Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 31 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 17

17.

 

 

1944

Les Issei s’adaptent à Greenwood bien mieux que leurs enfants. Le dénuement, la survie ; d’une certaine façon, tous ont déjà vécu cela lors de leur arrivée au Canada. Dans le camp d’internement, ils prennent les choses en main. Un paysan de Steveston a eu la brillante idée d’emporter quelques semences de ses champs. Le printemps venu, il les plante dans ce qui deviendra le grand potager commun, complémentaire à ceux cultivés par chacun, partout où la terre le permet. L’un des vieillards autrefois charpentier à Tokyo indique aux femmes comment scier, dresser les planches, planter des clous, afin d’améliorer les baraques de fortune. Ichiko, une jeune diplômée en humanités à Toronto, organise un système de classes par niveau, afin que les enfants poursuivent un semblant de scolarité.

Tous ont vite compris que le confinement dans la ville minière ne durerait pas uniquement quelques semaines. Il sera long. Peut-être seront-ils même condamnés à vivre ici jusqu’à la fin de leurs jours. Autant rendre le quotidien agréable, en dépit du manque.

Les semaines passent. Les mois. Hannah perd le fil du temps. Chaque journée est identique à la précédente. Pour tenir, elle se concentre sur le quotidien – manger, étudier, amuser son petit frère. Elle a enfermé les souvenirs de sa vie d’avant dans un petit coffre et l’a encavé dans un coin sombre de son esprit, qu’elle s’efforce de ne jamais visiter. Ian et Daisuke s’y tiennent à côté de Kuma, Hideki, et des bûcherons un peu rustres dont elle a déjà oublié les noms, figures rassurantes de son enfance. Des hommes de peu de mots, mais bons ; elle le devinait aux gestes doux qu’ils avaient à son égard. Un tapotement sur la tête, une caresse sur les cheveux. Que sont-ils devenus, tous ? Ont-ils été envoyés dans les camps de travail à la montagne ou au chemin de fer, eux aussi ?

Chaque soir, elle aide Midori et Hide Hyodo, les deux grands-mères partageant leur nouveau foyer, à faire un brin de toilette. Deux petites femmes aux cheveux mousseux, peu bavardes, vieillies avant l’heure par une vie de labeur, mais pas du genre à se plaindre pour un rien. Solides comme de vieux chênes. Hannah passe un linge humide sur leurs visages plissés. Elle masse leurs jambes maigres, bleuies par les varices.

La pièce à vivre n’a pas l’eau courante. Chaque matin, les filles vont à tour de rôle remplir des seaux à la rivière. Elles alimentent le vieux poêle avec les bûches de la scierie remise en fonction par le vieux charpentier. En été, les plus jeunes pêchent des poissons faméliques dans le petit lac aux eaux pauvres. Chaque prise est une fête brisant la monotonie des repas frugaux, essentiellement composés de pommes de terre, navets et choux.

Tous ont faim en permanence. Le souvenir des aliments autrefois disponibles à Powell Street – riz, pâte de haricots rouges, shiitake, thé – torture leurs esprits jusqu’à la déraison. Un soir de juin, un garçon de dix ans affamé de sucre est tué par un essaim d’abeilles : il a plongé la main dans une ruche sauvage pour en retirer du miel. Sa mère pleure sept jours et sept nuits d’affilée. « C’était mon seul enfant, à quoi bon continuer sans lui ? » Un midi de novembre, un vieux brise la totalité des dents qu’il lui reste en mordant dans une bûche, convaincu qu’il s’agissait d’une pièce de bœuf. « L’odeur, si vous aviez senti l’odeur ! »

Les femmes ne parlent jamais de leurs époux. Prononcer leur nom risquerait d’attirer le mauvais œil. Personne ne sait où ils sont exactement. Les franciscaines affirment qu’elles ne disposent d’aucune information précise.

Chaque après-midi, une quinzaine de jeunes de neuf à quinze ans, dont Hannah, se réunissent dans l’ancienne brasserie où Ichiko, la lettrée de Toronto, leur donne classe. Très vite, elle incarne à leurs yeux bien plus qu’une professeure de fortune : elle est leur fenêtre sur le monde. Leur respiration. Elle renforce leurs connaissances en anglais, mathématiques, géographie, histoire, se montrant exigeante et juste. Sa passion et son engagement tiennent du sacerdoce. « Lorsque vous sortirez d’ici, vous leur montrerez à quel point les enfants japonais sont intelligents et cultivés. »

Aika, elle aussi, a un plan : faire de Hatsuharu un petit garçon fort et en bonne santé. Il commence à marcher. Elle l’allaite encore, complétant son alimentation avec les quelques légumes cultivés dans le jardin que Kiyoko et elle entretiennent péniblement derrière l’hôtel. Elle lui parle en japonais, « afin qu’il soit imprégné de la langue de ses ancêtres », joue avec lui autant qu’elle peut, « pour qu’il garde un souvenir heureux de ses premières années ». Elle interdit aux autres de mentionner devant lui le fait qu’ils sont internés, entretenant l’illusion d’une vie normale. Elle est pour lui la mère qu’elle n’a jamais été pour Hannah.

