Les mangeurs de nuit
Chapitre 4
4.
Hannah court vers Kiyoko et glisse sa main dans la sienne, heureuse de retrouver un visage familier.
– Alors, cette première journée d’école ?
– Pas facile, mais ça va, répond la fillette, chassant de son esprit Doris et ses acolytes à bouclettes.
– Dans ce cas, tu as bien mérité une petite récompense.
Kiyoko lui tend un bâtonnet de sucre d’orge. Les lignes rouges et blanches de la friandise s’entremêlent avec une grâce si délicate qu’Hannah hésite d’abord à le toucher. Après un instant, elle le saisit doucement du bout des doigts, puis le porte à ses lèvres. Elle n’a jamais goûté pareille merveille. Au camp, les sucreries n’étaient pas au menu, seules quelques baies et pommes agrémentaient leurs repas. Kiyoko vient de lui offrir bien plus qu’un sucre d’orge : la promesse d’autres gourmandises à découvrir, le ravissement des cookies, brownies, crêpes au sirop d’érable et autres délices nord-américaines encore ignorées de son palais.
Une seule personne suffit parfois à peupler le monde de douceur et à rebattre les cartes. À éclairer l’ombre pour en faire jaillir la lumière, même au creux des nuits trop sombres, lorsque le désespoir recouvre la terre de son voile noir. Kiyoko est une femme solaire dont la présence mue les petits malheurs du quotidien en d’insignifiantes poussières. Elle est la joie et la consolation. Longtemps, dans la mémoire d’Hannah, son souvenir restera associé à la saveur suave de ce premier sucre d’orge.
Pendant qu’Aika découvrait les désillusions du camp, Kiyoko épousait Akira Tanaka-Goto, son promis de papier glacé. Mais elle s’en sépara presque aussitôt – sans pour autant divorcer officiellement de lui. Depuis, tous deux tirent avantage de la situation : Akira, qui préfère la compagnie des hommes, rassure sa famille nipponne en brandissant son certificat de mariage, tandis que Kiyoko s’est vu ouvrir les portes du monde des affaires en signant les papiers du nom de son époux. Elle n’a d’ailleurs pas tardé à se découvrir un don pour le commerce, au point d’abandonner l’idée de retrouver son père pour lui réclamer de l’argent. Elle gagne aujourd’hui bien plus par elle-même qu’en additionnant toutes les pensions qu’il n’a jamais versées.
Lorsque Aika a débarqué à Vancouver, Kiyoko lui a offert un emploi de cuisinière dans le petit hôtel qu’elle a racheté au 35 de la rue Hastings.
– Chez moi, tu seras dix fois mieux payée qu’au camp et tu trimeras vingt fois moins. Tu devras seulement préparer les repas du matin et du midi pour les filles, et tu n’auras même pas à faire la vaisselle.
– Quelles filles ? Payée combien, tu dis ?
Il fallut plusieurs jours à Aika pour comprendre la nature du business de Kiyoko. Les jolies filles à l’appétit d’oiseau qu’elle serait désormais chargée de nourrir étaient des prostituées. Son amie était une maquerelle : quelle horreur ! Quelle audace !
– Pourquoi tu n’as pas ouvert un hôtel normal ou un atelier de tissage ?
– Tu te rappelles nos discussions sur le bateau ? Le désir des hommes est insatiable, et nous avons du pouvoir sur eux. Voilà pourquoi j’ai ouvert un bordel plutôt qu’un restaurant : j’y gagne beaucoup plus d’argent. Ici, j’ai du pouvoir.
Kiyoko dorlote ses filles et filtre les clients avec soin. Elle a conclu un arrangement avec le chef de la police locale : elle l’autorise à fréquenter l’endroit lorsqu’il le souhaite, en échange de quoi il s’assure qu’on lui fiche la paix.
Le salaire versé par Kiyoko, trois fois plus élevé que celui proposé par les restaurants du coin, a rapidement étouffé les réticences d’Aika. Elle a enfin les moyens de s’acheter des robes de coton à la mode et des chaussures en cuir. Elle peut écumer quand elle le souhaite les épiceries de la rue Powell, le quartier japonais, pour acheter les produits du pays qui lui manquaient tant : thé vert, miso, algues séchées, alcool de prune, katsuobushi.
Plusieurs soirs par semaine et chaque dimanche, elle fréquente les églises baptistes de la ville. Elle assiste aux messes, récoltes de fonds et réunions de bienfaisance avec plus d’assiduité qu’une fidèle. Elle recherche Hideki. Ce dernier étant pratiquant et habitant la ville, elle le croisera forcément un jour ou l’autre. Certes, c’est un homme marié, désormais. Mais lorsqu’il la découvrira ainsi, jolie et veuve, qui sait ce qui se produira ?
En son absence, Hannah déserte la chambre que Kiyoko leur loue pour une poignée de dollars sous les toits de l’hôtel et rejoint la pièce surnommée « le salon », au deuxième étage, où la tenancière a installé son bureau. Celle-ci n’a pas trente ans, mais il émane d’elle l’autorité et l’assurance d’une quinquagénaire. Elle tient ses comptes avec rigueur sur les pages d’un carnet noir qu’elle enferme chaque soir dans un petit coffre. Elle porte de hauts talons pour se grandir de vingt centimètres et un pendentif serpent offert par son ex-époux.
