Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 42 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 6

6.

 

 

D’épais rouleaux de nuages menaçant comme une mer en furie colmatent l’horizon. La luminosité diminue. Les insectes volent bas. Un goût de métal froid lui vrille la langue, comme chaque fois que l’orage approche. Jack hâte le pas. Il court. Sortir alors que la tempête approche est une folie, la raison lui souffle de s’abriter quelque part au plus vite, mais le temps presse : il désire découvrir qui se cache dans la cabane des hautes terres avant les frères Davis, qui ne tarderont pas à comprendre qu’il les a envoyés sur une fausse piste. Il ne veut pas d’un carnage dans ce lieu sacré.

Tu devras aimer tous les hommes, car il y a une part de bon en chacun d’eux.

La vérité est que la plupart ne sont ni bons, ni mauvais. Ils survivent.

Les poils se dressent sur sa nuque. Un éclair fend la noirceur du ciel, suivi par le fracas du tonnerre. Le printemps gronde, il rue comme un taureau courroucé prêt à bondir dans l’arène pour réclamer sa place. L’hiver anormalement froid va enfanter d’un printemps brutal et joyeux ; bientôt la palette de ses parfums féconds ouvrira la fête annonçant le retour des saumons. La voûte nuageuse ondule sous un ressac presque marin, les cumulus gonflent et refluent comme une houle frémissante, une déferlante jetée contre les roches.

Une goutte épaisse s’écrase lourdement sur le nez de Jack, suivie de deux autres, prémices du rideau aquatique s’abattant soudain sur lui. Les hommes ont provoqué les dieux alors pour les punir, ces derniers ont inversé les éléments ; ils ont aspiré la totalité des océans jusqu’aux étoiles et désormais, ils la déversent sur la terre en trombes infernales. Buck se serre contre les jambes de son maître en gémissant. Il pressent la puissance de la tempête à venir.

Le creekwalker poursuit son chemin malgré les bourrasques de pluie mêlée de grêle qui fouettent son visage. Il connaît la route, il ne risque pas de se perdre, mais il redoute le froid qui déjà se glisse en serpent malfaisant sous ses vêtements détrempés.

Il traverse une plaine longée de hauts bosquets ciselés ouvrant sur la forêt, suit un étang aux eaux chahutées, évite les ombres sylvestres étirant leurs silhouettes humaines au sommet de la crête qu’il s’apprête à franchir. Il avance un pied après l’autre, à bonne cadence, ne pensant à rien d’autre qu’à la cabane. Peut-être la trouvera-t-il vide. Il aura affronté les trombes furieuses pour rien mais, au moins, il pourra s’abriter, ôter ses nippes humides et se réchauffer un peu. Peut-être la découvrira-t-il habitée d’un clan de Japonais peu commodes. Il lui faudra alors improviser. Trouver une façon de communiquer avec eux.

Le jour décline encore, comme si la nuit décidait elle aussi de se jeter avant l’heure dans le chaos du ciel, sans égard pour le soleil tirant patiemment la couverture à lui jusqu’au solstice. Jack aperçoit une faible lumière au loin, émanant de la masure. Il tombe à plusieurs reprises. La pluie diluvienne mue la colline qu’il dévale en cascade fangeuse. Buck l’aide à se redresser, inquiet pour son maître. Il pressent les épreuves à venir, souffrant soudain de l’absence de sa compagne de jeu, la sage Astrée.

Penché vers l’avant, progressant presque à quatre pattes pour ne pas se faire repérer, Jack s’appuie un instant contre le cerisier de Pennsylvanie pour reprendre son souffle, puis approche de la cabane. Les vitres de l’unique fenêtre sont entièrement couvertes de buée : impossible de distinguer l’intérieur. Il rejoint la porte, plaque son oreille contre le bois afin de capter quelques bribes de conversation. En raison du vacarme de l’orage, il n’entend pas le grognement de Buck cherchant à l’avertir, ni les pas discrets derrière lui. Un objet métallique et froid se plaque contre sa nuque : le canon d’un fusil. Il lève les mains en l’air, sans brusquerie. Une voix de femme hurle dans son dos :

– Entre !

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