Legacy, Tome 2- Life
Un bruit de vaisselle. Une main passe dans mes cheveux.
Saige#29
— Saige ?
Un bruit de vaisselle. Une main passe dans mes cheveux.
— Je t’ai apporté de quoi manger, mon étoile.
Je sens un baiser sur ma joue. J’ouvre péniblement les paupières. Il fait sombre dans la chambre, ma vue est trouble. Certainement à cause de mes yeux gonflés. Je remue sous les draps et tourne le dos à ma sœur assise au rebord du lit.
— Je ne peux rien avaler, mâchouillé-je, la tête enfouie dans l’oreiller.
Je respire l’odeur qui s’en dégage — son odeur — je m’en imprègne dans une longue inspiration.
— Ma Saige, me dit tendrement ma sœur en me cajolant. Je sais que tu as de la peine, que tu es chamboulée par tout ce que Macsen t’a dit, mais ne pas te nourrir ne résoudra rien. Tu as besoin de rester en forme. Ne perds pas de vue ton but premier : tu dois te battre !
— Me battre pour quoi, pour qui ? Je viens de foutre en l’air toute ma vie !
— Mais non… Mac a fait ce que j’avais prédit : il s’est montré impitoyable, mais je suis persuadée qu’il ne pensait pas tout ce qu’il a dit !
— Bien sûr que si ! Je l’ai vu dans ses yeux, Tess, il me hait…
— Essaie de te mettre à sa place une seconde ! Ça a dû être un sacré choc en comprenant le vrai but de ta présence à Chicago. Tu sais mieux que quiconque qu’il n’accorde pas facilement sa confiance, alors il se sent trahi, mais dans quelques jours, quand il aura pris le recul nécessaire pour analyser la situation, il se souviendra que tu n’es pas une personne mauvaise, que tes intentions sont louables, que tu as seulement été maladroite…
— Maladroite ? Tu es naïve, Tessa. Mac a vu juste : je ne suis qu’une menteuse. Je me suis jouée de lui, de ses sentiments. Je n’ai pas respecté sa peine et son deuil. Je ne mérite pas ce cadeau que la vie m’a offert, cette seconde chance…
Il y a un boum, après que le matelas est remué sous moi.
— Bon ça suffit ! s’impatiente ma sœur avant de tirer sur les draps. J’en ai assez !
Je m’assieds et tente de récupérer le bout de tissu dont elle vient de me délester.
— Tessa, rends-moi ça !
— Tu n’as pas bougé de ce lit depuis qu’ils sont partis et là, je dis stop ! Ce n’est pas en restant dans ton lit à pleurer que tu vas arranger les choses avec Mac…
— Il n’y a plus rien à faire, m’écrié-je en frappant des poings sur le matelas. Il m’a dit d’aller en enfer, Tessa ! Je peux aussi bien crever demain, il n’en a plus rien à foutre ! Moi non plus d’ailleurs…
— Il faut que tu te battes pour eux, Saige !
— Tu trouves que je suis en état pour ça ?! Mon cœur menace de cesser de fonctionner. Il peut partir en vrille à n’importe quel moment !
— Raison de plus pour ne pas perdre une seconde, essaie de lui parler !!!
Tessa passe lentement les mains dans ses cheveux, les repousse dans son dos.
— Tu te souviens de ce que nous disaient papa et maman quand nous étions petites ?
Je plisse les yeux pour lui signifier mon incompréhension.
— Tu étais souffrante et chaque jour était une victoire contre la maladie. Nous vivions toujours dans la peur que ton cœur ne tienne pas jusqu’à l’opération suivante.
Elle s’accroupit au pied de mon lit et emprisonne mes mains dans les siennes.
— Tous les soirs, nous remerciions le ciel de t’avoir protégée et nous avions pour habitude de nous dire à quel point nous nous aimions avant de nous coucher.
Elle a un petit rire ému.
— C’était un véritable défilé dans la chambre, mais pas une fois nous ne sommes endormis sans nous être dit que nous nous aimions.
