Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 19 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 5

5.

 

La fille est allongée chez lui depuis une semaine. Inconsciente. Faible. Toutes les six heures, Jack renouvelle les cataplasmes sur ses blessures, la redresse pour glisser un peu de bouillon entre ses lèvres. Ses membres sont agités de spasmes réguliers sous l’effet de la fièvre. Il redoute une infection. Les plantes d’Edgar ne sont pas assez puissantes, alors il couvre son corps de tissus imbibés d’eau froide pour faire redescendre la température. La journée, cela fonctionne à peu près.

La nuit, en revanche, la fièvre l’emporte. Il reste auprès d’elle, guette les signes d’aggravation, s’assure qu’elle n’a ni trop chaud, ni trop froid. Il se sent impuissant et déteste cela. Pourquoi cette Japonaise a-t-elle atterri chez lui ?

Jack n’est pas superstitieux, mais il croit aux forces de la nature. Celles dont la puissance dépasse l’entendement des hommes. Lorsqu’il vivait sur les hautes terres, Ellen avait l’habitude de dire : « Tout se sait. » Chacune de nos paroles et pensées laisse une empreinte sur les créatures alentour, les arbres, les pierres, l’océan, les fleuves. « Voilà pourquoi il ne faut jamais se laisser aller à de mauvaises pensées. Ne jamais mal se conduire. » Rien n’est oublié. Nos mots nourrissent des énergies qui reviennent à nous pour préserver le grand équilibre, d’une façon ou une autre. Tout acte commis ou envisagé générera une cascade de conséquences ne devant rien au hasard, jamais. Tout se sait.

Qu’a-t-il fait, qu’a-t-il dit pour que le sort jette cette enfant sur son chemin ? Est-ce à cause de l’incendie de Doom Hill ? Parce qu’il n’a pas su retenir Mark ? Parce qu’il n’a pas eu le courage de s’engager lui aussi dans l’armée, lorsque le gouvernement cherchait des hommes pour tenir le front ? Il aurait pu se battre aux côtés de son frère. Il l’aurait protégé des démons, fait bouclier face à l’ennemi. Il aurait pu le sauver, là-bas, sur cette île lointaine où son bataillon avait été envoyé contre l’armée de Tokyo. Que dirait Ellen si elle découvrait qu’aujourd’hui, il abrite une Japonaise en sa demeure ?

Autrefois, il savait lire en sa mère adoptive mieux qu’en lui-même. Il regardait son visage et devinait ses pensées avant qu’elle ne les formule. Une force invisible les reliait. L’énergie du grand équilibre. La disparition de Robert les avait rapprochés un peu plus encore. Avec Mark, tous les trois faisaient corps dans la douleur et la déréliction. Robert était leur soleil. Il était l’espoir. Son décès brutal les avait mis à genoux.

Ils l’avaient enterré ensemble près du pétroglyphe après avoir veillé son corps trois jours et trois nuits durant. Ellen avait murmuré des prières étranges. Les garçons les avaient scandées sans les comprendre. Mark ne cessait de pleurer en silence. Même lorsqu’il dormait. « Je m’arrêterai lorsque tous les océans en moi seront vides. » Jack, lui, gardait les yeux secs. Les larmes coulaient à l’intérieur. Elles avaient le goût du sang. Il serrait les poings de toutes ses forces, jusqu’à ce que les ongles pénètrent sa peau.

« Ton père a rejoint le grand mystère. » Lorsque Ellen avait prononcé ces mots, il avait hurlé de colère. Il n’avait que faire du grand mystère. La perte creusait un gouffre dans sa poitrine. L’univers s’effondrait autour de lui. Il prenait conscience de la fragilité de la vie. L’obscurité avait éteint la lumière à jamais.

Les semaines avaient passé. Les mois. Le jour, la nuit, Jack disparaissait de longues heures, laissant Mark et Ellen seuls dans la maison. Il errait, cherchant son chemin sous la pâle lueur des rayons de lune. Lorsqu’il était suffisamment loin, il hurlait comme un loup, jusqu’à ce que la douleur brûle sa gorge. Il s’endormait contre une pierre ou près de la rivière et rentrait au petit matin, hagard.

Ellen faisait preuve d’une patience infinie à son égard. Elle s’allongeait auprès de lui lorsqu’il tombait de fatigue au milieu de l’après-midi. Elle posait la main sur son front et chuchotait des mots inconnus. Elle serrait son corps contre le sien pour le raccrocher à la vie.

Un matin de pluie fine, Jack s’était levé et avait observé le ciel. Des nuages bas formaient une chape grise et opaque. Le vent d’est charriait des effluves d’algues pourrissant sur la batture. Il comprenait, enfin : l’obscurité ne tuait pas la lumière. Elle la révélait. Les souffrances et les deuils, les blessures que lui infligerait la vie, ses propres faiblesses et échecs ne rendraient que plus intense et précieuse encore l’étincelle qui brûlait en lui. Chaque cicatrice que l’existence laisserait sur sa peau lui rappellerait ce qu’il avait été. La profondeur de ce qu’il avait appris. L’importance de l’instant et du pardon.

Ils étaient tous les trois, désormais. Trois solitudes soudées par l’amour et la perte. Lui, Ellen et Mark, son petit frère né quatre ans après lui. Une Amérindienne et deux gosses, l’un blanc, l’autre métis : ils resteraient ici, dans la maison des hautes terres, c’était sans doute mieux. Le reste du monde n’avait aucune importance.