Celle-ci prend le relais lorsqu’elle rentre de cours, afin qu’Aika puisse se reposer. Elle parle à Hatsuharu en anglais. Elle lui raconte les histoires que Kuma lui narrait autrefois. Celles des hotarus, des semeurs d’espoir, des samouraïs réincarnés en crabes. Elle lui apprend à compter les fourmis, à contempler le ciel, à aimer le contact de la terre sous ses pieds nus, à guetter l’écureuil nichant dans le noyer sous leurs fenêtres. L’enfant écoute avec attention, captivé par la voix de sa sœur, déjà happé par l’univers qu’elle bâtit pour lui. La présence de Hatsuharu les rend plus fortes, toutes. Il est leur projet. Il sera leur victoire sur le monde.

Le soir, avant le couvre-feu, Hannah sort marcher dans Greenwood, parfois accompagnée de Kiyoko, Sakuri ou Makiko. Elles avancent jusqu’à la limite du camp, cette ligne imaginaire qu’elles n’ont pas le droit de franchir, sous peine de graves sanctions, ont prévenu les sœurs.

– Ce qu’ils nous font, ils le paieront, marmonne l’ancienne maquerelle.

Hannah hoche la tête sans la contredire. Elle est pourtant convaincue du contraire. Qui se préoccupe de leur sort ? Sûrement pas le Japon. Les grandes nations sont en guerre. Des milliers d’hommes meurent chaque jour sur le front. D’une certaine façon, leur sort à elles est plus enviable.

– Au moins, on ne meurt pas sous les balles, murmure-t-elle, trop bas pour que Kiyoko l’entende.

– Ils paieront, Hannah. Je te le promets.

*

* *

La forêt est rougeoyante, les arbres sont encore vêtus de leurs feuilles et les oiseaux ont à peine entamé leur grande migration vers le sud lorsqu’une nuit, l’hiver tombe brutalement sur Greenwood. Les filles se réveillent en grelottant. Le froid a pris le camp par surprise, avant que les poêles ne réchauffent les intérieurs mal isolés. Aika et Hannah se pelotonnent autour de Hatsuharu pour le réchauffer. Kiyoko les rejoint dans la couche, bientôt suivie par Makiko et Sakuri, afin de partager la chaleur de leurs corps. Les deux grands-mères, elles, dorment l’une serrée contre l’autre depuis longtemps déjà. Au matin, toutes se jettent à la hâte sur leurs vêtements d’hiver, cousus durant l’été à l’aide des vieux tissus chinés dans les greniers de Greenwood. Mais il est trop tard. Hatsuharu tousse. Le mal est tombé sur sa gorge dans l’obscurité glaciale.

Les deux premiers jours, Aika ne s’inquiète guère : l’enfant chaudement vêtu n’a plus froid, désormais. Il est de consistance solide, comme Hannah et elle. Le rhume passera.

Le troisième jour, elle sillonne tout Greenwood à la recherche d’un médecin. La toux a empiré. Hatsuharu respire péniblement. Ses poumons grésillent lorsqu’il inspire – comme Kuma, à la fin de sa vie.

– Ne t’inquiète pas, mon trésor, souffle Hannah à l’oreille de son petit frère, dans l’espoir de le réconforter un peu. Des petites fées-histoires sont coincées dans tes poumons. Elles t’empêchent de respirer, mais tu fais partie de ceux capables de les libérer : tout ira bien.

Aika revient de sa quête avec un vieux médecin au visage brûlé par le soleil – à son arrivée en Amérique, il fut longtemps pêcheur à Hawaï, avant de rejoindre son frère à Vancouver. Il ausculte le petit. Secoue la tête d’une mine sombre. Il sort dans le couloir pour livrer son verdict :

– Les jeunes enfants ne survivent pas, ici. L’an passé, sept bébés sont morts avant leurs trois ans.

Aika l’envoie balader avec véhémence :

– Bien sûr que non ! Il va guérir, je connais mon fils. C’est juste un mauvais rhume.

Elle charge Kiyoko de trouver du miel.

– Si ce garçon tué par un essaim l’été dernier a trouvé des abeilles, quelqu’un à Greenwood a sûrement réussi à récolter leur nectar.

Elle charge Hannah de mettre la main sur des herbes médicinales : thym, reine-des-prés, écorce de cèdre. Elle agit avec détermination et fermeté, comme elle le fait toujours lorsque la tragédie menace de balayer leurs vies.

Midori et Hide Hyodo prient les divinités antiques, afin qu’elles épargnent l’enfant. Impressionné par la force morale d’Aika, le vieux médecin revient s’excuser de son diagnostic pessimiste. Après s’être assuré qu’ils sont seuls, il sort de sa sacoche un sirop déniché dans l’ancien dispensaire de la ville :

– Il est vieux de dix ou quinze ans, mais je pense qu’il fonctionne encore.

Kiyoko et Hannah frappent à toutes les portes. En dépit du dénuement collectif, la solidarité de la communauté fait des merveilles : les filles rapportent du thym, du miel, des clous de girofle. Hannah en concocte une infusion, à laquelle Midori conseille d’ajouter de l’écorce de cèdre.