J’essuie mes propres larmes.
— Et si tu étais à l’hôpital, nous te téléphonions et aucun de nous n’a jamais manqué à l’appel pour te souhaiter « bonne nuit » et te glisser un « je t’aime ».
— Je m’en souviens, Tessa.
— Un jour, j’ai demandé à nos parents pourquoi ce rituel leur tenait tant à cœur. Papa m’a répondu qu’avec ta maladie, ils ne pouvaient jamais savoir de quoi serait fait le lendemain. Ils redoutaient toujours le pire et le plus important pour eux était que, quoi qu’il puisse se produire, nous nous souvenions de ces mots tendres, de cet amour partagé, pour que jamais nous n’ayons le moindre regret.
— Ils ne m’ont jamais parlé de ça…
Sa main remonte à hauteur de ma joue.
— Ne t’endors jamais avec le regret de ne pas lui avoir dit ce que tu ressens pour lui et pour ta fille, mon étoile. Tu ne sais pas de quoi demain sera fait et, même s’il est fâché et qu’il ne t’écoute pas tout de suite, tu lui auras dit combien il compte à tes yeux et il ne l’oubliera pas !
— Il va falloir un miracle pour qu’il m’entende, Tessa. Mac est l’être le plus borné que je connaisse.
— Il est têtu, mais c’est un homme intelligent et, quoique tu en penses, il a une grande tendresse pour toi. Il a juste besoin de temps. Tu as réussi à l’amadouer une fois, tu peux y parvenir à nouveau.
— Je crois que c’est trop tôt. Je dois lui accorder de l’espace.
— Sûrement , m ais ça ne veut pas non plus dire que tu ne dois pas lui montrer comme tu l’aimes.
Je laisse ma tête retomber sur l’épaule de ma sœur.
— Comment suis-je supposée vivre sans lui, sans mon bébé ? C’est au-dessus de mes forces !
Je sens ses bras m’étreindre.
— Tu es plus courageuse que tu le crois ! Tu as vaincu cette foutue maladie une fois, tu sauras surmonter cette nouvelle épreuve. Tu as tout abandonné pour venir ici et y apprendre ton futur métier. En chemin, tu es tombée amoureuse de cet homme dont tu n’as jamais cessé de te soucier sans même vraiment savoir qui il était. Il a toujours tenu une place dans ta vie, vous êtes liés l’un à l’autre et tu ne peux pas renoncer à tout ça !
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Macsen #30
Le lendemain — Le jour d’après — ce jour-là est, à mon sens, pire que celui où la vie bascule. Sur le moment, il y a l’onde de choc ; cette impression d’avoir pris un grand coup sur le crâne et la sensation d’être complètement sonné qui en découle suffit à se sentir presque insensible à cette merde. J’ai éprouvé exactement la même chose à la mort de mes parents.
Lorsque Nicole m’a annoncé leur décès, j’étais comme abruti par cette nouvelle. Mes émotions étaient anesthésiées par la violence de la réalité qui venait de s’abattre sur moi. Le souvenir le plus pénible a été celui du redoutable « lendemain ». Celui où tu te réveilles et, pendant un quart de seconde, la vie est belle.
Un quart de seconde, le temps nécessaire à la mémoire pour s’éveiller. Tu regardes autour de toi quand l’engourdissement de ton cerveau s’estompe et, peu à peu, tu te rends compte que tu n’as pas dormi dans ton lit, que tu n’es pas dans ta maison. Non, tu es chez Nicole et Robert… Alors, sonne le glas de la réalité ! Ta réalité de merde où tu n’as plus rien au monde : ni ta mère ni ton père et où ta sœur lutte pour survivre. Celle-là même où, du haut de tes neuf ans, tu sais que plus rien ne sera jamais comme avant.
