Les mangeurs de nuit
Chapitre 14
14.
Ils sont tous là lorsque Jack arrive. Les frères Davis, leurs chiens, Hannah, Ellen et le Moksgm’ol. Le compteur de saumons contemple un instant ce déroutant spectacle. Quelle cascade d’événements a pu aboutir à une configuration aussi insensée ? Il fait signe à Buck de reculer. Les frères Davis sont dos à lui, les braques allemands à leurs pieds, vociférant comme des hyènes, tendus par l’adrénaline et la soif du sang. En face d’eux, légèrement à droite : Hannah, debout, fière, défiant le monde de ses pupilles fiévreuses. Elle bombe le torse pour se grandir, mais pas seulement. Elle cherche à protéger l’ours esprit. L’animal est à une dizaine de mètres derrière elle, agité, tournant sur lui-même, comme déchiré par un débat intérieur. Il pourrait détaler, fuir ces hommes qu’il sait mauvais. Pourtant il s’attarde, grogne et piétine.
Alors, Jack comprend : il reste pour Hannah. Tous les deux ont échappé à la mort, déjouant les pronostics ; mais à quel prix ? Hannah a perdu la beauté de son visage. L’ours a abandonné un peu de sa force. De l’autre côté, à vif, ils ont entraperçu le grand mystère. Désormais, ils sont liés l’un à l’autre. Chaque personne ici présente le devine sans le comprendre. Y compris les frères Davis.
Eugène pointe son arme vers Hannah mais il ne tirera pas car à côté de lui, Larry est tenu en joue par Ellen. L’Amérindienne dresse son fusil, prête à appuyer sur la gâchette. Elle sait mieux que personne ce qui est en jeu : il s’agit de sauver Hannah et le Moksgm’ol. Protéger le sacré et le cœur battant de la forêt. Ellen est prête à mourir pour cela. Jack également, alors il pointe à son tour son fusil vers la nuque d’Eugène.
Larry aperçoit le mouvement, lui jette un regard haineux :
– Jack, dis à ta putain d’Indienne de baisser son arme tout de suite !
Ellen ne bouge pas d’un cil. Jack non plus. Les souffles se suspendent. Pendant un instant, aucun d’eux ne bouge. Une scène folle, digne d’un western : Eugène braque Hannah, Ellen braque Larry, Jack braque Eugène. Celui-ci lâche un rire sinistre :
– Le premier qui cligne des paupières a perdu, c’est ça ?
Les chiens cessent d’aboyer. Le Moksgm’ol recule dans l’ombre. Autour d’eux, la forêt se fige. Hannah ferme les yeux puis se recroqueville, s’en remettant au sort. Jack évalue ses forces : il tiendra jusqu’à la nuit s’il le faut. Il a la patience d’un loup. Larry sera le premier à craquer, il en est certain. Mais si Eugène tirait avant lui ?
– Le feu ! Le feu !
À ce cri, tous se figent. Hannah s’est redressée sur la pointe des pieds, immobile mais le regard agité, fou, posé sur les fantômes dansant devant elle.
– Il reste trois chevaux ! Stella ! Les box !
Ellen jette un œil à Jack. Celui-ci fixe Hannah, tétanisé, comme les deux autres. Si tout Loggers Creek se souvient de l’incendie qui avait ravagé Doom Hill au début de la guerre, aucun d’entre eux n’a jamais parlé de Stella, la jument en flammes dont les frères avaient retrouvé le corps carbonisé dans les bois, un peu plus tard.
– Cette fille… murmure Larry.
Aucun d’entre eux n’a raconté cette nuit maudite. Jamais. À personne. Tous ont gardé au cœur la culpabilité sauvage d’avoir échoué à sauver les animaux tués par le feu. Cela, même les brutes Davis n’ont jamais su se le pardonner.
– Comment sait-elle ?
Un vent étrange se lève et balaie leurs visages. Il charrie des effluves de brûlé. Une odeur de crin enflammé, ravivant, dans la mémoire d’Eugène et Larry, le souvenir de l’incendie. Ils n’ont jamais cru aux rumeurs de malédiction planant sur Doom Hill. Cette nuit-là, pourtant, la vitesse surnaturelle avec laquelle le feu s’était propagé, puis l’apparition déchirante du cheval embrasé, les avaient plongés dans un effroi si insensé qu’ils avaient choisi de garder le silence. Par peur. Par honte, aussi. Des gars de leur espèce ne sont pas supposés craindre de tels racontars. Les histoires de terre hantée et de fermes maudites sont bonnes pour les enfants et les sauvages. Alors, même lorsque le père de Walter avait choisi de reconstruire la grange à l’identique, ils n’avaient rien dit. Le départ pour le front avait été leur échappatoire. La guerre, pour oublier le feu.
Ils observent la fille et derrière elle, l’ours paraît soudain plus grand, plus fort. La bête se dresse sur ses pattes et rugit comme un fauve, tendue, prête à mener la charge. Un colosse nivéen, un glaive furieux, une tempête de glace sur le point de les réduire à néant, de les punir, eux, les hommes au cœur perdu. Eugène baisse un instant son arme. Ellen en profite pour entraîner Hannah à l’abri. Larry se fige, les yeux rivés sur l’ours, la créature du Grand Corbeau un peu plus immense encore, qui ne cesse de grandir et qui, désormais, s’élance droit vers eux.
