Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 1 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Incipit

 

Elle lève les yeux au ciel et le nuage d’albâtre s’abat sur elle telle une tempête de neige. Un tourbillon de nacre, le baiser du colosse d’ivoire ; elle comprend, dans la violence de l’instant, qu’il s’agit d’un animal. Le corps massif de la bête emporte le sien et ils plongent tous les deux dans la rivière. Les griffes pénètrent sa peau, déchirent les chairs de sa joue jusqu’à l’épaule, mais elle ne ressent rien – du moins, pas encore. À l’instant de la chute, la course du temps ralentit. Elle observe le manteau d’azur s’étirant au-dessus d’elle. Les cumulus cotonneux vallonnant l’horizon. Elle pense aux mots que son père murmurait autrefois, au cœur de ces nuits où les étoiles tavelaient la toile céleste : Kazahana, la bourrasque d’hiver délivrant les premiers flocons dans un ciel clair. Komorebi, les rayons du soleil jetant leurs lanières d’or dans la frondaison des arbres.

Leurs corps pénètrent les eaux avec fracas et l’existence reprend son cours. Au cœur du tumulte, elle aperçoit l’éclat d’argent des saumons remontant la rivière. Son assaillant est là, lui aussi : un ours. Dans les flots souillés par le sang, sa gueule se tient tout près de son visage. Ils plongent ensemble vers les profondeurs, tels deux danseurs pris dans une valse insensée. L’oxygène lui manque mais elle ne se débat pas, elle ne bouge plus, captivée par ces pupilles noires plongeant dans les siennes, intelligentes, insondables. Étrangement humaines. Elle cherche à les déchiffrer, en vain. La bête la possède. Son pelage crème, aussi clair que les premières neiges de novembre, frôle ses bras. Plus tard, l’homme de la forêt prétendra qu’il n’y a pas d’ours blanc, ici. « Impossible. C’est une légende. »

Il est là, pourtant. L’ours s’enfonce avec elle mais lui sait nager, il remontera à la surface. Elle ne peut pas en dire autant. L’a-t-il attaquée parce qu’elle a volé sa nourriture ? Les esprits du monde d’avant cherchent-ils à la punir ? Tandis que l’obscurité l’aspire, une intuition la traverse : si elle survit, si les flots sauvages n’engloutissent pas son corps, la fille qui se relèvera de cette attaque ne sera plus complètement humaine. Un peu de l’ours sera entré en elle : une créature à mi-chemin, ni d’ici, ni d’ailleurs. Un pont entre les mondes.

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