Les mangeurs de nuit
Chapitre 11
11.
1940
– S’il te plaît, demande-lui de nous emmener !
Hannah s’accroche au bras d’Ian, bat des cils, lui bloque le passage pour le contraindre à lui donner une réponse. Depuis qu’elle sait que Daisuke, son grand frère, fait partie des Bâtisseurs, elle presse son ami de le convaincre de les laisser venir à la prochaine réunion. Guère perturbé par ses jérémiades, Ian l’écarte avec douceur et s’engouffre dans l’escalier menant vers la sortie du collège.
– S’il te plaît, s’il te plaît, s’il te plaît, le supplie-t-elle encore, convaincue qu’assister à ce rassemblement changera sa vie, qu’en fréquentant le groupe, elle aura le sentiment de participer à quelque chose de plus grand qu’elle, majeur, susceptible de transformer la vie des Nisei. Je sais que toi aussi tu en as envie. J’ai treize ans, toi quatorze, on est assez grands, non ?
Il soupire, accélère le pas. Elle se plante à nouveau devant lui, poings sur les hanches, front plissé. Il éclate de rire ; la détermination excessive qu’elle déploie pour le convaincre a quelque chose de comique.
Hannah a déjà aperçu Daisuke quelques fois, à la sortie des classes ou lors des pique-niques du dimanche organisés par l’église. Un garçon maigre, voûté comme un vieillard. Une ombre rasant les murs mais dotée d’une intelligence vive, oscillant entre nihilisme et désir de revanche. Un Nisei typique, en somme.
Il y a trois ans, Daisuke décrochait un doctorat en sciences à l’université d’Ottawa, mais sa fierté de premier de promo fut vite anéantie : aucune entreprise n’acceptait d’embaucher un ingénieur d’origine japonaise. Il frappa à toutes les portes, animé du vain espoir que son diplôme obtenu avec les honneurs convaincrait malgré tout l’une d’elles. Puis il se fit une raison et, la mort dans l’âme, retourna chez ses parents, dans le Japtown. Ce lieu maudit auquel ses études devaient, en théorie, lui permettre d’échapper.
Aujourd’hui, il travaille dans le restaurant de son père, un homme avec qui il ne partage rien, nostalgique d’un Japon qui n’existe plus, archétype des Issei incapables de comprendre que leurs enfants ne peuvent pas vénérer une terre où ils n’ont jamais mis les pieds.
Malgré les échecs émaillant déjà son parcours, Daisuke continue de croire à l’intégration. À l’université, il avait fondé un journal, L’Âge nouveau. Lui et quelques autres Nisei fréquentant l’établissement avaient tenté d’expliquer à leurs camarades blancs qu’ils n’étaient guère différents. « Nous sommes aussi canadiens que vous et sommes prêts à servir la nation, on se fiche pas mal du vieux Japon ! » Le gouvernement avait bien accordé le droit de vote aux vétérans Issei, qui avaient combattu sous le drapeau canadien durant la Première Guerre mondiale, pourquoi pas à eux ?
Le journal édita quatre numéros, puis cessa de paraître lorsque Daisuke reçut son diplôme. Aucun de ses amis n’eut le courage de reprendre le flambeau, ce qui le plongea dans un vaste désarroi. De retour à Vancouver, s’accrochant encore un peu à son idéal de société canadienne tolérante et multiculturelle, il fonda un groupe de réflexion secret, nommé les Bâtisseurs (il avait d’abord pensé aux Rassembleurs, mais découvrit qu’un groupuscule d’extrême droite anti-Orientaux se faisait déjà appeler ainsi). L’organisation compte désormais dix-sept membres, douze garçons et cinq filles, de dix-sept à vingt-huit ans.
La journée, tous arborent la même mine triste et désemparée, en particulier lorsque leurs parents moins lettrés qu’eux leur ordonnent de ramasser le courrier, balayer, aider à la cuisine, porter la livraison à Mme Mason, nettoyer le linge de M. Parker, « nous sommes à leur service, alors cesse d’être impertinent et obéis ». La nuit, leur abattement se dissipe. Leurs visages prennent vie, leurs lèvres s’agitent de mots vindicatifs. L’alcool de riz aidant, ils se prennent à croire que leur rêve, celui d’appartenir enfin complètement au pays qui les a vus naître, de ne plus être déchirés entre deux communautés, est à portée de main, pour peu qu’ils y travaillent avec la ferveur que leurs ancêtres nippons leur ont transmise.
– Je veux aller à la réunion des Bâtisseurs, on y apprendra un tas de choses ! plaide Hannah.
Les petits Nisei, frères et sœurs cadets de Daisuke et ses amis, souffrent autant qu’eux de leur statut d’enfants d’immigrés, mais aussi d’une solitude terrible, attisée par la jalousie à l’égard des enfants d’Italiens, d’Espagnols, de Français : eux ne se heurtent pas aux mêmes difficultés d’intégration parce qu’ils sont blancs. Et parce que leur pays d’origine n’est pas cet empire aux effrayantes velléités d’expansion.