Le jour d’après — vingt et un ans plus tard — je me réveille dans ce plumard bien moins étranger qu’à l’époque. Et quelle est ma réalité, aujourd’hui ? Ce lit pliant à deux pas de moi où dort ma fille ? Non, ma vérité, c’est l’absence. L’absence de celle qui, d’ordinaire, occupe l’autre partie du lit, celle que je croyais connaître : Saige… Qui est-elle vraiment ? Qu’elles sont les raisons qui l’ont poussée vers moi ? Qu’est-elle venue chercher à Chicago ?
Saige… Depuis vingt et un ans, elle vit par le biais de Legacy, grâce à son cœur ; cet organe qui symbolise la vie. Pourtant, ma sœur n’était plus qu’un corps relié à des machines, son esprit, lui, avait déjà rejoint nos parents et, moi, je n’étais plus qu’un orphelin… Finalement, si j’analyse un peu les choses, je crois que je n’ai jamais accepté ce « statut ». Comme je n’ai jamais voulu faire face à leur disparition. J’ai emménagé ici et vécu auprès de ma tante, de mon oncle et de ma cousine en occultant cette partie de ma vie qui me rattachait à ma famille.
Saige a été la seule personne sur terre à me mettre face à ma peine et j’ai accepté mon passé, car pour la première fois, je me sentais assez fort pour surmonter mon chagrin. Cette force me vient d’elle, de l’amour dont elle m’a couvé ces dernières semaines. Je m’en suis servi comme un bouclier pour affronter la douleur et les idées noires. Il ne me restait plus qu’à tourner cette page sombre, à pardonner à la vie et au destin de m’avoir violemment éprouvé et de me bâtir un avenir ; un dont mes parents pourraient être fiers. Ce renouveau, je ne l’envisageais qu’avec elle, mais, aujourd’hui, je n’ai plus qu’aucune certitude en ce qui la concerne. Je ne sais plus qui elle est ni ce qu’elle attendait vraiment de moi en venant ici.
Elle m’a dit, avant que je m’en aille, qu’elle voulait simplement me demander pardon. Il m’est apparu que Saige se noie dans un sentiment de culpabilité difficile à comprendre pour tout un chacun. La psychologie n’est pas mon domaine de prédilection et je n’ai pas la moindre idée de ce que Laura a pu ressentir, en sentant un autre cœur que le sien battre dans sa poitrine. Sa démarche visant à en apprendre plus sur sa provenance ne me surprend guère : ça lui ressemble tant, c’est tellement elle...
J’essaie de visualiser le passé et de faire quelques suppositions : que ce serait-il passé si Saige m’avait dit d’emblée qui elle était ? J’aurais été choqué de l’apprendre, c’est certain, mais quel regard aurais-je porté sur elle ? J’avoue que je n’en ai pas la moindre idée ! J’étais tellement différent. La disparation de Legacy était un sujet tabou pour moi, alors je ne crois pas que ça se serait bien passé !
Et comment dois-je gérer la situation, maintenant ? J’ai pris deux ou trois fringues, mon bébé et je me suis tiré, mais cette situation n’est pas définitive. Donc, voilà le topo : Saige habite dans mon appart, je squatte chez ma tante et on a un enfant en commun… Quelle tournure puis-je donner ma vie maintenant que je sais ? S’il n’y avait pas Tempérance, je lui aurai ordonné de dégager de chez moi séance tenante et je me serais lavé les mains de son devenir.
Cependant, je ne peux occulter ma fille et l’importance de Saige dans son existence. Comment la priver de la chance d’être tellement aimée ? C’est inconcevable ! Si je suis totalement paumé sur quoi faire pour nous, je n’ai qu’une seule certitude : Tempérance grandira avec son père et sa mère pour veiller sur elle...
Hors de question que ma fille vive l’enfer que j’ai enduré étant môme.
En silence, je quitte mon lit, enfile un pantalon et un tee-shirt avant de marcher discrètement jusqu’au petit lit où se repose ma belle princesse.
