Les mangeurs de nuit
Chapitre 10
10.
Une faim gargantuesque la tire du sommeil. Elle entrouvre la bouche, cligne difficilement des paupières ; ses yeux sont scellés par d’épaisses croûtes de sommeil. Tout en elle est raideur. Elle gémit, mais aucun son ne sort de ses lèvres. Depuis combien de temps n’a-t-elle pas parlé, ni avalé quelque chose de solide ? Soudain, la salive jaillit dans sa bouche : une odeur délicieuse caresse ses papilles, un parfum de légumes mijotés, parfumés d’épices inconnues. Sa respiration accélère. L’excitation prend corps dans ses entrailles et lui envoie des décharges électriques : elle a si faim !
Tandis qu’elle revient à elle, une image échappée de sa nuit de fièvre l’habite encore. Celle d’une lueur fauve s’agitant au loin, suivant un mouvement erratique et rapide, dans l’obscurité de la forêt. Un hotaru peut-être, bien que son éclat ambré semble différent des nuances fluorescentes teintées de vert des lucioles japonaises décrites par son père.
La pièce est floue lorsqu’elle parvient enfin à ouvrir les yeux. Peu à peu, elle distingue une table en bois, une chaise, une cheminée. Une légère fumée s’échappe du plat qui réchauffe dans l’âtre. La chaleur émanant du foyer caresse son visage par vagues. Son inquiétude se dissout un instant. Elle ne reconnaît pas cet endroit. Tout est confus dans son esprit : est-elle au camp de bûcherons ? L’a-t-on ramenée à la ville ? Est-ce pour elle que l’on a préparé ce repas ?
Une douleur foudroyante lui traverse l’abdomen lorsqu’elle tente de se redresser. Le feu prend sur son visage, déchire son cou, dévore sa poitrine. Son corps entier est brasier, son sang est une lave la consumant de l’intérieur. Elle retombe sur la banquette, perd à nouveau connaissance.
Elle n’est plus seule lorsqu’elle revient de nouveau à elle, quelques instants plus tard. Deux gros chiens, l’un noir, l’autre roux, sont allongés au sol, somnolant paisiblement. Un homme est assis devant la cheminée, concentré sur le plat de légumes qu’il remue de temps à autre. Sa barbe épaisse contraste étrangement avec le bleu céruléen de ses yeux et la finesse athlétique de son corps. Comme s’il avait tous les âges à la fois, ou n’en avait aucun.
La mère d’Hannah l’avait mise en garde contre les Blancs : « Ne te retrouve jamais seule avec l’un d’eux. » Mais même si elle le voulait, elle a trop mal pour fuir. Elle est incapable de bouger. Et puis, cet homme n’est pas exactement un inconnu. Elle l’a déjà aperçu dans la forêt, près d’une rivière. Son instinct lui avait soufflé qu’elle n’avait rien à craindre de lui. Et le voilà désormais tout près d’elle, veillant sur son ragoût avec douceur. Est-ce un hasard ? Que fait-elle ici ?
Hannah feint de dormir lorsque Jack se retourne pour l’observer. L’un des chiens s’approche et lui lèche les doigts. L’homme pose la main sur son front, remarque tout haut :
– La température a enfin baissé. C’est positif.
À ces mots, tout lui revient en mémoire : le plongeon dans la rivière, l’eau pénétrant ses narines, la suffocation et les éclats de nacre dansant devant ses yeux, la lumière du soleil se brisant sur la surface des flots, ses rayons rebondissant sur les écailles de poisson et la masse d’albâtre plongeant avec elle. Celle de l’ours qui, quelques minutes auparavant, l’avait surprise sur la rive et l’avait attaquée. Sa conscience s’évaporant et son corps qui sombre tandis que l’animal, lui, regagnait la rive. Est-ce ce jeune homme à la barbe de vieillard qui l’a tirée de là ?
Celui-ci est de nouveau concentré sur l’âtre. Il masse sa nuque, douloureuse depuis plusieurs jours. Ses pensées divaguent. Il pense à Ellen. Il voit ses longs cheveux noirs, lorsqu’elle était agenouillée dans l’église de Hoon Bay. Mark avait de longs cheveux, lui aussi. Autrefois. Avant que des hommes ne l’enlèvent et le rasent pour l’asseoir sur les bancs de l’école.
