Legacy, Tome 2- Life
— Salut, Shane ! m’exclamé-je, en battant…
Macsen #24
— Salut, Shane ! m’exclamé-je, en battant des paumes contre le comptoir. Tu as eu du nouveau de Sioux Falls ?
En revenant du réfectoire où j’ai avalé un morceau avant d’aller au bloc pour un pontage coronarien, j’espère avoir enfin reçu le dossier médical de Saige. Grâce à celui-ci, j’aimerais en apprendre davantage sur ce qu’elle a subi depuis sa naissance et mieux appréhender la situation actuelle. Bien évidemment, la lecture de son parcours ne fera pas de miracle. Saige a besoin d’une nouvelle transplantation et je suis totalement impuissant face à cette réalité, mais j’espère la comprendre plus facilement !
— Non, désolé mon pote, il n’y a rien...
— Ce n’est pas vrai ! Je leur ai dit que c’était urgent !
— Je peux les relancer, si tu veux !
— Oui, je viens bien, s’il te plaît…
— Pourquoi est-ce si important pour toi de recevoir ce dossier ? se renseigne Shane tout en pianotant sur son ordinateur.
— Je crois qu’une part de moi aspire à mieux la cerner et l’autre veut seulement s’assurer qu’elle ne me dissimule plus rien…
Je regarde mes doigts tapoter sur le bois un moment avant de lancer une œillade un peu confuse à mon ami.
— C’est débile, tu ne crois pas ?
Il a un léger mouvement d’épaule.
— Elle t’a menti donc je dirai que non. À ta place, j’aurais fait pareil.
L’ironie dans tout ça, c’est que je me sens coupable de consulter son dossier sans l’en avoir avisé.
— Et qu’est-ce que tu vas faire si tu t’aperçois qu’elle te cache encore des trucs ?
— Je n’en ai aucune idée ! Ne pas lui montrer que je lui en veux est déjà compliqué. Je vais avoir du mal à encaisser si elle continue à me mentir malgré tout ce que nous venons d’endurer.
— Je comprends…
Sentir les vibrations de mon portable depuis la poche de ma blouse détourne mon intérêt de cette conversation avec Shane. Je consulte mon téléphone et constate l’arrivée d’un SMS provenant de Tessa. Je m’apprête à en faire la lecture quand je sens qu’on me tapote le bras. Je relève les yeux. Shane me fait un geste de la tête qui vise à attirer mon attention sur quelque chose derrière moi. Je me tourne et vois Saige qui marche vers nous. Nos regards se trouvent ce qui l’a fait s’arrêter net.
— Mais qu’est-ce qu’elle fout ici, putain ?
Je repense au SMS de Tessa.
Est-ce pour me dire que sa sœur s’est fait la belle qu’elle m’a envoyé ce message ?
Sans plus attendre, je vais à sa rencontre alors qu’elle me dévisage avec une crainte grandissante à chacun de mes pas.
— Euh… salut… bégaye-t-elle quand j’arrive à sa hauteur avec une trouille indiscutable.
Et elle a raison de redouter ma réaction, car la voir ici me fait tourner les sangs. Elle devrait être dans notre lit à se reposer et au lieu de ça, elle a traversé la moitié de la ville pour venir à l’hôpital.
— Je peux savoir ce que tu fais là ?
— Je... euh…
Elle trifouille la lanière de son sac, signe évident de son état de stress.
— Je pensais qu’on pourrait déjeuner tous les deux...
— Non, désolé, Saige, mais je ne vois pas ce que tu fais là ni ce qui a pu te passer par la tête quand tu as décidé de venir « déjeuner » avec moi !!!
Je sens clairement mes nerfs me lâcher progressivement ; conséquence directe de son manque de jugement. Même si tout ceci part d’une gentille attention, il n’y a que cette prise de risque inutile qui en ressort ! J’essaie tant bien que mal de contrôler mes émotions.
