Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 6 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 5

5.

 

D’humeur sombre, Jack démarre le moteur du Bald Eagle et prend la direction de Loggers Creek, une minuscule bourgade battue par les vents océaniques, plongeant droit sur le canal. Les embruns balayent régulièrement l’artère principale, au bout de laquelle débute la seule route à deux voies reliant ce coin de la forêt au reste du monde. Les habitants des environs, fermiers, pêcheurs et bûcherons, se ravitaillent dans l’une des deux uniques rues du bourg. La première, Main Street, débute avec le restaurant du père Weston et s’achève par un petit concessionnaire automobile plus crasseux encore que son propriétaire, un fils de Madrilène à la peau tannée surnommé l’Espagnol. Entre les deux s’alignent une boutique de vêtements, un petit hôtel accueillant les saisonniers, la poste et une taverne que les habitants appellent « saloon », mais où l’on ne sert que de la limonade.

Plus étroite, Second Street abrite une échoppe vendant du matériel de pêche, une mercerie et l’épicerie de Beth, le principal lieu de vie sociale et de jaspinage de Loggers Creek, avec le chaste saloon.

Jack fréquente le village une à deux fois par mois pour se ravitailler en fuel, ou lorsqu’il lui manque quelques aliments de base. Parfois, il achète un peu de tabac, mais il évite de lire le journal. Auparavant, il préférait interroger l’épicière pour prendre le pouls du monde. Beth était douée pour lui restituer uniquement les nouvelles essentielles, lui épargnant les bavardages inutiles. « Y a-t-il quelque chose à savoir ? » lui demandait-il chaque fois qu’il déposait ses achats sur le comptoir. « Pas cette semaine, Jack », répondait-elle le plus souvent.

Ou bien : « Toujours les mêmes histoires, Jack. »

« Rien de neuf, mais il paraît que ça barde sur le Vieux Continent. »

« L’Allemagne a déclaré la guerre à l’Europe. »

« Les Japonais ont attaqué les États-Unis. »

« Ils cherchent des hommes pour aller se battre. »

Depuis la fin de la guerre, il n’interroge plus la commerçante. Il a eu son quota de mauvaises nouvelles.

Jack est de ces hommes qui abhorrent les villes. Il y a déjà vécu, pourtant. Quelques mois. Très jeune, avec son père, avant que celui-ci ne rencontre Ellen et qu’ils partent s’installer dans la maison des hautes terres. Il a habité Prince Rupert mais n’en garde aucun souvenir. Aucun instinct. Lorsqu’il se rend à Vancouver pour le forum annuel où se retrouvent les cent cinquante creekwalkers de la région, il est heurté par le vacarme des hommes. Les bruits saturant l’air. Le fracas urbain des voitures, des machines, des pavés étouffant le sol. Les corps contraints et désaccordés. Chaque fois qu’il y met les pieds, il pense à cette phrase de Thoreau, l’auteur naturaliste qu’il relit durant ses longues nuits d’hiver : « La valeur des hommes n’est pas contenue dans leur peau : il n’est donc nul besoin d’être en contact physique les uns avec les autres. » Il ne saurait mieux formuler ce que l’insensé corps-à-corps des villes lui inspire.

À Vancouver, à Toronto, les citadins pensent que l’agitation est synonyme de vie alors ils courent, hurlent ; ils confondent la fin et les moyens. Convaincus que le mouvement est fertile, ils se perdent dans leur cavalcade insensée. Ils ont oublié l’harmonie. Celle que Jack recherche chaque fois qu’il remonte un ruisseau ou s’installe sur la rive en compagnie de ses chiens. Ce calme. Cette concentration habitant le monde sauvage qui n’est pas un silence mais une rectitude. Un flux vibrant où chaque chose est à sa place, sans morale, c’est-à-dire sans jugement. Là, au cœur de la forêt battue par les pluies, Jack peut être lui-même.

Lorsque le tumulte bat un peu trop fort, il rejoint la maison des hautes terres. Elle est inhabitée, désormais. Il veille à ce qu’elle ne s’effondre pas, entretient la toiture, huile les gonds de la porte tous les ans. Quelques rares trappeurs s’y abritent parfois. Il aime cette idée, celle d’un refuge. Pour lui, pour les autres. Non loin de la maison, à une vingtaine de mètres du cerisier de Pennsylvanie planté quelques décennies plus tôt par la mère d’Ellen, un pétroglyphe est dissimulé sous une masse de lierre et de mousse. Une pierre gravée par l’un des peuples autochtones tsimshian, il y a plusieurs siècles.