Eugène pose machinalement la main sur les cicatrices de son bras puis, prenant soudain conscience de la menace furieuse qui fonce dans leur direction, pointe son arme vers le Moksgm’ol et tire. Il tire, encore et encore, mais pour une raison qui lui échappe, aucune balle ne sort. L’ours interrompt sa course juste avant de les heurter. Il se dresse sur ses pattes arrière, gigantesque, les toise de ses pupilles trop humaines.
Les secondes s’étirent. Larry tend la main vers son frère. Une peur sourde s’empare de leurs membres. Ils sont à nouveau minuscules, des petites créatures terrorisées. Les enfants du puits.
Jack en profite pour s’éloigner à foulées rapides, abandonnant les jumeaux à l’ours, pressé de vérifier qu’Ellen et Hannah vont bien. Il court dans la direction où elles ont fui, suivi de Buck, le cœur serré. Il a peur et cette émotion-là, l’angoisse de la perte, réveille en lui des mondes perdus.
Il les retrouve dissimulées derrière une futaie, sur le qui-vive. Le creekwalker se laisse tomber à genoux auprès d’elles. Sans trop savoir pourquoi, il rit, les serre toutes les deux dans ses bras, longtemps, étrangement heureux, emplissant ses poumons du parfum frais des cheveux d’Ellen.
– Rien de ce que tu aurais pu faire ne l’aurait empêché de partir, murmure Hannah à son oreille, tandis qu’il l’étreint. Mark. Même si Doom Hill n’avait pas brûlé, il serait parti quand même.
Lorsqu’ils reviennent sur leurs pas, les frères Davis et l’ours esprit ont disparu. Seuls demeurent les épinettes impassibles, les roches millénaires sculptées par les vents et le ciel portant la mémoire du monde originel, l’océan d’ivoire et la terre des neiges immaculées.
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THE LOGGERS REPORTER
Affaire des cambriolages : l’enquête est close, les interrogations
demeurent
Ce jeudi, la gendarmerie royale du Canada a clos l’enquête à
propos des cambriolages sévissant dans la région depuis plusieurs
mois. Walter White a été arrêté à la suite de la fouille d’un hangar à
cinq kilomètres de Doom Hill. « Je pensais sans cesse à cette
histoire d’alambics déplacés », a expliqué l’officier Paul Smithson.
« Nous avons fouillé les environs pour les trouver et sommes
tombés sur ce hangar : une véritable caverne d’Ali Baba. »
À l’intérieur, une grande partie du matériel agricole et des biens
personnels volés ont été retrouvés, tout comme les alambics. Trois
jeunes labradors d’une même portée ainsi qu’une vieille chienne
rousse appartenant à un creekwalker de la région étaient également
parqués dans un chenil avoisinant. Sans doute étaient-ils destinés au
marché noir. Les autorités estiment que Walter White et son cousin
décédé Joe Miller étaient à la tête de ce trafic.
« Certains des biens et denrées alimentaires dérobés n’ont
néanmoins pas été retrouvés. Nous pensons qu’ils ont été revendus
ou consommés », ajoute Mark Thomas, l’adjoint de l’officier.
Certaines peaux de bête utilisées pendant les vols ont également été
récupérées. Une demi-douzaine en tout, laissant penser que Joe
Miller et Walter White n’ont pas agi seuls. « Il est également
possible que quelques cambriolages n’aient pas été commis par eux,
mais cela reste peu probable », explique l’officier.
La gendarmerie recherche les complices qui les ont épaulés
durant les vols. L’enquête porte sur leurs camarades revenus du
front à leurs côtés. Les frères Davis ont été interrogés, mais ils
disposent d’alibis pour la plupart des vols.
Si l’affaire est close, certaines zones de flou demeurent
néanmoins, ainsi qu’une série de questions non élucidées. Le
meurtre de Joe Miller reste non résolu, même si l’officier estime
qu’une dispute à propos du trafic est sans doute à l’origine de
l’attaque. Mais ce n’est pas tout : pourquoi les victimes ont-elles
déclaré avoir aperçu des Japonais ? « En vérité, personne n’a
vraiment vu le visage des coupables, puisqu’ils étaient dissimulés
sous les peaux d’ours », souligne Paul Smithson. « La rumeur a
enflé et les victimes suivantes ont projeté leurs peurs sur les
cambrioleurs. »
Alors que la guerre avec le Japon est à peine achevée, la crainte
inspirée par l’ennemi tokyoïte est encore omniprésente, ce qui
explique la vitesse à laquelle les ragots se sont propagés. « La
culpabilité au regard de ce que nous avons infligé aux Japonais de
Colombie-Britannique n’a sans doute rien arrangé », a conclu
Smithson.
Une explication que John Lake, le maire de Loggers Creek, juge
un peu courte : « Nos habitants affirment avoir vu des Japonais, leur
parole doit être prise au sérieux. Je lance un avertissement : si les
larcins reprennent, nous saurons qui accuser. »
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