Rien ne sert de s’énerver, m’encouragé-je silencieusement. Ça ne peut qu’aggraver les choses ! Je dois seulement la renvoyer à la maison...
— J’ai déjà déjeuné et tu sais parfaitement que ta place n’est pas ici, mais à l’appart à te reposer.
Avec une étonnante délicatesse vu mon état, je la prends par le coude et la guide vers la sortie.
— Mac ! proteste-t-elle, en tentant de se libérer. Je peux quand même me balader une heure ou deux de temps à autre...
— Bah non, justement ! Collins a été claire : repos total !!!
— J’emmerde Collins, s’écrie-t-elle faisant retourner tous les badauds gravitant autour de nous. Et toi aussi, je t’emmerde !!!
Je pousse la première porte qui vient et la traîne dans la cage d’escalier.
— Je peux savoir à quoi tu joues ? Tu es venue jusqu’ici pour me faire une scène ?
— Non, pour passer du temps avec toi, mais comme à chaque fois, tu trouves une bonne excuse pour me rejeter.
— Je ne t’ai jamais rejetée, Saige ! Tu es inconsciente de sortir de la maison, de prendre la route sans aucune surveillance ! C’est pour ça que Tessa m’a appelé…
La tristesse de Saige s’efface brusquement pour laisser place à une surprenante fureur.
— Tessa, crache-t-elle avec dédain. Forcément, elle n’a pas perdu une seconde pour venir chouiner sur ton épaule…
Elle me regarde avec le même mépris qui teinte ces quelques mots.
— Vous me dégoûtez !
Je secoue la tête sans parvenir à comprendre le fond de sa pensée.
— Mais qu’est-ce que tu me fais au juste ?
— Laisse tomber, se rembrunit-elle en tournant les talons. Je vais chercher Tempé et je rentre !
Je la saisis par le poignet et la fais virevolter jusqu’à ce qu’elle finisse face à moi. Cette fois, je ne prends plus de gants quand je comprends que le bébé est venu avec elle.
— Tempérance était avec toi dans la voiture ?
— Bah oui !
J’attrape son visage entre mes mains et je lutte contre moi-même pour ne pas lui faire de mal.
— Mais qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? lui beuglé-je à la figure avant de la repousser abruptement. Putain, mais tu es complètement tarée !!!
— Macsen ? ânonne-t-elle sans voix, sonnée par mon emportement.
— As-tu la moindre idée du risque que tu lui as fait prendre ? Qu’est-ce que tu ne comprends pas dans la gravité de ton état, Saige ? Tu peux faire un arrêt à chaque seconde, tu le sais, non ? Oui, on est toujours sur ton dos et tu ne dois pas rester seule, mais ce n’est pas pour te pourrir la vie qu’on agit ainsi, c’est pour éviter le pire si tu fais une nouvelle crise cardiaque ! Pourquoi suis-je obligé de te l’expliquer, putain ?! Tu es médecin, bordel de merde !!!
— Je voulais passer du temps avec toi, se justifie-t-elle avec une incrédulité qui me fait tout de suite regretter de me montrer si intransigeant.
— Et c’est de la folie, OK ? Je comprends que tu vis mal tout ce qui t’arrive. C’est difficile pour chacun d’entre nous, mais être aussi inconsciente, c’est purement débile !
Je me frotte le visage en soupirant. Quand je reviens vers elle, je suis plus calme.
— Je ne voulais pas m’énerver, mais savoir que tu as pris Tempé avec toi m’a fait péter un plomb !
Et je me sens doublement coupable quand je la vois fondre en larmes devant moi.
— Tessa est partie, se met-elle à sangloter. Je n’avais pas d’autres choix…
J’aimerais la tenir dans mes bras et la réconforter, mais elle me rend tellement barge que je n’y arrive pas. Et puis, elle pique ma curiosité en m’apprenant que Tess est partie.
— Quoi ?
— On s’est disputées et elle a fait ses bagages !
— Pourquoi vous êtes-vous p ris la tête ?
