Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 16 sur 51

Pages du PDF

Les mangeurs de nuit

Chapitre 2

2.

 

1956

Hannah devine la présence de l’inconnu avant de l’apercevoir depuis la fenêtre. Spasme intérieur, tremblement volcanique. À tant vivre seule, elle a développé un sixième sens pour détecter l’approche d’un autre être humain. La photo que l’homme a déposée la veille a ranimé en elle le douloureux souvenir d’Aika, sa mère. La jeune femme en kimono arrachée au Japon pour épouser Kuma Hirano, ce doux rêveur qu’elle n’a jamais vraiment aimé. Hannah était convaincue que cette photo avait disparu, comme toutes les autres. Aika avait dû l’abandonner dans un tiroir ou au fond d’une valise, lorsqu’elles avaient fui Vancouver, ou plus tard, lorsqu’on les avait chassées de Steveston. Comment l’inconnu avait-il mis la main dessus ? Était-il l’un de leurs bourreaux ?

Il frappe à la porte. Hannah s’agenouille dans un coin de la pièce, pétrifiée par l’appréhension face au surgissement de son passé. Elle brûle d’ouvrir pour interroger le visiteur : peut-être a-t-il des nouvelles de ses amis d’autrefois – du moins, ceux encore en vie ? Mais une part d’elle préfère ne rien savoir. Pour se protéger. Entretenir l’espoir ténu que quelques-uns ont réchappé au pire, la séparation, la mort, l’exil.

L’homme frappe à nouveau, soupire de l’autre côté de la porte. Il sait que la maison est occupée, puisque la photo déposée le jour précédent a disparu. Il a parcouru des milliers de kilomètres, mais il n’est pas certain d’être au bon endroit. La personne qu’il recherche vit-elle bien ici ? Lui aussi a peur. De se tromper, d’être venu pour rien. Il sait pourtant qu’il est inutile de brusquer les choses. Depuis son enfance, il est ballotté comme une coque de noix sur le grand océan, mais il a appris à l’accepter. Être en paix avec la fatalité est sa façon de tenir tête au chaos du monde.

Il patiente un moment, silencieux. Immobile. Puis comme la veille, il prend le chemin du retour, laissant une nouvelle enveloppe sur le palier : Je reviendrai demain.

Hannah se jette dessus après son départ. À l’intérieur, elle découvre une nouvelle photo, d’elle cette fois. Sur le cliché, elle a huit ans. Ses cheveux noirs retombent en nattes soignées sur ses épaules, sa robe grise est un peu trop grande et ses chaussures sont déjà usées. Le souvenir de cette journée la submerge. La petite fille de l’époque était en colère, triste, terrorisée. Elle venait de perdre son père. Elle s’apprêtait à mettre un pied à l’école pour la première fois de sa vie.

OceanofPDF.com