— Mon chat, murmuré-je en me régalant de la voir dormir si profondément. Papa te promet que maman sera toujours auprès de toi. Je vais la sauver, je t’en donne ma parole, mon trésor. Jamais rien ni personne ne te séparera d’elle.
Je replace délicatement sa couverture sur elle pour pas qu’elle ait froid et sors de la chambre en n’oubliant pas le baby-phone.
Sur le palier du premier étage, je dois avouer que je n’en mène pas large à l’idée de me retrouver ici, après toutes ces années. Ce n’est pas déplaisant. J’ai seulement l’impression d’avoir fait un tel bond en arrière. Pourtant, j’éprouvais une grande fierté d’avoir si bien avancé !
J’aborde le couloir donnant sur l’escalier.
Il s’en est passé des choses depuis la dernière fois où j’ai vécu ici. Je suis devenu médecin, j’ai fait mon internat et je me suis élevé au rang de chirurgien cardio-thoracique ; sûrement le meilleur de l’État de l’Illinois. Ma carrière est une vraie réussite, mais ce n’est rien en comparaison de ce qui m’a réellement transformé, de ce qui fait de moi un homme : ma fille ! Je n’aurais jamais cru ça possible pourtant, devenir père m’a transcendé. Je me suis épanoui dans le regard gorgé d’amour de Tempérance.
Oui, j’en ai fait du chemin depuis ma dernière nuit passée sous ce toit.
C’est sur cette réflexion que j’entre dans la cuisine. J’y trouve Nicole assise autour de la table. Déjà apprêtée avec élégance, elle m’accueille d’un œil attendri.
— Bonjour, mon chéri !
— Bonjour !
Je m’intéresse à la cafetière. Un peu de caféine me fera le plus grand bien. Et puis, je dois admettre que je ne suis pas très à l’aise en présence de ma tante. Une part de moi lui en veut de m’avoir caché une chose aussi primordiale que le prélèvement des organes de ma sœur.
— As-tu pu te reposer ?
Je hausse les épaules.
— Bof… pas vraiment…
— Et la petite ?
— Elle, elle dort comme un loir.
— Tant mieux alors…
Je l’observe replonger le nez dans sa salade de fruits, comme si sa décision passée ne venait pas de me péter à la gueule en ravageant tout ce que je tentais de construire avec Saige. Comme toujours, dominer cette rage qui me consume de l’intérieur devient impossible. J’ai trop de colère, de rancune, d’incompréhension au fond de moi… Je balance la tasse que je tiens dans les mains dans l’évier. Le bruit de vaisselle qui se brise l’a fait se retourner.
— Macsen ?
— Comment as-tu pu me faire un truc pareil ?
Je marche jusqu’à elle, tire la chaise la plus proche de la sienne et m’assieds dessus.
— Que tu ne me parles pas de ça quand j’avais neuf ans, je peux l’accepter, j’étais trop jeune pour piger ce que ça impliquait, mais j’ai grandi…
Je frotte mon visage, souffle dans mes mains.
— Je suis devenu médecin, bon sang ! S’il y a quelqu’un qui peut saisir l’intérêt de votre geste, c’est moi, bordel !!!
— Comme tu viens de le dire, tu étais trop petit au moment où nous avons signé les papiers. Quand tu as été en âge de comprendre, tu avais retrouvé le cours d’une vie normale. Avec ton oncle, nous avons évoqué la possibilité de t’en parler, mais l’idée de te faire replonger dans l’horreur de l’accident nous a refroidis. Tu étais fragile, Mac. L’équilibre que nous avons tenté de t’offrir l’était également. Comment prendre un tel risque ?
— Sauf qu’aujourd’hui, je suis en enfer !
— Comment aurions-nous pu soupçonner qu’un jour nous allions nous retrouver en face de la personne qui a reçu son cœur ? La probabilité que tu en tombes amoureux était de l’ordre de zéro !
La tête jetée en arrière, je passe lentement les mains sur mon crâne.