Elle parcourt la pièce en tapotant nerveusement du pied, mais ne répond pas à ma question.
— Saige ?!
— Je me suis montrée odieuse avec elle. Je lui ai dit des choses affreuses...
— Quelles choses ?
De nouveau, elle devient fuyante.
— Elle et toi, hésite-t-elle avant de me confronter à ses merveilles vertes noyées de larmes. Tu me fais mal, Macsen.
Je fronce les yeux.
Elle et moi ? Mais qu’est-ce qu’elle s’imagine à la fin ?!
— Je ne minimise pas la douleur que je t’ai causée en te cachant la gravité de mon état et je te demande pardon, mais ton indifférence est un supplice. J’ai la sensation d’être privée de tout ce qui me donne une raison de me battre contre la maladie.
— Mon indifférence ? Putain, mais, Laura, je ne pense qu’à toi, je ne vois que toi, il n’y a que toi !!! Tout ce que je fais, c’est pour ton bien !!!
— Tu m’évites, Mac ! Dès qu’on est tous les deux, tu es mal à l’aise et tu fais tout pour me fuir.
— Tu crois que c’est facile pour moi ? J’essaie de faire de mon mieux, mais on ne peut pas tirer un trait sur le passé juste en claquant des doigts, Saige !
— Voilà exactement où je veux en venir, Macsen ! Je ne suis plus « Laura ». Je ne suis plus cette nana qui te donnait envie de baiser n’importe où, n’importe quand, je ne suis plus rien pour toi !
— Putain, je n’arrive pas à croire qu’on en soit là, tous les deux !
— Tu veux que je m’en aille ?
Je relève la tête.
J’articule un « quoi » muet, en entendant cette question. Mon cœur manque un battement.
— Est-ce que tu aimerais que je quitte ton appartement ?
J’ai un rire nerveux.
— Tu es vraiment en train de me demander si je veux qu’on se sépare ?
— Tu as peut-être envie de retrouver ta vie d’avant...
— Avant ? Avant toi ? Avant Tempé ? C’est de cet « avant » que tu parles ?
Je croise les bras sur mon torse, la toise sévèrement alors qu’elle finit de m’enterrer un peu plus dans ce trou qu’elle a commencé à creuser pour moi le jour de son premier mensonge.
— Et comment fait-on ça, le petit génie ? Je dépose ma fille devant une église ou je ne sais quoi en espérant que quelqu’un veillera sur elle. Je vire tout ton merdier de mon appart et je retourne faire le tour des bars avec Hux en baisant toutes les nanas que je croise, comme si je n’étais pas tombé amoureux de ma fille et que tu n’avais pas détruit tout ce que j’étais avant que tu débarques à Chicago.
— Non, mais...
— Mais quoi, putain ?! Tempé, nous, notre vie ensemble ; tu as fait que ce soit possible, tu as voulu tout ça et je me suis laissé prendre au jeu simplement parce que tu étais l’être en qui j’avais le plus confiance et tu m’as trahi !
— Non, secoue-t-elle la tête.
— Si ! C’est exactement ce que tu as fait ! Je t’aimais comme un malade, je t’ai donné tout ce que je suis, j’ai remis mon cœur entre tes mains et tu m’as menti.
— Je... je ne voulais pas...
— Je ne sais pas ce que tu désirais exactement, mais tu as brisé tout ce que tu t’es donné tant de mal à construire.
— Alors, je ferai mieux de te rendre ta liberté ? pleure-t-elle à chaudes larmes.
— Le problème est que je suis incapable de vivre sans toi, mais je ne sais plus être avec toi, voilà ce que tu m’inspires...
— Qu’est-ce qu’on fait dans ce cas ?
— On ?!? Mais il n’y a pas de « on », c’est bien ça le problème. Il y a toi qui décides de me donner telle ou telle information à propos de toi, mais tu n’agis pas comme si tu croyais sincèrement à ce « on ». J’ai fait l’impensable pour toi, ce n’est plus à moi d’agir !