Ellen leur apprendrait à lire et tout ce qu’il y avait à savoir pour subsister sans dépendre de personne. Comment cultiver, pêcher, chasser : « Prends uniquement ce dont tu as besoin et ne jette rien, trouve une utilité à chaque chose. » Comment cueillir : « Toutes les baies sont comestibles, mais en manger trop donne la courante. » Se soigner : « l’écorce de cèdre pour la fièvre, le champignon noir pour cicatriser ». Elle leur enseignerait comment saler le saumon, pour le conserver durant tout l’hiver. Comment tanner les peaux. Rapiécer les vêtements. Elle leur apprendrait à écouter. « Ferme les yeux. Concentre-toi sur ta respiration. Ralentis jusqu’à la caler sur le rythme de la forêt. »

Écouter ? Au tout début, les deux garçons ne comprenaient pas de quoi elle parlait. Ils essayèrent encore et encore, sans succès, pendant des mois. Jusqu’au jour où ils n’eurent plus besoin de fermer les yeux pour sentir la forêt battre en eux comme un second cœur. Alors, ils entendirent les griffes de l’ours raclant l’écorce d’un épicéa centenaire. L’eau des glaciers dévalant les pierres mouchetées de lichen. Le plongeon du louveteau découvrant la rivière. Le combat entre deux mulots pour une pomme de pin. Le craquement discret de la branche réceptionnant le bond de l’écureuil. Le crépitement du bourgeon prêt à jaillir. Ces sons les emplirent. Les deux enfants vibraient. Ils étaient ancrés à la terre et libres comme le vent.

Le soir, pour nourrir leurs rêves des images anciennes, Ellen leur narrait les contes tsimshian de son enfance. L’histoire de Petit Aigle et Aigle Seul, la légende d’Ailes Coupées et Lame affûtée ou encore, celle des loups et des chevreuils.

Mais le plus souvent, juste avant de dormir, ses fils réclamaient le conte de l’orphelin dont tout le monde riait.

– S’il te plaît, Maman, encore une fois ! l’implorait Mark.

Alors, Ellen lui racontait l’histoire de ce petit garçon malingre et dépourvu de tout que personne, dans le village où il vivait, ne prenait au sérieux. Une nuit, une étoile d’argent se décrocha de la voûte céleste et tomba sur terre. Au matin, le chef du village découvrit l’étoile piégée au sommet d’un séquoia.

– Celui qui saura l’attraper et me l’offrira aura ma fille en mariage ! annonça-t-il.

Les hommes tentèrent un à un leur chance, mais l’arbre était glissant, trop haut, l’étoile inaccessible ; tous échouaient tristement.

Tandis qu’il les observait depuis sa bicoque, l’orphelin fut approché par un loup. L’animal s’installa à côté de lui et l’interrogea :

– Que font donc ces hommes ?

– Ils tentent de décrocher l’étoile pour épouser la fille du chef.

– Aimerais-tu l’épouser, toi aussi ?

– Oh oui, elle est si belle ! C’est la seule à ne pas rire de moi. Mais je ne suis qu’un pauvre orphelin sans rien.

Le loup laissa alors tomber de sa gueule trois pierres de couleurs différentes.

– Approche-toi de l’arbre et lance d’abord la pierre noire, puis la verte, puis la bleue.

Le garçon obéit et, à la surprise générale, il décrocha l’étoile.

Agacé, car il était certain que seul le plus fort des hommes pouvait l’emporter, le chef tint malgré tout parole et lui offrit sa fille en mariage. Mais il exigea que le couple quitte le village et parte vivre loin de son regard. Les mariés obéirent. La princesse fut triste de quitter sa famille, mais elle était touchée par ce garçon délicat. En dépit de la pauvreté à laquelle ils étaient promis, elle se réjouissait de l’épouser.

Un matin de ciel bas, le loup se présenta à nouveau à l’orphelin et lui offrit une peau de grenouille géante :

– Elle t’apportera la prospérité.

La nuit venue, le garçon enfila la peau et se transforma en grenouille géante. Il pêcha trois grosses truites dans la rivière. Il les déposa devant la porte de leur maison avant de regagner le lit. Le lendemain, la princesse découvrit les poissons avec joie, sans comprendre d’où ils venaient.

Chaque jour, elle trouvait de nouvelles offrandes sur leur palier, tant de poissons que le couple put rapidement en vendre et fonder un foyer prospère. Le garçon devint un beau jeune homme. Ils eurent deux enfants. D’autres villageois vinrent s’installer à leurs côtés, tandis que les poissons affluaient toujours.

Un matin, l’orphelin avoua à la princesse qu’il enfilait chaque soir la peau de grenouille pour aller pêcher.

– Mais je suis fatigué, désormais. La rivière m’attire, elle m’appelle : cette nuit, je resterai en elle.

L’épouse pleura, mais elle ne le retint pas. Elle comprenait que dorénavant, celui qu’elle aimait appartenait à l’eau.

L’orphelin rejoignit la rivière et resta grenouille. Chaque matin, jusqu’à sa mort, la princesse continua de découvrir de généreuses offrandes de poissons devant sa porte.

*

* *

Les gémissements de la blessée le tirent de ses pensées. Jack porte encore un peu de tisane d’écorce de cèdre aux lèvres d’Hannah, ajuste le pansement sur la plaie de sa joue et repose délicatement sa tête sur l’oreiller. Son visage semble paisible, mais ses yeux s’agitent derrière ses paupières closes. Elle rêve, ou est-ce un cauchemar ?

Il pose la main sur son front. Loin de l’apaiser, ce geste déclenche en elle une réaction étrange. Elle s’agite, attrape le poignet de Jack, se redresse. En proie au délire provoqué par la fièvre, elle hurle :

– Nous viendrons, nous prendrons, nous tuerons ! Partez avant qu’il ne soit trop tard !

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