— Je n’arrive toujours pas à réaliser ! Elle a gardé cette information pour elle depuis le premier jour…
— Sans vouloir te blesser, je peux me mettre à sa place…
Même si mon but n’est pas d’accabler ma tante, je ne peux retenir un regard noir à son encontre.
— Tu es trop imprévisible dans tes réactions. En soi, faire un tel aveu est déjà extrêmement complexe, mais ça le devient davantage avec une personne si difficile à cerner que toi !
— Donc, c’est de ma faute ???
— Je n’ai pas dit ça ! Dès l’instant où votre relation a pris une tournure aussi sérieuse, elle aurait dû te le dire. Après s’être empêtrée dans le mensonge à ce point, comment pouvait-elle s’en sortir...
— Je suis censé faire quoi, maintenant ?
— Il n’y a que toi qui détiens la réponse à cette question, Macsen. C’est ton histoire d’amour, ta vie de couple. Tu es le seul à pouvoir juger de la gravité de son mensonge, mais surtout des conséquences qu’il aura sur votre avenir.
— Je peux même plus la regarder en face ! Quand je pose les yeux sur elle, tout ce que je vois, c’est Leg’ !
La main de ma tante vient épouser tendrement sur ma joue.
— Mon pauvre chéri, je suis tellement désolée. J’aurais voulu t’épargner…
La sonnette de la porte d’entrée interrompt notre conversation. Daniel échange quelques mots avec une personne dont la voix est trop lointaine pour que je puisse l’identifier. Lorsque le major d’homme arrive, il a les yeux braqués sur moi.
— Monsieur Macsen, il y a une jeune femme du nom de Tessa qui demande à s’entretenir avec vous, me prévient-il.
Ma tante me lance un regard affolé. Je dépose un baiser sur sa joue.
— Ne t’inquiète pas, elle vient simplement plaider la cause de sa sœur. Je sais que Saige va bien !
J’abandonne ma chaise et marche en direction de l’entrée.
— J’ai cru un instant qu’il s’agissait de Mademoiselle Lane, me confie Daniel lorsque je passe près de lui.
J’ai un rictus.
— Je me souviens d’un jour où j’ai fait l’erreur de les confondre et, croyez-moi, je ne referai plus jamais cette connerie.
Daniel sourit.
Anxieux à l’idée de me confronter à Tessa, je traîne le pas jusqu’au perron. Le problème est que je n’ai pas envie de l’entendre défendre sa sœur bec et ongles. Et puis, c’est trop le merdier dans ma tête, une énième conversation avec Tess ne m’aidera pas à y voir plus clair, bien au contraire.
Lorsque je sors de la maison, Tessa est adossée au pick-up de sa sœur, elle patiente.
— Salut, lui lancé-je les mains dans les poches, en descendant pour la rejoindre.
— Salut !
— Écoute, je sais déjà ce que tu vas me dire et je…
— Elle a eu tort, Macsen !
Un peu surpris par cette intervention, je décide de me taire et de la laisser s’exprimer.
— OK !
— Je ne suis pas là pour minimiser ses fautes ou tenter de la défendre. Elle a fait de très grosses erreurs et je comprends que tu sois tellement en colère après elle…
Elle fait un pas vers moi et, d’un air très sérieux, elle cherche mon regard.
— Mais Macsen, est-ce le plus important en ce moment ?
Sa question me paraissant floue, je fronce les sourcils.
— À l’heure où elle se bat pour sa vie, ne crois-tu pas qu’il y a des choses plus graves que ses mensonges ?
— Est-ce qu’au moins tu réalises que ce ne sont pas des « petits » bobards ?
— Bien sûr, réplique-t-elle en posant ses mains sur mon bras. Et je l’ai encouragée tellement de fois à te parler, mais je veux garder à l’esprit l’essentiel : ma sœur est en danger et elle doit se battre jusqu’au bout. Pour ça, il ne faut pas qu’elle perde espoir ! Sauf que son espoir, c’est toi et Tempérance. Si vous n’êtes plus là, elle n’a plus aucune raison de mener ce combat !