Je fais volte-face avant de lui lancer :
— Fais ce que tu veux avec ta vie ! Visiblement, tu persistes à n’en faire qu’à ta tête, qu’importe ce que j’éprouve. Qu’une chose soit bien claire entre nous : ne t’avise plus jamais de faire courir le moindre danger à la petite. Je la récupérerai à la crèche après le boulot !
**
En quelques pas, je suis de retour à l’accueil du service de chirurgie et tout en moi n’est que colère et frustration lorsque j’y retrouve Shane. Le regard craintif qu’il pose sur moi indique clairement qu’il a deviné le tragique déroulement de notre entrevue. Comment pourrait-il en être autrement ?
Non, mais elle croit sérieusement qu’une petite visite à l’hôpital, qu’un déjeuner et quelques mots d’excuse suffiront à effacer ce qu’elle a fait ? Pourquoi ne réalise-t-elle pas l’ampleur de son erreur ?
Je me suis donné à cette femme comme jamais je pensais être en mesure de le faire. Je me suis voué à elle, à notre fille, à la vie que nous voulions bâtir ensemble et elle me cache un détail aussi important et primordial que son cœur défaillant.
Comment lui faire de nouveau confiance après avoir ressenti une telle déception, une si grande trahison ?
Je lui ai révélé des choses extrêmement personnelles et, de son côté, elle a gardé le silence sur sa santé. J’ai encore du mal à réaliser...
Malgré qu’elle ait décidé de rester, après ces moments incroyablement merveilleux que nous avons partagés lors de notre escapade à Winthrop, elle a fait le choix de ne pas avoir foi en notre couple. Je nous pensais tellement forts, mais, apparemment, je suis le seul con à réfléchir de cette manière. À ses yeux, tricher, mentir est plus logique que de me permettre de la soutenir dans une épreuve aussi délicate.
Qui suis-je vraiment pour elle ? Je me le demande.
N’est-ce pas ça l’amour ? Se réfugier dans les bras de l’être aimé lorsqu’une difficulté se présente. La surmonter, la combattre main dans la main, en puisant en l’autre la force nécessaire. L’amour, c’est vivre à deux ; les bons comme les mauvais moments... En tout cas, c’est ainsi que j’envisageais les choses avant que Saige me démontre que nous n’avions pas la même vision du couple.
— Ça ne s’est pas bien passé, je me trompe ? se renseigne Shane en me voyant débarquer avec ma tronche de six pieds de long.
Je réponds « non » de la tête dans un soupir frustré.
— Mec, tu devrais essayer de te détendre avec elle...
— Ne t’y mets pas toi aussi !
— Comme tu voudras ! Après tout ce n’est pas moi qui effraie ma nana...
Je le foudroie du regard, mais Shane me tient tête.
— Bah quoi, c’est vrai ! Elle tremblait comme une feuille face à toi, mais, si ça te plaît de lui inspirer ce genre de sentiments...
— En parlant de nana, tu as eu des nouvelles de Tessa, ce matin ?
— Non, aucune depuis hier soir. Pourquoi ?
— Laura vient de me dire qu’elles se sont pris la tête.
— Une embrouille entre sœurs, ce n’est pas bien méchant...
— Il y a un truc qu’il faut que tu piges à leur propos : les siamoises ne sont pas n’importe quelles frangines ! Tessa et Saige n’ont pas l’habitude de s’engueuler, mais, en ce moment, tout est très compliqué entre elles. La tournure que prend la situation me plaît de moins en moins. Et puis, ça doit être sérieux pour que Tessa s’en aille.
— Elle a quitté ton appart ?
J’acquiesce. Je récupère mon téléphone dans ma blouse et compose le numéro de cette dernière. Elle décroche rapidement.
— Salut...
— Tu es où, Nelly ?
— Va te faire foutre, Cole ! Je ne suis pas d’humeur !