– S’il te plaît, demande à ton frère si on peut venir ! Dis-lui que je rapporterai une bouteille d’alcool de riz de l’épicerie de Yusuke, pour le groupe.
Au fil des ans, Ian s’est endurci. Lui aussi supporte de plus en plus mal les vexations quotidiennes infligées aux siens à l’école, dans la rue, dans les transports publics. Il a vu les portes se fermer une à une au nez de son grand frère, en dépit de ses diplômes. Il sait qu’on lui infligera les mêmes avanies.
Il soupire. Pense aux cheveux de sa mère, prématurément blanchis. À l’abcès au genou que son père tarde à soigner, refusant de piocher dans leurs économies pour consulter un médecin autre que celui de Powell Street, dont les potions sont aussi efficaces que de l’eau sucrée.
– C’est d’accord, cède-t-il enfin. Je vais demander à Daisuke s’il nous autorise à les rejoindre samedi soir.
– Merci, merci, merci !
Hannah dépose un baiser rapide sur sa joue et file à l’épicerie.
La voilà brûlante d’impatience, si heureuse que durant le reste de la semaine, les mesquineries quotidiennes de Doris l’effleurent à peine. Elle sélectionne avec soin la tenue qu’elle portera pour le rassemblement – il s’agit de paraître décontractée mais sérieuse, naturelle mais pas petite fille. Elle demande à Makiko et Sakuri, avec qui elle prend le thé chaque vendredi, de lui dénicher des journaux autres que ceux lus par Aika et Yusuke, afin de se tenir au courant de l’actualité. Après la fermeture de la maison close, les anciennes filles de Kiyoko se sont recasées bon gré mal gré dans les commerces du coin. La solidarité de Powell Street a joué, même pour celles considérées comme des délurées à la mauvaise vie. Sakuri a trouvé un emploi dans la blanchisserie de M. Tamura. « Un chien, celui-là : il me paie moins que les autres car il sait ce que je faisais avant », maugrée-t-elle chaque fois qu’Hannah prend de ses nouvelles. Comme Makiko, elle fait partie des Bâtisseurs.
Le matin du jour J, Hannah aide à l’épicerie. L’après-midi, elle feint de travailler ses leçons dans l’appartement du dessus, où Aika et elle ont emménagé après le mariage avec Yusuke – la cérémonie eut lieu un vendredi à l’heure du déjeuner, en toute discrétion, sans témoin.
À vingt-deux heures, certaine qu’Aika et Yusuke, lessivés par leur semaine de travail, dorment à poings fermés, elle quitte l’appartement et file jusqu’au 55 de la rue Baker. Là, dans le sous-sol d’un atelier de tissage abandonné depuis la crise de 1929, le club des Bâtisseurs se réunit.
*
* *
– Vous savez que les Orientaux n’ont pas le droit d’accéder à la piscine municipale le mardi matin ? Que la liste des professions qui nous sont interdites s’est encore allongée ? Qu’un député proche de l’Asiatic Exclusion League a déposé un amendement pour faire ficher notre communauté ? Que les Nisei se portant volontaires pour se battre en Europe sont refoulés ?
Une jeune fille vindicative perchée sur une chaise scande des phrases en levant le poing. Des perles de sueur roulent de ses tempes jusqu’à son menton, avant de tomber lourdement sur son chemisier. Hannah étudie l’assistance : Makiko est là mais pas Sakuri, sans doute trop épuisée par son travail à la blanchisserie. Elle ne connaît aucun des autres jeunes.
– Ce n’est pas nouveau, tout ça, Mitsuko. Nous devons nous concentrer sur le droit de vote. Le reste suivra.
Daisuke fait signe aux enfants de le rejoindre, attrape au passage la bouteille d’alcool dissimulée dans le sac d’Hannah. Il pose le doigt sur ses lèvres, « pas un bruit, les gosses », et leur indique le fond de la salle où s’alignent d’immenses tonneaux, larges comme trois hommes. Après la faillite de l’atelier de tissage, le bâtiment avait un temps accueilli une distillerie clandestine.
Daisuke prend la parole à son tour :
– J’ai rencontré cet avocat, Norris. Le type a aidé à récolter des fonds pour défendre la proposition de loi nous accordant le vote à la Chambre basse. Il retourne au comité spécial des élections la semaine prochaine. J’aimerais vous lire son introduction. (Il se racle la gorge, prend un air solennel.) « Nous devons soit expulser tout représentant de la race japonaise hors de nos frontières, soit travailler à leur complète assimilation. Leur refuser les droits civiques et politiques au motif de la race est comparable à la politique menée par Hitler à l’égard des Juifs. Le Canada éclairé souhaite-t-il vraiment une purge raciale ? L’escalade où nous sommes entrés n’est pas plus rationnelle que celle d’Hitler, et son coût au long terme pour le Canada sera plus élevé encore que celui de l’Allemagne. »
Un long silence tombe sur l’assemblée, durant lequel chacun digère ces mots.
– C’est excessif, comme comparaison, commente d’une voix timide un garçon au visage poupin.