— Tu étais au courant de ça aussi, j’imagine.
— J’ai toujours pensé qu’elle avait décidé de partir vivre à Chicago pour UC, mais j’ai compris que ce n’était pas l’unique raison de sa présence ici lors de ma première visite. J’ai deviné qui tu étais à ce moment-là.
Encore une fois, je suis envahi par ce sentiment de trahison qui ne me quitte plus depuis que j’ai foutu le nez dans le dossier médical de sa sœur.
— Putain, Tessa…
Je sens ma colère grossir et menacer d’exploser une nouvelle fois, mais la chaleur de sa main sur ma joue me fait redescendre. Je la laisse me capturer dans ses deux billes émeraude.
— Nous venions d’entrer à la fac lorsqu’elle a reçu une réponse du centre de don. C’est de cette manière que j’ai appris qu’elle avait entrepris cette démarche, le jour de notre dix-huitième anniversaire précisément. Elle n’a pas perdu une seconde pour se lancer. Il faut avouer que toute cette histoire la rongeait depuis un long moment. Une fois qu’elle a eu un nom, elle s’est mise à faire des recherches.
— Pourquoi est-ce que tu me dis tout ça ?
— Hier, tu m’as rétorqué que tu ne savais pas qui elle était, alors je t’explique qui est ma sœur !
Je me pince l’arête du nez en soupirant.
Ai-je vraiment envie d’entendre ça ?
Je doute que ça m’éclaire sur la suite, mais Saige a accordé une telle importance à ma sœur, au sort de ma famille, à moi que je peux sûrement faire l’effort d’écouter ce que Tessa a à me dire. De la bouche de Saige, c’est impossible. Je refuse de la voir.
J’indique le perron.
— On peut s’asseoir une minute, si tu veux.
Elle me remercie d’un sourire chaleureux et reconnaissant. Je m’installe sur la marche la plus haute et Tessa m’imite.
— Continue, l’incité-je, en prenant sa main dans la mienne.
— Rapidement, son besoin de comprendre a vite tourné à l’obsession. Elle n’avait plus que Legacy en tête. Sur le moment, je ne voyais pas ce que ça pouvait lui apporter de savoir qui était cette fillette et comment son cœur avait fini dans sa poitrine. Ma sœur était saine et sauve, rien d’autre ne m’importait. Nous en avions terminé avec ces pénibles années, il fallait passer à autre chose ! Et puis, nous étions à l’université ! Enfin, nous pouvions profiter de la vie et nous amuser avec insouciance, mais Saige demeurait prise au piège de son passé.
Elle me lance une œillade en biais.
— De ton passé…
— Elle a fini par en apprendre plus sur Legacy et sur moi ?
— Un jour, je suis rentrée dans notre chambre et je l’ai trouvée en larmes. Elle pleurait si fort et, l’espace d’un instant, j’ai cru que quelque chose était arrivé chez nous. Elle peinait à articuler, elle était prise d’une espèce de crise et je ne savais pas comment la calmer. Elle a fini par me montrer un article de presse qui relatait l’accident de la route qui a tué tes parents. On y indiquait qu’un petit garçon de 9 ans avait échappé au drame, que depuis, il avait été pris en charge par des membres de sa famille.
Je déglutis péniblement quand Tessa évoque ce douloureux souvenir qui me replonge si intensément vingt ans en arrière.
— À compter de ce jour, Saige n’a plus été la même. Elle est passée par une sale période et rien n’a été pire que de la voir s’enfoncer dans les limbes du désespoir sans pouvoir l’aider. J’étais totalement impuissante. Elle a fait de grosses bêtises et elle les regrette encore.
— Quel genre de conneries ?
— Rien de bien original : faire la fête, repousser ses limites avec imprudence et coucher avec des mecs vraiment minables juste pour oublier.
Voyez-vous ça... la vertueuse petite Ingalls n’est pas si vertueuse…
— Et comment ça s’est terminé ?