— Alors, c’est vrai ce qu’elle m’a dit, vous vous êtes embrouillées.
— Non, on ne s’est pas engueulées, Mac ! Elle s’est juste déchaînée sur moi parce que tu agis comme un foutu connard !
— Je voulais savoir comment tu allais, mais si c’est pour m’en prendre plein la gueule...
— Chacun son tour !
— J’essaie vraiment de faire de mon mieux, mais putain, elle m’a menti !
— Ouais, et maintenant, elle croit qu’il se passe un truc entre nous !!!
— Je n’ai jamais rien entendu d’aussi débile !
— Passe tes journées enfermé dans une chambre à ruminer et tu comprendras peut-être ce qui pousse Saige à devenir parano au point de me reprocher de vouloir lui voler sa vie !
— C’est ce qu’elle t’a dit ?
— Mot pour mot !
— Elle a pété un câble, ce n’est pas vrai !
— Elle est malheureuse, braille Tessa dans le téléphone. Finalement, tu es toujours le même demeuré que j’ai rencontré la première fois !
— Tes mots doux m’avaient manqué, tu sais...
— Va au diable, espèce d’enfoiré ! Tout ça, c’est de ta faute ! Arrange ce foutoir sinon je la ramène chez nous. Je ne laisserai pas ma sœur souffrir jour après jour parce que tu n’es pas capable de mettre ton petit ego de côté deux secondes ! Oui, elle a merdé, elle le sait très bien, mais bordel, elle a un putain de combat à mener pour survivre et toi, tu n’es pas capable de mettre ta rancœur de côté !
Shane qui jusqu’ici écoutait attentivement ma conversation — enfin le lynchage de Tessa — s’éloigne en direction du fax. Il lève alors plusieurs feuilles de papier et les agite dans ma direction. Je comprends qu’il s’agit du dossier médical de Saige.
— Tessa, je dois te laisser, j’ai un truc important à gérer !
— Plus urgent que ma sœur ?!
— Je vais m’occuper de cette histoire dès ce soir, mais, pour le moment, je dois retourner au boulot.
— Tu me promets de la rassurer ?
— Oui, et toi, reviens à la maison !
— Je n’en sais rien, Mac. Elle est vraiment furax après moi. Elle pense que tu ne l’aimes plus et que j’en suis responsable !
— C’est des conneries ! Je suis fou d’elle et rien ne changera ça. J’ai simplement du mal à me détendre quand je suis avec elle.
— Il va falloir que tu remédies à ça !
— Oui, je sais ! Écoute, viens manger avec nous, ce soir et on mettra tout ça sur la table, OK ?
— Je serai là !
Je laisse échapper un gloussement.
— Moi, amoureux de toi, elle est sérieuse là ?
— Ferme-la, sale connard suffisant !
— Je suis bien trop sexy pour une nana comme toi !
— Oh, mais, je lui offre volontiers la place, t’inquiète s ! Tu me donnes envie de gerber !
— Finalement, je ne sais pas si c’est prudent que tu reviennes à la maison ; je vais probablement t’étouffer dans ton sommeil.
— Pauvre con...
Et elle raccroche. Je ris encore quand mon regard croise celui de Shane et son expression est clairement un avertissement.
— Oh, c’est bon , j e rigole.
— C’est hilarant, sérieux...
Il me tend le fameux dossier.
— Je ne sais vraiment pas ce que tu lui trouves !
Je commence à consulter les pages où est résumé le parcours médical de Laura.
— Tu parles de la nana qui est l’identique de la tienne ?
— Crois-moi, mon pote, elles n’ont que leur physique en commun. Mais, même là, il y a une différence...
— Et laquelle ?
Je lève le nez de mes papiers.
— Saige est mille fois plus belle.
— Elle a raison, tu es un gros con !
Je me marre de le voir partir en ronchonnant avant de me replonger dans ma lecture. Attentivement, je parcours une page après l’autre, j’enregistre tous les détails qui me semblent importants quand une information primordiale ressort du document.