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Tandis qu’elles s’éloignent de l’école, Hannah tient fermement la main de Kiyoko, gonflée de fierté à l’idée qu’on les prenne pour une mère et sa fille. Sur le chemin du retour, elle lui confie les horreurs racontées par Doris à propos des Japonais.
– Est-ce que c’est vrai que l’on vient envahir l’Amérique et que notre nourriture sent mauvais ?
Kiyoko l’écoute avec concentration puis rit aux éclats, si fort qu’Hannah ne peut s’empêcher de rire elle aussi.
– N’écoute pas cette Doris : les Blancs sont jaloux parce que nous sommes meilleurs qu’eux en affaires. Leurs enfants ne nous connaissent pas, alors ils racontent des bêtises. On a toujours peur de l’inconnu, pas vrai ?
Kiyoko a raison. Hannah elle aussi a peur des autres élèves, parce qu’elle ne sait rien d’eux. De retour à l’hôtel, la maquerelle installe la fillette dans le salon et lui prépare un lait chaud.
– Je dois travailler, maintenant. Mes filles prendront soin de toi jusqu’au soir. Makiko, Sakuri, venez !
Entrent une grande tige aux lèvres délicates, Makiko, suivie d’une petite ronde au visage ingrat, Sakuri – dont les hommes s’arrachent l’incroyable souplesse, apprendra plus tard Hannah. D’un geste ample, Makiko rejette ses cheveux ondulés derrière son épaule, puis plante ses poings sur ses hanches. Elle étudie la fillette de la tête aux pieds :
– Il va falloir qu’on te trouve autre chose que cette horreur de robe pour aller à l’école.
Hannah avale son lait de travers et en recrache un peu par le nez. Sakuri approche la banquette de velours brun et lui fait signe de s’asseoir.
– Ma petite, on ne pourra pas t’aider pour les devoirs, mais on t’apprendra un tas d’autres trucs utiles.
– Oui, abonde Makiko. Tout un tas de trucs, il te suffit de nous demander.
Hannah les dévisage sans bien comprendre. Intimidée, elle souffle, à mi-voix :
– C’est quoi, une maquerelle ?
Très vite, Hannah passe chaque minute de son temps libre en compagnie de Sakuri et Makiko. Elle les rejoint après l’école et le dimanche midi. Ensemble, elles s’installent sur les banquettes, jouent aux cartes, discutent. Le plus souvent, la fillette reste muette, écoutant le babillage haut en couleur des filles.
« L’autre jour, un homme s’est mis à pleurer comme un petit garçon en me demandant des sous pour aller s’acheter une glace. »
« Le petit gros m’a payé pour que je lui lise le journal ; il s’est endormi au bout de dix minutes et m’a laissée tranquille toute la nuit. »
« Le brun au parfum de cigare aime que je l’accompagne aux jeux, il dit que je lui porte chance : en vérité, je me tiens derrière lui pendant la partie en me léchant les doigts. Les autres joueurs perdent la tête en imaginant où je pourrais les leur mettre ! »
« Ceux qui parlent le plus fort sont les plus faibles. »
« Il suffit d’avoir l’air fragile pour les mettre à genoux. »
Makiko et Sakuri embrassent Hannah, la maquillent, la déguisent ; peu à peu, elle devient leur confidente et leur petite sœur. Leurs histoires remplacent celles de Kuma dans le cœur de la fillette. Elles sont moins poétiques, mais, à leur façon, tout aussi fantasques. Et infiniment plus drôles.
Aika n’apprécie guère l’influence que Makiko et Sakuri exercent sur Hannah, mais elle se garde bien de toute remarque. Grâce aux filles de Kiyoko, elle est libre de quitter l’hôtel quand bon lui semble. Le soir, lorsque Hannah et elle s’allongent sur les lits jumeaux de leur petite chambre, Aika lui explique malgré tout que l’impertinence de ces prostituées à la fierté mal placée, si éloignée de la bonne éducation nippone, est incompatible avec l’intégration dans la société canadienne. C’est au contraire en se montrant discrets et serviables que les Japonais gagneront le respect des Canadiens : « Souris toujours, excuse-toi systématiquement même si tu n’es pas en tort », lui conseille-t-elle. « Ne croise jamais le regard des hommes. Évite de te trouver seule avec l’un d’eux. Deviens invisible. »
Hannah l’écoute avec circonspection. Un sentiment inédit grandit en elle. Devenir invisible ? Plus elle observe la ville, plus elle est convaincue que sa mère se trompe. Comme tous les Issei, cette première génération de Japonais immigrés, Aika n’est pas faite pour ce monde. Elle ne comprend pas que ni la politesse, ni l’humilité dont les Japonais font preuve ne les protégera contre la sauvagerie prête à s’abattre sur eux.
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