Ce jour-là, Jack venait de fêter ses treize ans. Les nuages gris menaçants s’amoncelaient au-dessus de leurs têtes, pesant comme des remords. Il s’était levé à l’aurore pour cueillir des baies avant la pluie. Lorsqu’il revint les bras chargés de fausses prunes, la porte de la maison des hautes terres était ouverte. Il laissa tomber les fruits, la poitrine oppressée par un mauvais pressentiment. Leur refuge était vide. Il fouilla les alentours et découvrit Ellen recroquevillée sur le pétroglyphe près duquel son père était enterré.
– Ils ont pris ton frère, hoqueta-t-elle après un long moment. (Son corps était secoué de frissons.) Ils l’ont emmené à l’école pour tuer l’Indien en lui.
Jack n’avait jamais entendu parler de ces pensionnats où on internait les jeunes autochtones pour en faire de bons chrétiens. Dans ces écoles qui n’en étaient pas vraiment, le gouvernement prétendait favoriser leur assimilation. Mauvais traitements, solitude, faim. Les pensionnaires étaient soumis à une discipline de fer. On leur inculquait une nouvelle langue et la religion chrétienne, on dénigrait leur culture, on les humiliait. On les battait. Beaucoup en mouraient. Ceux qui en revenaient étaient marqués à vie. Ravagés.
– Ils ont pris ton frère, dit-elle encore.
La voix d’Ellen se brisa. Quelque chose mourut en elle.
Jack entra dans une colère noire, contre lui-même, contre son défunt père : Robert savait ce que Mark risquait, pourquoi ne les avaient-ils pas emmenés vivre plus loin encore, là où personne ne serait venu le chercher ? Pourquoi ne l’avait-il pas prévenu lui, son grand frère, du danger planant comme un vautour au-dessus de son cadet ? Le jeune Jack se heurtait pour la première fois à la brutalité du monde. Certains hommes ont le cœur souillé, ils fracassent le bonheur des innocents et s’en retournent sans un mot, laissant derrière eux pleurs et désolation. Il ne savait que faire de pareille découverte.
Il erra plusieurs jours, le cœur lourd, incapable de s’ouvrir à Ellen. Depuis la disparition de Mark, celle-ci refusait de se nourrir. Alors, Jack enfouit le courroux au plus profond de son être pour se concentrer sur elle. La soutenir. L’aider à aller mieux. Mais en dépit de ses efforts, Ellen maigrissait, avalant tout juste quelques bouchées des repas qu’il lui préparait. Elle ne parlait plus. Elle se laissait mourir. Jack se sentait seul. Désemparé. L’hiver approchait et il n’avait pas eu le temps de fumer suffisamment de saumons, pour les réserves.
Quand Edgar, le médecin de Hoon Bay, passa pour prendre de leurs nouvelles, Jack le laissa repartir avec Ellen.
– Elle sera avec les siens. Nous prendrons soin d’elle.
– Guérissez-la. Moi je reste ici.
– Tu es le bienvenu à Hoon Bay, Jack. Nous te considérons comme son fils.
Ces paroles le remuèrent. Ellen avait toujours refusé que Mark et lui l’accompagnent au village. Mark protestait, il souhaitait voir ses grands-parents, passer du temps avec eux, mais elle se montrait inflexible. Jack était convaincu qu’en vérité, les parents d’Ellen refusaient de le voir lui, le premier fils de Robert, parce qu’il n’était pas l’enfant d’Ellen. Parce qu’il n’était pas des leurs. Il comprenait maintenant qu’il avait tort : Ellen cherchait à protéger Mark en le tenant loin du village. Elle le cachait.
– Quelqu’un doit rester à la maison, ajouta-t-il. Au cas où Mark reviendrait.
– Tu es encore un enfant. On ne peut pas te laisser sans adulte.
– J’ai treize ans. Je suis presque un homme.
Edgar soupira. Le garçon avait besoin de rester dans la maison des hautes terres. Pour son frère. Pour se prouver qu’il en était capable. S’il passait l’hiver, il se relèverait de la tragédie qu’ils traversaient : son âme serait fortifiée.