— Putain, c’est une blague !
Je relis une fois, deux fois, puis trois fois cette date qui ne manque pas de sens pour moi. La même qui me replonge en enfer année après année. Le 23 mai… Le jour où Saige a reçu son nouveau cœur. Le 23 mai… Le jour où on a débranché Legacy…
Je secoue la tête, ma vue se trouble quand je crois que je vais m’évanouir.
« Heure du décès : 11 h 56 » avait dit le médecin alors que le moniteur cardiaque auquel était branchée ma petite sœur bipait encore. Il l’avait coupé et nous étions restés dans la chambre avec elle, un bref instant, avant que l’équipe médicale ne l’emporte — 11 h 56 — comme dans mon cauchemar.
J’attrape mon portable posé sur le comptoir le manipule les mains tremblantes.
— Non, non, non... pas ça. Elle ne m’a pas fait ça...
Je glisse mon téléphone à mon oreille.
— Macsen ? décroche mon interlocutrice.
— Où es-tu ?
— À la maison, pourquoi ?
— Je crois que tu as des choses à me dire et je ne supporterai aucun mensonge de ta part.
— Des mensonges ! Mais de quoi parles-tu ?
— De Legacy !
Un blanc s’ensuit.
— J’arrive ! J’ai besoin qu’on discute face à face.
— Je t’attends...
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Saige#25
Tu voulais le pousser à bout pour qu’il laisse exploser ce qu’il garde sous silence depuis des jours, eh bien, voilà, c’est fait ! Te sens-tu mieux, maintenant ? se moque ma conscience.
Oh, non, je ne me sens pas mieux, bien au contraire ! Je suis atrocement mal.
Je dévale les marches les unes après les autres sans comprendre comment je ne trébuche pas tellement mes larmes m’aveuglent. Mon corps ne tarde pas à me rappeler qu’il n’a plus l’habitude que je le sollicite de cette manière. Tous mes signaux d’alarme passent au rouge et ma respiration s’emballe. Je ralentis ma course effrénée et me laisse glisser le long de la rambarde jusqu’à finir assise sur la dernière marche. J’ai besoin de souffler. J’accorde à mon cœur un moment de répit pour retrouver un rythme normal. Le front pressé contre l’acier, une main posée sur ma poitrine, j’inspire et expire. Je me focalise sur ma respiration, sur les battements de mon cœur qui paraissent se calmer. Je ne veux penser qu’à ça et oublier toutes ces paroles douloureuses que nous nous sommes dites.
Non, je ne dois plus y songer, c’est trop pénible, je lui ai fait trop de mal. Comment ai-je pu être aussi idiote ?
Depuis mon premier jour à Chicago, j’ai enchaîné les erreurs ! La première de cette très longue liste : avoir demandé à Moore de me changer de résident !
Pourquoi ne suis-je pas restée avec Collins ?
Mon rapprochement avec Macsen aurait été plus lent, moins brutal et j’aurais pu mieux l’appréhender. Au lieu de ça, j’ai laissé mon obsession pour lui influencer mes choix. Résultat, je me suis jetée dans la gueule du loup sans y être émotionnellement préparée. J’ai été attirée comme un papillon vers la lumière. Pourtant, rien n’était lumineux chez lui, à cette époque. Macsen, c’était ma rédemption. Je voulais me racheter de lui avoir volé sa vie.
Je n’ai jamais réussi à vraiment comprendre pourquoi je ressens les choses ainsi ni ce qui me pousse à me sentir tellement coupable de vivre alors que Legacy est morte. Même mes nombreuses séances chez mon psy ne m’ont aidée à y voir plus clair. D’ailleurs, mon thérapeute n’était pas favorable à l’idée que je rencontre Macsen. À ses yeux, mon état d’esprit n’était pas le bon pour entreprendre une telle démarche. Ce fut le dernier conseil qu’il m’ait prodigué, car à partir de cet instant, j’ai cessé nos entretiens et je me suis inscrite en médecine.
