Legacy, Tome 2- Life
Je contemple mon reflet dans le miroir…
Saige#31
Je contemple mon reflet dans le miroir et en détaille chacune de ses imperfections, de ses marques disgracieuses. Ma peau est pâle, mes yeux cernés et mes joues creusées. On pourrait y voir des signes de la maladie, de cet épuisement chronique dû logiquement à mon cœur à bout de souffle, mais pas seulement ! Non, il y a derrière ça de très longues nuits blanches, un manque d’appétit et une grande fatigue émotionnelle. Le départ de Macsen, l’absence de ma fille ont fait de moi une véritable loque ! Et toutes les leçons de morale de ma sœur ne parviennent pas à me faire remonter la pente... Si sur le moment, après avoir écouté et imprimé chacune de ses paroles d’encouragements, je suis pleine de bonnes intentions, il y a toujours un foutu détail pour me faire replonger dans les abîmes du silence qui réside dans cet appartement de plus en plus hostile. Alors, quand je me sens submergée par ma peine, par ma faute, je me retranche en moi-même, me terre dans le mutisme le plus complet et je ne songe qu’à eux.
Je me remémore la bouille radieuse de mon joli trésor, l’allure assurée et charmeuse de l’amour de ma vie et je demeure captive des souvenirs du passé pour ne pas laisser le présent me voler leurs visages, leurs sourires, leurs rires. Je n’ai plus que ces petits morceaux de nous auxquels me rattacher.
D’aucuns diront que je devrais me réveiller, me bouger plutôt que de rester là à me lamenter, mais quel espoir ai-je encore ? Il y a une semaine qu’ils sont partis, une semaine qu’il a claqué la porte derrière lui, après m’avoir dit d’aller en enfer. Depuis je n’ai eu aucune nouvelle de lui ni de Tempérance. J’ai suivi les conseils de Tessa, j’ai tenté de l’appeler pour lui expliquer que je l’aimais, que j’étais désolée et sa boîte vocale s’est montrée vraiment à l’écoute de mes petits problèmes de conscience. Cependant, Macsen a ignoré chacun de mes coups de fil. Je lui ai envoyé des SMS en le suppliant de me laisser voir ma fille et je n’ai pas eu la moindre réponse. À quoi puis-je encore croire alors qu’il m’a rayé de sa vie, de celle de mon bébé également ?
L’air las, je soupire avant de faire tomber la serviette qui recouvre ma peau. J’ai du mal à ne pas détourner les yeux du miroir en me trouvant face à ma nudité. Mon corps amaigri me fait horreur. J’aimerais reprendre du poil de la bête comme on dit communément, mais je suis en train de mourir, voilà la vérité ! Chacune de mes respirations me conduit vers la tombe. Je le sais, je le sens au fond de mes tripes, je dépéris lentement. Seule, abandonnée par l’unique personne que je voulais auprès de moi, j’agonise.
Mais je l’accepte et me résigne peu à peu à cette inévitable issue. Il faut voir les choses avec pragmatisme : lorsque ma mère a su qu’elle était enceinte de Tess et moi, j’avais une espérance de vie de l’ordre de presque rien. Dès le premier trimestre de grossesse, les médecins ont conseillé une IMG et mes parents ont refusé de manière catégorique. Un peu plus tard, une nouvelle échographie a confirmé le diagnostic de l’hypoplasie. Notre naissance a été très surveillée et, comme les toubibs l’avaient prédit, après à peine quelques minutes de vie, j’ai montré des signes d’hypoxie et d’acidose ; ils ne pensaient pas que ça arriverait si vite. J’ai été conduite au bloc et j’ai mené mon premier combat ! S’en est suivi une longue série d’autres chirurgies très lourdes visant à faire fonctionner mon cœur d’un seul et unique ventricule. J’ai déjoué les plans macabres de la mort par deux fois encore. La troisième des opérations ne s’est pas aussi bien déroulée que les précédentes et cette fois, la grande faucheuse n’a pas été loin de m’emporter avec elle ! C’est là que Legacy m’a sauvée !