— Je l’ai menacé de parler à nos parents de son comportement.
— Cet avertissement a suffi à la faire arrêter de se vautrer dans le lit du premier venu ? riposté-je, sans masquer ma frustration à l’idée que Saige ne soit pas aussi pieuse que je l’aurais voulu.
Je reçois un coup de coude dans les côtés.
— Tu es un vrai trou de cul, Cole !
— Quoi ?!
— Saige est quelqu’un de bien. Elle était seulement malheureuse et ça lui a fait prendre quelques mauvaises décisions, mais ce n’est pas une traînée pour autant !
— Est-ce que tu m’as entendu prétendre le contraire ? Je n’aurais jamais soupçonné qu’elle a adopté un tel comportement, mais elle a eu une vie avant moi, tout comme moi !
— Je parle de quelques aventures basées sur le sexe, rien de plus. Elle est à des années-lumière du palmarès du grand Docteur Cole !
Putain, heureusement !
— Passons, poursuivis-je. Le coup de « je vais le dire à papa et maman ! » a fonctionné ?
— Saige et mon père sont extrêmement proches. Elle s’entend aussi très bien avec maman, mais entre elle et papa, il y a un lien très fort, un lien unique. Ses ennuis de santé impliquaient une présence constante, mais ma mère devait s’occuper de moi et de mes frères et sœurs également. Du coup, mon père veillait sur Saige. Il restait près d’elle à chacune de ses hospitalisations. Il y avait une règle d’or à la maison : Saige ne devait jamais être seule. Dans ces conditions, ils ne pouvaient que se rapprocher. Donc quand j’ai abattu cette carte, elle a vite calmé le jeu.
— Comment était-elle ensuite ?
— Elle a commencé une nouvelle thérapie avec un psy sur le campus et je ne l’ai plus jamais entendu parler de toi ou de ta sœur jusqu’à ce que je vienne à Chicago. Visiblement, elle était très loin de t’avoir oublié.
— Je n’arrive pas à comprendre pourquoi elle s’est pointée ici pour ne rien me dire de tout ça !
Le plat de mes mains retombe bruyamment sur mon jean.
— Elle a quitté le Dakota, sa famille, tout ce qu’elle a toujours connu pour me rencontrer et, une fois sur place, elle a gardé le silence.
— Nous avons abordé le sujet à ma première visite et la seule explication qu’elle m’a fournie fut que son unique but était de s’assurer que tu étais heureuse malgré tout… malgré elle. Lorsqu’elle a fait ta connaissance, elle a réalisé que c’était très loin d’être le cas et ça a exacerbé son sentiment de culpabilité. Et puis, il y a eu Tempérance. Elle a vu en cette enfant une chance de te rendre un peu de ce que ta famille a fait pour elle et pour nous. C’est pour cette raison qu’elle a accepté de t’aider avec le bébé. La suite est relativement simple ; elle est tombée amoureuse de toi et toute cette histoire s’est refermée sur elle.
Tessa passe son bras sous le mien et me regarde avec sérieux.
— Saige a été incroyablement maladroite, je le reconnais, mais tout ce qu’elle a entrepris, c’est uniquement par amour. Il n’y a personne de plus doux, de mieux intentionné que mon étoile et je suis convaincue que tu en as conscience.
— Sauf que je doute que ce soit suffisant, cette fois ! Elle a été trop loin et je lui ai donné si souvent l’opportunité de me dire la vérité !
— Je sais…
Tessa enfonce son menton dans mon bras et sa façon de m’observer est subitement plus tendre.
— Il y a une autre raison qui m’a poussée à venir te voir, ce matin.
— Laquelle ? l’interrogé-je un peu interloqué par son attitude.
— Je voulais te dire certaines choses plus délicates, plus personnelles.
— Euh… OK…
— Je sais que je ne suis pas toujours très tendre avec toi, mais je n’ai jamais oublié qui tu es Macsen, même quand tu me rends folle de rage.