Et tout a été si vite après mon premier jour, ma première erreur…
Tout a commencé avec ce fichu pari qui aurait dû me pousser dans le sens opposé de Macsen, mais non ! Je n’ai vu que la détresse et la solitude dans ce mode de vie qu’il a adopté, toutes ces années. Je n’ai entendu que ses appels à l’aide à travers cette fuite en avant dans sa propre existence.
Et puis, je ne dois pas oublier mon petit bout d’amour : Tempérance. Je dois reconnaître m’être servie d’elle pour accéder au cœur de Macsen. Cette vérité m’a frappée lorsque nous nous sommes retrouvés dans la douche quand Mac venait de rentrer chez lui, ivre. Les liens entre un père et son enfant ; je n’avais plus que cette unique carte à jouer !
Cependant, à aucun moment, je n’ai eu la prétention de croire qu’il puisse m’aimer moi. Pour ma part, j’avais compris que j’étais foutue. Je me suis toujours sentie liée à lui, alors, quand j’ai posé les yeux sur cet homme beau comme un dieu, j’ai su qu’il était et qu’il demeurerait à jamais la raison pour laquelle je ne pourrais pas tomber amoureuse.
Avant Mac, je n’en jamais été capable, parce qu’il hantait mes pensées. Je ne l’avais jamais vu, il n’était qu’un nom trouvé sur Internet, mais tout me ramenait à lui en permanence ; il m’obsédait totalement. Dans ces conditions, avoir une relation suivie et sérieuse était impossible. Maintenant, je peux mieux analyser les choses et ma conclusion est que mon destin s’est joué le jour où j’ai reçu mon nouveau cœur. Et mon destin, c’est Macsen Cole !
— Saige ?
Je sursaute lorsque je sens une main se poser sur mon épaule.
— Saige, est-ce que tout va bien ?
Encore perdue dans mes pensées, j’observe Huxley s’agenouiller devant moi. Le regard hagard, je le dévisage sans dire un mot. Il plonge la main dans la poche de sa blouse.
— Je vais appeler Mac…
Non, non, pas Macsen…
J’enroule mes doigts sur son poignet pour l’interrompre.
— Non, s’il te plaît, ne fais pas ça…
— Mais…
— Je t’en prie…
Il capitule et range son téléphone.
— Je veux bien faire ce que tu me demandes, mais j’aimerais comprendre ce que tu fais ici à pleurer.
Mes épaules s’abaissent subitement comme si elles n’en pouvaient plus de porter tout le poids du mensonge.
— On s’est disputés.
— Oh…
Huxley s’assied à ma droite et pose une main amicale sur mon avant-bras.
— Vas-y, raconte !
Je lui balance un regard on ne peut plus perplexe. Il écarte les bras en signe d’étonnement.
— OK, j’ai agi comme un con avec toi, je le reconnais, mais, après toi, je suis la personne qui connaît le mieux ce mec !
Je secoue la tête.
— Je ne crois pas, non !
— Je t’ai donné de très bonnes raisons de ne pas pouvoir te fier à moi, mais je t’assure que tu te goures sur mon compte ! Mac est comme un frangin pour moi. Même s’il a changé la manière de gérer sa vie, il reste Macsen...
— Peut-être... Cela dit, je ne vois toujours pas la moindre bonne raison de me confier à toi !
— Ça te ferait sûrement du bien de vider ton sac. J’ai conscience qu’il sait se montrer très dur parfois !
Je détaille chacun des traits du visage d’Huxley en m’interrogeant sur le côté judicieux de me livrer à lui. Oui, Mac et lui sont proches depuis des années, mais baiser et picoler ne sont pas les fondements les plus primordiaux d’une amitié.
Je soupire avant de me relever.
— Je ferai mieux de rentrer chez moi !
Je tire sur la manche de mon pull et essuie mes joues.
— C’est gentil de t’être arrêté. Salut, Huxley !