Mais même avec ce nouveau cœur, j’avais encore d’importantes chances de mourir, il y avait un risque de rejet ! J’avais un cœur en bonne santé, pour autant rien n’était fini. Tout était source d’angoisses : la fatigue, la perte d’appétit ou encore la fièvre. Pourtant, j’ai surmonté tout ça et mon greffon a tenu bon pendant vingt et un ans. Dans mon malheur et même si ce parcours du combattant a été des plus éprouvants, j’ai eu une chance inouïe. Je n’ai pas vécu comme les autres enfants, mais j’ai pu grandir ! Alors, si aujourd’hui, la mort vient réclamer son dû, je préfère regarder vers le passé et me réjouir d’avoir eu tous ces moments de bonheur que de pleurer sur mon avenir avorté. Mes doigts parcourent lentement la cicatrice entre mes seins.
— Je sais que tu es fatiguée, je le suis moi aussi, mais laisse-moi juste le temps de dire au revoir, s’il te plaît.
**
La nuit tombe paisiblement sur la ville quand je stationne l’Austin au pied de cette demeure de Roscoe Village qui m’éblouit toujours autant par sa beauté. Elle est illuminée du rez-de-chaussée jusqu’au second étage. Je reste là à pianoter sur le volant pendant de longues minutes. Est-ce vraiment une bonne idée de lui imposer ma présence ? Il n’a pas pris un seul de mes appels ni répondu à aucun de mes messages, alors, l’affronter en personne...
Et puis, la perspective d’être confrontée à Nicole et Robert me met mal à l’aise. J’imagine que Macsen leur a rapporté la vérité à mon sujet et cette rencontre me fait hésiter. Il y a tant de choses que j’aimerais leur dire, mais compte tenu de la tournure que prennent les évènements entre moi et leur neveu, je ne suis plus la bienvenue sous leur toit. Pourtant, je dois voir ma fille ! Il faut que je la tienne dans mes bras, j’ai besoin de l’étreindre, de lui dire que je l’aime...
Dans un regain de courage, j’ouvre la portière de la voiture et foule le bitume. D’un pas incertain, je grimpe les quelques marches du perron. Là, je prends une profonde inspiration et abats par trois fois mon poing sur la porte en bois. Je tremble comme une feuille alors que j’attends qu’on vienne m’ouvrir. Il y a le cliquetis d’une serrure, puis la poignée tourne sous mes yeux écarquillés. Comme je l’avais présagé, le majordome de Nicole et Robert, Daniel se trouve derrière la porte.
— Bonsoir, le salué-je la gorge sèche.
— Mademoiselle Lane...
Il a la mine tombante de stupeur.
— Je... euh...
L’entendre cafouiller me surprend un peu. Lui qui a toujours été d’une rigueur exemplaire, je suis plus qu’étonnée de le voir perdre ses moyens. Il a sûrement eu vent des récents évènements et la colère de Macsen doit être telle que même Daniel redoute d’avoir à lui annoncer ma visite.
— Est-ce que Macsen est là ? J’aurais besoin de lui parler.
— Je... je vais le prévenir de votre présence ! Voulez-vous entrer ?
— Je pense qu’il est préférable que je patiente ici, mais merci, Daniel.
— Très bien...
Il referme doucement la porte et la rouvre aussitôt.
— Je suis désolé, Mademoiselle Saige, désolé de ce qui vous arrive, me dit-il avec empathie.
— Oh... merci...
— Prenez soin de vous, Mademoiselle.
Je lui réponds d’un sourire amical.
Puis il me laisse seule avec mon angoisse grandissante à l’idée que Macsen refuse catégoriquement de sortir pour me parler.
Bien sûr qu’il ne se montrera pas ! Pourquoi viendrait-il écouter ce que j’ai à lui dire ? Il s’en moque...
Pourtant, c’est bien lui qui ouvre la porte, quelques secondes plus tard. Je dois dire que j’ai bien du mal à y croire. Ce qui fait que je n’ai aucune réaction en le voyant apparaître sur le seuil de la maison. Lui non plus, d’ailleurs. Il se tient bien droit, les traits de son visage sont impassibles, ses yeux ne véhiculent aucune émotion et, pendant une seconde, je me retrouve face à l’homme rencontré lors de mon premier jour à UC : froid et indifférent !