– On dirait un visage, avait-il dit à Ellen, le jour où elle lui avait dévoilé sa présence.

– Oui. Celui d’un homme ou d’un ours.

Trois ans plus tard, ils enterraient ensemble le corps de Robert, le père de Jack, au pied du pétroglyphe.

Il amarre le Bald Eagle à l’un des pontons de Loggers Creek et fonce droit vers l’épicerie, prenant soin de ne croiser aucun regard. Il déteste être contraint d’engager la conversation, prendre des nouvelles des uns, des autres, des enfants dont il a oublié le nom, des vieillards qui, lui apprend-on, n’ont pas passé l’hiver.

– Qu’est-ce que ce sera pour toi aujourd’hui, l’ami ? demande Beth, lorsqu’il entre. (Elle désigne du menton la tarte aux fruits rouges exposée près du comptoir.) Elle vient de la ferme des Robinson. Leurs pâtisseries sont aussi peu présentables que la grosse Mabel, mais fais-moi confiance, tu n’auras jamais rien goûté d’aussi délicieux.

Il apprécie le franc-parler de cette femme au physique épais, grande comme un homme, souvent rude. Il n’en faut pas moins pour tenir un tel commerce seule, assurer les livraisons été comme hiver auprès des fermes les plus éloignées, celles où les vieux ne peuvent plus se déplacer. Beth n’a jamais voulu de mari, elle n’a besoin de personne. Elle fait partie des indomptables. Elle et Jack ont cela en commun.

– Mets-m’en donc une part de côté. Je prendrai aussi du café, dix boîtes de haricots et de la corde, pour le Bald Eagle. Sais-tu qui chasse, dans les parages ? J’ai entendu tirer, hier.

Il ne mentionne pas les tripes d’ours découvertes près de la rivière.

– Ah. Tu n’aurais pas tardé à l’apprendre, de toute façon : Eugène et Larry sont rentrés du front. Trois ans sans eux, c’était trop beau pour durer. Figure-toi qu’ils ont ouvert un lodge près de l’ancienne conserverie. Ces dernières semaines, ils ont retapé l’un des bâtiments et l’ont baptisé le Bear & Wolf. Leur cousine Cathy y travaille comme cuisinière. Je n’aimerais pas être à sa place. Un paradis pour chasseurs, ouvert toute l’année : pas le meilleur endroit du monde pour une femme, si tu veux mon avis.

– Hum, maugrée Jack. J’avais déjà compris qu’ils étaient revenus.

– Je savais que tu adorerais. Il paraît que beaucoup d’anciens soldats, comme les frères Davis, sont demandeurs. Que la chasse les défoule. M’est d’avis qu’la guerre les a rendus un peu barjots. Joe Miller est rentré, lui aussi. Il avait déjà l’air frappé avant de partir, c’est encore pire maintenant. Walter le modère un peu, quoiqu’il soit tout aussi timbré que lui. Pas étonnant, après tout : tous les quatre ont grandi à Doom Hill. La ferme maudite.

En son temps, le père d’Eugène et Larry, Charles, accompagnait lui aussi des chasseurs de trophée tout droit débarqués de l’Est, Toronto, Ottawa ou plus souvent encore, des États-Unis. Des hommes souvent riches, venus jusqu’aux confins de la forêt pluviale afin de tuer orignaux, loups, couguars et surtout, des ours. Massacrer pour le frisson. Faire couler le sang animal pour se sentir vivants. Jack n’a jamais compris pourquoi ôter la vie emplit le cœur de certains d’une telle jouissance.

– Tu sais ce que j’en pense, Beth.

– C’est précisément pour cela que je te préviens : ils vont chasser dans ta zone. Ils ont déjà eu quelques soucis avec les creekwalkers du Sud.

– Hum.

– Tiens-toi loin d’eux, Jack. Ils sont dangereux.

Il hoche la tête, l’air absent. Pressée de chasser l’ombre passant sur son visage, Beth change de sujet.

– Tu as vu Ellen, récemment ?

– Non. On ne se parle plus beaucoup.