– Dans une semaine, il sera guéri, pronostique Aika, sûre de son fait.

La nuit du septième jour, l’enfant cesse de respirer. Au matin, Aika le découvre mort entre ses bras.

Le cri s’élevant de sa gorge réveille tout Greenwood. Les vieillards se bouchent les oreilles. Les mères touchent le front de leurs propres enfants afin de vérifier qu’ils n’ont pas de fièvre. Chacun sait qu’un tel hurlement est celui qui annonce la mort.

Hannah refuse de regarder le corps de son cher petit frère. La dernière image qu’elle gardera de lui ne sera pas celle de son visage sans vie. Elle tente de prendre Aika dans ses bras, désireuse de partager son chagrin avec elle, mais celle-ci la repousse. Aika hurle, elle crie sa douleur sans interruption, personne ne parvient à l’apaiser, ni les paroles de Kiyoko, ni les caresses de sa fille. À Greenwood, ceux qui ont tout perdu depuis longtemps savent que la complainte tragique de la mère endeuillée n’est qu’un avant-goût de la folie à venir. Hannah ne le supporte pas, alors elle s’éloigne.

Elle court loin, jusqu’à la frontière de la ville, puis revient, tourne un moment autour des baraques à la façade triste, puis se cache au fond de la scierie, derrière une pile de planches. Elle espère que sa mère relèvera la tête un instant et constatera sa disparition. Qu’elle s’inquiétera pour elle et se lancera à sa recherche. Lorsqu’elle la trouvera, elle la prendra dans ses bras et elles laisseront couler leurs larmes ensemble, un torrent salé et chaud où malgré la douleur et le désespoir, elles trouveront un peu de réconfort l’une auprès de l’autre. Mais Aika ne vient pas.

Le deuil plonge Hannah dans un état second. Pendant plusieurs jours, elle est comme à côté d’elle-même, déchirée en deux. Elle se nourrit, continue d’assister au cours malgré tout, mais son esprit est vide. Tout lui paraît secondaire, désormais. Elle regarde sa mère sombrer. Kiyoko prend les choses en main. Elle organise un rituel funéraire près du lac et choisit le lieu, non loin de l’eau, où Hatsuharu sera enterré. Aika la laisse faire. Elle ne prononce plus un mot. Tout juste hoche-t-elle la tête lorsqu’on vient lui présenter ses condoléances. Seul le vieux docteur s’autorise une remarque :

– C’est terrible, mais vous devez tenir le coup. Vous avez encore une fille.

Pendant l’enterrement de son petit frère, Hannah observe sa mère à la dérobée. Une intuition terrifiante la traverse : Aika n’a plus de raison de vivre, désormais.

Trois jours après la mort de l’enfant, celle-ci se lève au milieu de la nuit, prenant soin de ne réveiller personne. Hannah garde les paupières closes, mais elle ne dort pas. Accablée par son propre chagrin, elle ne se lève pas pour suivre sa mère ou la rattraper. Elle se passe en boucle les paroles du médecin. Oui, elle est la fille d’Aika, son premier et désormais seul enfant toujours auprès d’elle, mais cela compte si peu. Elle n’est pas Hatsuharu.

À l’aube, Aika n’est pas revenue. Les filles se lancent à sa recherche. D’autres se joignent à elles. Toute la matinée, elles fouillent les combles de l’hôtel, le saloon, la scierie, chaque bâtiment de Greenwood puis leurs alentours, en vain. Les heures filent. Aika reste introuvable.

Le soir, le vieux médecin se présente à l’hôtel : l’un des menuisiers a retrouvé son corps sur les rives du lac. La mère endeuillée a plongé dans les eaux glacées, en pleine nuit, les poches remplies de pierres. Laissant Hannah seule avec le deuil impossible de son petit frère.

Libéré du poids de la vie terrestre et de ses douleurs, l’esprit d’Aika traverse l’océan, filant par-delà les flots indigo où le soleil jette des lames argentées. Il rejoint la ferme où ses parents se sont réfugiés après la ruine de son père. Il vole jusqu’à Kyoto et fait une pause sur une feuille de bambou près du Ginkaku-ji, le pavillon d’argent. L’hiver dépose sa corolle de givre sur la frondaison clairsemée des érables cerclant le temple. Aika se mêle aux esprits gardiens du temple que seuls les cœurs sensibles savent voir danser. Ici, à l’ombre du Ginkaku-ji, elle oublie qui elle fut, ce qu’elle est et ce qu’elle sera.

Hannah est trop anéantie pour pleurer. Que reste-t-il après les larmes, lorsque le corps les a déjà toutes déversées ? Le silence. Le désespoir. Les cendres fumantes après l’incendie.

Cette nuit-là, Kiyoko prend une décision. Elle serre Hannah dans ses bras, rassemble Makiko et Sakuri autour d’elle, sans se préoccuper des deux grands-mères qui, sans nul doute, entendent tout de la conversation.

– J’ai réfléchi. Si nous restons ici, nous allons mourir. Si ce n’est pas de faim, la folie aura notre peau. Alors c’est décidé : nous allons nous enfuir.

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