– Si Hitler inspire quelqu’un hors d’Allemagne, ce n’est pas le Canada, mais le Japon : il paraît que les généraux ont fait une sacrée boucherie au Mandchoukouo et qu’ils s’apprêtent à faire de même en Chine, dit Makiko.
Tous les regards se posent sur elle. Mitsuko répond, dubitative :
– Mais qu’est-ce que t’en sais, toi ?
– Je lis la presse internationale. Et toi, Mitsuko ? Est-ce que tu sais lire, au moins ?
– Du calme, du calme. La question est de savoir si ce genre d’arguments peut servir notre cause ou nous nuire.
– Ce Norris est un fou. Il…
Un fracas de verre provenant de l’étage interrompt les échanges. Daisuke lève la main pour faire signe à l’assistance de se taire. Les Bâtisseurs se figent. Personne ne sait qu’ils se réunissent ici, à cette heure. Il s’agit peut-être d’un chat errant ou de l’un de ces clochards qui, depuis la grande récession, sortent la nuit pour fouiller les poubelles de la ville. Daisuke tourne lentement la tête vers Ian et Hannah. La panique brouille son regard.
Lorsqu’un nouveau fracas, suivi de bruits de pas à l’étage, se fait entendre, Daisuke hurle :
– Cachez-vous !
Les Bâtisseurs bondissent, courent chacun dans une direction opposée, paniquent. L’ancien atelier sombre dans le chaos et la confusion. L’un des membres du groupe saisit Hannah et Ian par le col et les glisse dans l’un des tonneaux où Makiko les rejoint presque aussitôt. Ian et Hannah se serrent contre elle, tandis que la jeune femme plaque ses mains sur leurs bouches, pour les empêcher de gémir.
Des années plus tard, Hannah se souviendra encore de l’odeur âcre d’alcool imbibant le bois du tonneau. Du cœur de Makiko battant à tout rompre contre sa poitrine. De la main d’Ian serrant la sienne à lui en faire mal.
Daisuke referme le couvercle au-dessus de leurs têtes. Hannah voudrait se boucher les oreilles pour ne rien entendre, mais la peur pétrifie ses membres. Nous allons mourir là, étouffés. Des bruits de chaises renversées, des objets brisés, des heurts sourds, des cris ; une tempête de violence s’abat sur le sous-sol. À chaque coup, chaque hurlement, les enfants se serrent un peu plus contre Makiko.
Quand enfin, ses yeux s’accoutument à l’obscurité suffocante de leur cachette, Hannah approche son visage d’un rai de lumière filtrant entre les lames de bois. Une vingtaine d’hommes armés de battes en bois, ou peut-être de barres en métal, fracassent tout ce qui se trouve à leur portée : les quelques tables apportées pour la rencontre, les chaises et surtout les corps. Ils battent les Nisei sans distinction, filles, garçons, déchaînant sur eux une violence disproportionnée. Face à ce spectacle glaçant, Hannah prend brutalement conscience de ce que signifie la haine. Elle mesure son épaisseur. Les extrémités où elle peut conduire les hommes.
Les images de la battue défilent devant ses yeux, s’impriment sur sa rétine, la plongeant dans un état de stupeur. Tout s’enregistre en elle, le sang, le son mat des membres fracassés sous les coups.
Après une vingtaine de minutes, les hommes déguerpissent. Ils se sont suffisamment défoulés, ou bien craignaient-ils que la police surgisse – mais qui, dans ce coin de rue désert, aurait pu la prévenir ? Un à un, ils se retirent, telle une marée destructrice laissant derrière elle les corps gémissants, ensanglantés et meurtris des Bâtisseurs. Avant de quitter les lieux, l’un des types s’approche de Daisuke gisant au sol. Il lui crache au visage, puis sort un couteau :
– Tu crèveras comme un porc.
Puis, d’un geste sûr, sans l’ombre d’un tremblement, il lui tranche la gorge.
Depuis le tonneau, Hannah voit tout. À quelques mètres d’elle, Daisuke se vide de son sang et elle ne peut rien faire. Des gargouillements confus s’échappent de la plaie béante. Hannah perd connaissance.
Lorsqu’elle revient à elle, l’adolescente est allongée sur son lit. Elle ignore qui leur est venu en aide, combien de temps ils sont restés dans le sous-sol. Aika s’affaire dans la pièce, plie des robes, range des vêtements dans une valise. Son visage est fermé. Dur. Elle ne regarde même pas sa fille lorsqu’elle déclare, sans ambages :
– Daisuke est mort. Il est mort très lentement, comme un animal.
Sa voix a le ton du reproche. Hannah voudrait hurler. Elle voudrait qu’Aika parte loin, la laisse seule avec la violence du chagrin qui déferle sur elle, la douleur de la perte, la culpabilité. Elle se redresse, prête à bondir de son lit pour aller retrouver Ian, prendre de ses nouvelles, s’assurer que Mitsuko va bien, mais Aika l’arrête :
– Ça suffit. Cette ville est devenue trop dangereuse pour les nôtres. Dans deux jours, nous partons pour la campagne.
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