– Je ne veux pas me mêler de votre vie, mais tu devrais passer la voir. Ne pas savoir ce qui est arrivé à Mark, cette attente… Cela doit être insupportable pour elle. Pour toi aussi : depuis son départ, tu as pris un sacré coup de vieux. Tu fais bien dix ou quinze ans de plus que ton âge. Ellen et toi avez besoin l’un de l’autre, plus que jamais.

Il acquiesce, paie, oublie la part de tarte sur le comptoir. Il tourne dans Main Street et rejoint le port avec la désagréable sensation d’être observé. Il accélère le pas afin de regagner son bateau, tout en méditant sur les informations délivrées par Beth. Il ne pourra jamais rien contre des hommes comme Eugène et Larry. Un combat perdu d’avance. Mais il peut au moins garder un œil sur eux.

Avant de rejoindre le canal, il prend la direction de la vieille conserverie, là où les frères ont installé leur lodge. Afin de voir à quoi l’endroit ressemble, de loin. Les Davis ne doivent pas le repérer : ils prendraient cela pour une provocation.

Il amarre le Bald Eagle près d’un kilomètre en aval du lodge, à l’un des pontons branlants autrefois utilisés par les ouvriers chinois. Chaque matin, un contremaître les acheminait dans une embarcation surchargée depuis le campement sommaire où ils logeaient, au nord de la baie.

En chemin, Jack en profite pour inspecter l’estuaire de la rivière noire. Six ans auparavant, Black Silver, la mine de cuivre à ciel ouvert, une cinquantaine de kilomètres en amont, avait déversé des litres d’eau souillée dans le fleuve. Elle contenait du cyanure, mais les propriétaires n’avaient jamais reconnu leurs torts. Depuis, les saumons cohos avaient pratiquement disparu. Un désastre. Jack avait décrit les dommages occasionnés à son ministère de tutelle, qui promit d’envoyer ses fonctionnaires inspecter la mine. Puis la guerre avait éclaté. Les budgets du département de la pêche avaient été temporairement suspendus. L’accident avait été classé. Il observe l’eau un long moment. Propre, en apparence. Combien de temps faudrait-il avant que la pollution ne disparaisse complètement ? Si tous les saumons nés ici sont morts, l’espèce saura-t-elle repeupler la rivière noire ?

De l’autre côté de la rive, la mélopée des oiseaux baisse subtilement d’un ton, révélant une présence. Jack le sent. Buck aussi : son corps est entièrement tendu, les oreilles dressées, prêt à bondir, tandis qu’Astrée cesse de fouiller la grève, soudain immobile. Jack pose la main sur la chienne, fouille l’ombre du regard. Dans l’entrelacs de troncs et de fougères hautes, une paire d’yeux le fixe avec intensité, puis s’évapore presque aussitôt. Il avance vers la rive, examine la végétation : rien. Il est pourtant certain que quelques secondes plus tôt, une jeune femme ou peut-être un garçon se tenait là, à l’observer, dissimulé dans les ronces.

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THE LOGGERS REPORTER

De mystérieux vols dans la vallée reportés

Lundi, le bureau local de la gendarmerie royale du Canada a fait

état d’une série de vols commis ces dernières semaines,

principalement chez des fermiers de la région. Le dernier en date a

eu lieu dans une exploitation isolée, non loin de Loggers Creek.

Dépêchés sur les lieux, l’officier Paul Smithson et son adjoint

Mark Thomas, du bureau de Loggers Creek, ont observé des traces

de pas suspectes près des clapiers, où quatre lapins ont été dérobés.

« Le plus étrange est que mon chien n’a rien entendu », a déclaré

George Wilson, le propriétaire. « J’ai aperçu la silhouette de trois

hommes, peut-être quatre. »

Quelques jours plus tôt, des larcins ont également été signalés

non loin. Les Robinson, un couple vendant des pâtisseries en plus de

leur activité agricole, se sont fait dérober une partie des tartes aux

myrtilles qu’ils s’apprêtaient à livrer en ville.

Un grossiste a également été visité. « Ils ont pris des cordes, des

couteaux et ont saccagé une partie de l’entrepôt sans raison : ce sont

des sauvages », a déclaré la victime.

L’un de ses voisins préférant garder l’anonymat a suggéré une

piste : « Ce sont peut-être des Japonais, revenus pour récupérer leurs

affaires ou se venger. » L’officier Smithson appelle à la plus grande

vigilance. Les coupables sont probablement armés.

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