J’aborde le dernier escalier avant le rez-de-chaussée.
— Tu savais qui il était !
Je me stoppe net et jette un regard en biais à Huxley qui est appuyé contre la rambarde.
— Pardon ?
— Lorsque tu es venue nous trouver en salle de garde à ton premier jour, tu as fait genre de ne pas savoir qui il était, cependant, tu avais demandé à Moore de changer de résident afin d’être avec Macsen.
— Je le connaissais de réputation, c’est tout !
Bien plus mal à l’aise que je le laisse paraître, je décide de me sauver très loin de ce type bien trop curieux à mon goût, mais sa main se referme sur mon bras, il me retient.
— Saige Lane, née le 3 juin 1994 à l’hôpital de Sioux Falls dans le Dakota. Tu connais bien cet hosto pour y avoir passé toute ton enfance en raison d’une hypoplasie du ventricule gauche.
D’un geste vif, je retire son bras et le repousse violemment.
— Tu as fait des recherches sur moi ? Tu as vraiment un problème, Huxley !
— Je viens de te le dire, Mac est comme un frère pour moi ! Depuis le début, je lui recommande de se méfier de toi. J’ai toujours su que tu ne joues pas franc-jeu. Tu l’as eu avec ta chatte et il refuse d’ouvrir les yeux, mais pas moi !
— Tu es complètement cinglé...
— Et toi, tu es une menteuse ! Une putain de grosse menteuse !
— Va te faire foutre, Huxley !
Mon pied foule la marche inférieure.
— Tu vas trop loin, Saige !
— Fiche-moi la paix, espèce de pervers !
Et de nouveau, je suis happée par le bras. Huxley me force à lui faire front. Je le frappe en retour.
— C’était sa sœur, putain, beugle-t-il tandis que je frappe son torse à plusieurs reprises en lui sommant de me lâcher.
Je m’immobilise.
— Qu’est-ce que tu as dit ?
— Et toi, Saige, qu’est-ce que tu as fait ?
Je bats de cils pour chasser mes larmes.
— Legacy, c’est…
Il baisse la tête et prend une longue inspiration comme s’il essayait de retrouver son calme.
— Tu n’as pas idée comme sa mort l’a meurtri ! Il n’y a rien de plus sacré pour lui que sa petite sœur et là, tu vas trop loin !
— Lâche-moi, lui ordonné-je avec sévérité, malgré les larmes qui roulent sur mes joues et l’étau qui me serre la gorge.
Il obéit. Je manque de tomber quand je suis enfin libre.
— Trois fois, me dit Huxley. À trois reprises, je lui ai sauvé la vie.
Lui sauver la vie, mais comment ça ? Est-ce qu’il est vraiment possible que Macsen en soit arrivé à une telle extrémité ? Je ne peux pas y croire...
— Il a tenté de se foutre en l’air à trois reprises en se bourrant de médocs et de whisky et tu sais quel jour il a choisi pour le faire ?
Je reste figée. Mon cerveau est complètement engourdi par toutes ces informations qui lui parviennent et qu’il est incapable d’intégrer. Non, je suis dans l’impossibilité d’assimiler ce que me révèle Huxley. Même cette bouffée de stress dont j’ai été prise en comprenant qu’Huxley sait qui je suis s’est envolée quand j’apprends de la bouche du meilleur ami de Macsen qu’il a attenté à ses jours.
— Il n’a pas choisi le jour de l’accident ou celui où elle a été débranchée. Non, à chaque fois, il a fait ça le jour de l’anniversaire de Legacy. Tu ne mesures pas ce qu’elle représente pour lui.
— Il faut que…
La peur altère ma prononciation.
— Il faut que j’y aille.
Cette fois, Huxley me laisse partir.
— Tu n’as aucune idée de qui est Macsen et, crois-moi, tu ne vas pas tarder à le savoir, me lance-t-il avant que je pousse la porte de la cage d’escalier et que je disparaisse.
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