— Tu es là pour quoi ? m’attaque-t-il après de trop longues secondes de silence.
— Je... euh... je voulais voir la petite...
— Elle dort !
— Il est 19 h à peine...
— Je m’en fous de l’heure qu’il est, je te dis qu’elle est au lit !
— J’aimerais seulement l’embrasser, Mac...
Je me tais quand je sens mes larmes dans ma voix.
— Pas ce soir !
— Mais quand ?
Il croise les bras sur son torse, m’observe toujours avec la même froideur.
— Quand je l’aurais décidé !
— Quand tu l’auras décidé, répété-je bouche bée. Comment peux-tu te servir d’elle pour me faire du mal ?
— Sauf que je m’en moque de te blesser ou pas ! Je dois apprendre à gérer cette nouvelle situation et je n’ai aucune idée de comment y parvenir ! Quand je le saurai, on en discutera et on trouvera l’organisation la plus propice à son épanouissement !
Non, mais quel connard !
— Et ça va te prendre encore combien de temps parce que toi, tu as peut-être la vie devant toi, mais ce n’est pas mon cas !
Il y avait bien longtemps que je n’avais pas vu ses deux morceaux de charbon s’embraser de la sorte... Et ça ne m’avait pas manqué.
— Tu es vraiment en train de jouer de ça, sérieux ? Tu vis avec ce secret depuis des semaines et tu oses me faire ce chantage dégueulasse, maintenant !
Il a un rire méprisant.
— Tu as un sacré culot, toi !
— Et toi ? m’impatienté-je à mon tour. Tu ne trouves pas merdique de me priver d’elle simplement parce que tu m’en veux ?
— Je viens de t’expliquer que j’ai besoin de...
— Et en quoi ça la concerne, elle !
Mon emportement fait s’affoler mon cœur dans ma poitrine. Il tambourine comme pour me rappeler qu’il ne peut plus supporter des émotions aussi fortes et violentes.
— Je pense que tu devrais rentrer chez toi, Saige ! Tu n’as rien à faire ici et la petite dort !
Je le contemple dans son ensemble et pour la première fois depuis cette histoire de pari, je ressens de la pitié et du mépris pour lui. Sa faculté à broyer mes sentiments, à le piétiner de la sorte me ferait presque regretter de m’être investi dans notre couple. Je savais qui il était, de quoi il était capable et j’ai bêtement ignoré son tempérament destructeur.
— Finalement, tu n’as pas changé ! Tu es toujours ce même connard qui prend tant que ça l’arrange et jette, dès qu’il n’en a plus usage !
— J’ai changé, Saige, s’époumone-t-il en faisant un pas vers moi. Je suis un autre homme, aujourd’hui ! Tout ce que je t’ai montré de moi, depuis que je me suis lancé à corps perdu dans notre histoire, c’était vrai ! Tu es la seule à ne pas avoir joué franc-jeu !
Il a un rire sarcastique.
— Quand je pense à toutes tes putains de leçons de morale, mais pour qui est-ce que tu te prends au juste ? Tu te pointes ici en détenant une information destructrice pour moi et tu la gardes pour toi ! Comme si vivre près de moi, me regarder droit dans les yeux alors que tu sais comment nous sommes liés n’était pas suffisant, tu oses juger ma façon de mener mon existence et remettre en question tout ce que je suis. Et pour couronner le tout, tu me poses un putain d’ultimatum dans le seul but de faire de moi un mec convenable pour toi ! J’ai un scoop, Saige : c’est toi qui n’es pas assez bien pour moi ! Tu veux un ultimatum ? En voilà un pour toi : ne viens pas m’emmerder et contente-toi de ce que j’accepte de te donner ou je vais faire de ta vie un enfer, je te le garantis.
C’est à moi de rire. Il me toise sévèrement. Je fais volte-face et commence à descendre la première marche avant de lui lancer un dernier coup d’œil.
— Je n’aurais aucun mal à le respecter vu que je suis en train de crever !
Je finis sur le trottoir.
— Pauvre connard !
Je fais le tour de la voiture, y grimpe à toute vitesse et démarre en trombe sous le regard toujours aussi colérique de Macsen.
OceanofPDF.com