J’ai un sourire timide.
— Et je suis profondément désolée pour tes parents ainsi que pour ta petite sœur... sincèrement…
— Je sais, Tess…
Elle fait non de la tête. Ses grands yeux verts se remplissent de larmes.
— Je ne crois pas, balbutie-t-elle dans un sanglot qu’elle tente de retenir avec pudeur. Ta tante et ton oncle ont fait un choix difficile, qui demande beaucoup de courage et grâce à eux, j’ai pu avoir à mes côtés la plus belle des étoiles pendant vingt et un ans. Contrairement à toi, le destin m’a préservé et je n’ai pas de mots assez forts pour te dire comme je regrette la souffrance que toi et les tiens avez dû surmonter pendant que nous, nous avons connu le bonheur de garder Saige près de nous.
Les paupières closes, j’inspire profondément pour canaliser mes émotions et retenir ces larmes qui me submergent. J’enroule mon bras autour des épaules de cette jeune femme déroutante de sincérité qui me livre son cœur et l’attire à moi. Les lèvres contre ses cheveux, je lui murmure :
— Merci, Tess. Ça me fait tellement de bien de savoir que vous avez été heureux grâce à ma Leg ’ . Elle débordait d’énergie et de joie de vivre, c’était un vrai rayon de soleil. S’il y a une personne digne d’elle, c’est ton étoile. Je suis fier qu’elle vous ait offert toutes ces belles années ensemble et je vous en souhaite tellement d’autres.
Je la relâche et essuie délicatement ses joues humides.
— En ce qui nous concerne, ta sœur et moi, c’est plus compliqué. J’ai besoin d’accuser le coup, de penser à tout ça, mais pour le moment, je ne peux plus la voir, c’est trop douloureux.
— Je comprends.
— Même si j’ai pleinement conscience que tu ne cesseras jamais de t’occuper de Saige, je te demande que bien veiller sur elle. Il faut qu’elle se ménage, son cœur doit tenir bon !
Elle hoche vigoureusement la tête.
— Tout va bien se passer, Tessa, j’en suis persuadé. Tu peux compter sur Silva si tu as besoin d’aide. Elle adore ta sœur. Je ne suis pas loin, alors au moindre doute, à la moindre inquiétude, tu m’appelles !
— Je le ferai. Promis.
Je dépose un baiser sur son front.
— Merci d’avoir partagé un peu d’elle et de toi avec moi, ça me touche.
— J’aimerais faire bien plus…
— Prends soin d’elle, c’est tout ce qui importe, aujourd’hui.
— Je vais rentrer et tenter de la faire sortir de ce lit qu’elle n’a plus quitté depuis que tu es parti.
— J’ai été dur, je le reconnais, mais je n’ai jamais autant souffert qu’hier. Elle m’a vraiment fait très mal…
Tessa se lève.
— Pourquoi crois-tu que je sois là à te faire la conversation plutôt qu’à te tordre le cou, Cole ? me demande-t-elle avec une légèreté qui je dois bien le reconnaître est la bienvenue.
— Je suis tout ouïe, Nelly…
— J’ai vu ta peine et je la respecte.
Je me lève à mon tour.
— Merci de me le dire.
Elle s’étire sur la pointe des pieds et m’embrasse.
— Je vais sûrement me mordre les doigts de te l’avoir confessé, mais je t’aime bien, Macsen !
J’éclate de rire.
— Tu peux compter sur moi pour te le faire regretter, c’est certain !
— Qu’est-ce que tu peux être con, franchement, bougonne-t-elle en tournant les talons.
— Je te préfère comme ça, Nelly ! Tu es mon adversaire favorite au lancer de vacheries, tu sais ?!
— Crétin, me balance-t-elle avant de grimper dans sa voiture.
Je lui fais un petit signe de la main quand elle démarre. Je la regarde s’engager sur l’avenue un peu triste de la voir s’en aller.
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