– Je te rendrai visite toutes les semaines pour t’apporter de la nourriture et vérifier que tu vas bien.
Jamais Jack ne s’était senti aussi seul. Mais il tint tout l’hiver. Il se releva, peu à peu.
Les mois passèrent. Les années, sans nouvelles de Mark. Jack vivait toujours dans la maison des hautes terres. Il passait de plus en plus de temps au village, où Edgar lui apprit à lire et à écrire, « tu en auras besoin ». Il pêchait avec Ellen, qui reprenait des forces. En dépit de l’absence de son frère, la paix s’installa à nouveau dans le cœur de Jack. Il aimait la forêt. Lorsqu’il remontait les fleuves, observait le vol des pygargues à tête blanche ou écoutait le chant des loups côtiers, la douleur s’évaporait. Il comprenait l’harmonie. Le lien entre chaque créature et l’infinie beauté de cet ensemble le bouleversait. Rien ne comptait plus que cela : la grâce de ces connexions fragiles.
– Mark, soupire-t-il, tout en remuant le ragoût. (Astrée renifle le sol, en quête de quelques miettes, Buck les rejoint pour se blottir au pied de son maître.) Espèce d’imbécile, poursuit-il intérieurement. Si tu étais resté ici, avec moi, tu aurais… J’aurais pu…
– Natsukashii.
Le mot japonais le tire brutalement de ses pensées. Lorsqu’il se retourne, Hannah est debout près de la banquette. L’intensité du regard qu’elle pose sur lui le décontenance. Ces dernières semaines, il s’était accoutumé à sa présence inerte. Certains soirs, lorsque les fantômes autour de lui l’oppressaient un peu trop, ou bien ces matins où l’aurore cristalline laissait présager des jours meilleurs, il lui parlait, certain qu’elle ne pouvait pas l’entendre. De Mark, d’Ellen. De son père. Il se confiait à elle, comme il le fait parfois à Astrée et Buck. Même les solitaires de sa trempe ont besoin de temps en temps d’une oreille à qui souffler les mots trop lourds.
Hannah le fixe, immobile. Terrifiée.
– Tout va bien, dit-il d’une voix la plus douce possible. Nous t’avons trouvée blessée près de la rivière et nous t’avons soignée.
Elle porte la main à sa poitrine. Frôle le cataplasme recouvrant toujours la plaie de son cou. Plusieurs secondes s’écoulent. L’air autour d’eux change de substance. Il s’épaissit, pénétrant plus difficilement leurs poumons.
– Moi, c’est Jack. Voici Buck et Astrée. Tu ne crains rien, ils sont gentils.
La fille éveillée n’est plus celle endormie. Elle est une nouvelle personne. Une inconnue. Il va falloir tout réapprendre. Trouver un nouveau langage entre eux. La parole, tout ce en quoi Jack n’est pas doué. Que lui dire ? Comprend-elle vraiment l’anglais ? Il en veut soudain terriblement à Edgar de l’avoir laissé seul avec elle. Lui, le compteur de saumons, l’anachorète, la personne la moins qualifiée des environs pour prendre soin d’une blessée. Quelle folie, quelle inconscience !
– Quelqu’un m’attend, dit-elle.
Son genou gauche tremble. Elle se rassoit. Plus d’un mois qu’elle est là, allongée, immobile : ses muscles ont fondu. Il lui faudra réapprendre à marcher, doucement. Jack n’avait pas mesuré à quel point sa convalescence serait longue. Edgar, qui n’est toujours pas revenu malgré son engagement à le faire, le savait forcément.
– Je dois repartir.
Elle tente de se relever, s’effondre au sol.
– Tout doux, dit-il en l’aidant à se rallonger.
Se souvient-elle de l’accident ? A-t-elle conscience qu’elle est en partie défigurée ? Il devra le lui dire. Mais pas tout de suite.
– Quelques jours de repos encore et tu pourras repartir, ment-il, soudain pressé de s’échapper.
Elle se retourne, enfouit son visage dans les draps pour y étouffer un sanglot. Il tend la main vers son épaule mais retient son geste. Il s’éloigne sur la pointe des pieds, certain que le silence a parfois le pouvoir d’apaiser les douleurs mieux que les mots.
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