas. Cela dit, je pensais devoir te le dire vu que tu as le cul vissé à ce banc depuis une plombe.

— Je vais entrer, dans une minute…

— Je peux te demander ce qui te fait hésiter ?

— De savoir qu’elle n’est pas là, mais d’ignorer si ça me soulage que ce soit le cas…

— Une fois à l’intérieur, tu penses trouver une réponse à cette question ?

Je hausse les épaules.

— Franchement, je ne crois pas…

Je pince l’arête du nez.

— Je ne suis pas certain d’avoir envie de le découvrir…

— Tout ce qu’il y a là-bas, m’explique-t-il en m’indiquant l’hôpital du doigt. Ce sont des patients qui ont besoin de toi. C’est pour ça que tu es ici, non ? Ton travail, c’est la seule chose que tu maîtrises encore. Pour l’instant, c’est un peu le merdier dans ta vie et tu ne sais pas très bien où tu en es, mais, entre ces murs, tu as conscience de qui tu es et tu sais ce qu’on attend de toi !

— Peut-être…

Il se tait un instant avant de se tourner légèrement vers moi. Il prend appui contre le dossier du banc et m’observe avec sérieux.

— Tu sais, Mac, on fait tous des conneries…

Je baisse les yeux en expirant longuement.

Mon intuition me dit que je vais détester la suite...

— Je pense même que tu es le champion en la matière.

Voilà, on y est...

— Certaines peuvent avoir de lourdes conséquences !

Il me met une petite tape franche à l’arrière du crâne.

— Attention à ne pas faire la plus grosse de toute ta vie.

— Putain, Frank, ce sont des foutaises…

Je m’apprête à me lever, mais mon ami me retient.

— Des patients comme Saige, tu en as vu défiler depuis le début de ton internat et, si toi tu ne comprends pas ce qui a pu lui passer par la tête en agissant de la sorte, je me demande qui le pourrait…

— Tu es vraiment sérieux ?!

— Carrément ! Et finalement, maintenant que je sais ce qu’elle a vécu, je l’analyse bien mieux. Elle a quelque chose en elle que j’avais déjà vue chez toi : cette espèce de rage . Ce n’est pas une rage de vivre, mais plutôt, de lutter contre la mort. Ça a fait de toi l’un des meilleurs chirurgiens que j’ai rencontrés dans ma carrière et cette envie fera d’elle un médecin de talent. Vous ne l’avez pas en vous pour des raisons identiques. Toi, tu veux seulement éviter aux gens de subir la même chose que toi. Elle, elle a conscience du caractère sacré de la vie, elle connaît la chance qui est la sienne ; son but est d’offrir la même à ses patients. Un duo comme vous, ça ne peut faire que des merveilles.

— Le problème n’est pas là et tu le sais très bien !

— Comment aurais-tu réagi si cette pauvre gamine t’avait dit qui elle était ?

Je suis sur le point de répliquer, mais il lève la main pour me faire taire.

— Je te demande de bien réfléchir avant de me répondre parce que personne n’est mieux placé que moi pour savoir qui tu étais à son arrivée.

Je baisse la tête et ne quitte pas des yeux mes doigts entremêlés.

— Je l’aurais détruite… Psychologiquement, je l’aurais bousillée.

— Ça a le mérite d’être honnête !

— Je n’aurais pas passé une journée ici avec elle dans les parages.

— Finalement, elle a plutôt bien évalué la situation…

— Arrête de te foutre de ma gueule ! Ce n’est pas moi qui l’ai poussée à garder ça pour elle ! Elle a menti parce que c’était plus facile !

— Je pense que vous avez tous les deux une part de responsabilités dans ce qui s’est passé !

— Même si c’est vrai, que suis-je censé faire ? J’efface l’ardoise et on reprend notre vie comme si rien ne s’était produit ?

Frank me fixe très durement. Son index se presse contre mon buste.

— Je te disais de ne pas faire une énorme bêtise, tout à l’heure. N’oublie pas qu’à l’instant où on se parle, elle est en haut d’une liste d’attente longue comme mon bras, que sans cette greffe, elle n’a aucune chance ! Alors, j’ai une dernière question pour toi, après je te fous la paix : c’est vraiment ce que tu veux, Mac : perdre un temps précieux à nourrir rancœur et colère contre une femme qui n’a jamais eu autant besoin de toi ?

Les nerfs à vif, je me lève brusquement.

— On a assez parlé de ça ! Je vais aller bosser, maintenant.

J’aimerais détaler en vitesse et fuir cette discussion qui commence à me prendre gravement la tête, mais Frank m’en empêche une nouvelle fois. Tirant sur mon bras, il me contraint à lui faire face.

— Il y a sûrement un million de choses que tu aurais aimé pouvoir dire à tes parents et à ta sœur avant qu’ils s’en aillent et tu n’as pas eu cette chance. Tu auras toujours ce regret au fond de toi, mais tu n’y pouvais rien à l’époque. Le destin te les a arrachés si brutalement que tu n’as pas pu leur dire au revoir. Aujourd’hui, tu as l’occasion de ne pas revivre ça !

— Elle ne va pas mourir, m’emporté-je en retirant mon bras avec véhémence.

— Je vous le souhaite de tout cœur, mais tu ne peux pas en avoir la certitude. Attention, de ne pas t’en mordre les doigts le reste de ta vie !

C’est à mon tour de pointer l’index vers lui.

— Elle va vivre, tu entends ! Je ne la laisserai pas mourir, c’est hors de questions !

— Tu n’es pas Dieu, Mac.

— Dieu, je l’emmerde et je le mets au défi d’essayer de me la prendre !

Je fais volte-face et entre dans l’hôpital comme une putain de tornade.

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