Les mangeurs de nuit
Chapitre 4
4.
Buck montre les crocs en fixant la porte, prêt à bondir sur le danger approchant. Jack a vu juste : puisqu’ils ne l’ont pas trouvé chez lui la veille, les frères Davis viennent à nouveau lui rendre visite ce matin. Ils sont comme les moustiques, ils renouvellent la charge tant qu’ils n’ont pas obtenu ce qu’ils désirent, insupportables d’entêtement. Il sort à leur rencontre, prenant soin de fermer la porte derrière lui. Hannah est en sécurité à Hoon Bay, mais il refuse que ces hommes grossiers pénètrent dans sa maison. Ils profaneraient son refuge. Leur présence hanterait les lieux longtemps après leur départ, comme les effluves nauséabonds de poisson mort qui s’accrochaient aux vêtements de son père, il y a longtemps, lorsqu’il travaillait à la poissonnerie.
– Jack, lance Eugène.
Sa façon à lui de saluer, sans chaleur. Les quatre chiens encerclent Buck pour le renifler. Celui-ci reste aussi impassible que son maître.
– On est passés hier et on t’a attendu un moment. T’étais où ?
– En vadrouille, comme d’habitude. Qu’est-ce que vous voulez ?
– Tu as sûrement entendu parler de ces cinglés de Japonais errant dans les parages. Certains parlent d’une armée, mais à notre avis, il s’agit plutôt de brigands à la petite semaine. Nous les cherchons. Tu as remarqué quelque chose ? Tu connais la forêt mieux que personne. Du côté de la plaine aux loups par exemple, ou à l’ouest ? Des traces de campement, n’importe quoi.
– Nous pensons qu’ils se sont fait surprendre par la rudesse de l’hiver et se sont installés quelque part en attendant la belle saison, car les dernières agressions ont eu lieu dans le même périmètre.
Jack pense à la maison des hautes terres. De la fumée s’élevait de la cheminée, lorsque Hannah et lui l’avaient approchée. Il s’était étonné que des trappeurs y trouvent refuge si tard dans la saison.
– Non, je n’ai rien vu.
Eugène fait un pas vers lui. Sa mâchoire se crispe. Un tic secoue son visage atrabilaire. Tout en lui exhale la brutalité. La première fois que leurs chemins se sont croisés, à l’adolescence, Jack s’était demandé ce qui détermine le sort des hommes. Lui avait grandi auprès d’un couple, Robert et Ellen, plaçant très haut les valeurs de bienveillance et de respect de la vie. Les frères Davis, eux, avaient été élevés par un gaillard rustre et cauteleux. Un père mauvais et malhonnête. Ils ont suivi ses traces, mais au fond, rien ne les y obligeait, ne peut s’empêcher de penser Jack avec dureté. Ils sont allés à l’école, ils ont côtoyé d’autres modèles dont ils auraient pu s’inspirer. Jack refuse de croire que le destin des êtres humains est écrit à l’avance. Déterminé par la naissance. Sans cela, il n’y aurait plus d’espoir. Aucune possibilité de rédemption.
– On a gagné la guerre contre les Jap’, on ne peut pas laisser la vermine jaune proliférer à nouveau parmi nous, clabaude Eugène.
Jack se concentre sur le trille cristallin de la neige fondant doucement sur son toit. Les gouttes d’eau roulent sur les tuiles et heurtent le sol dans un staccato céleste, dont la régularité l’apaise. Il laisse ce son l’envelopper et former une coque protectrice autour de lui. L’agressivité d’Eugène ne peut pas l’atteindre. Il le refuse. La seule fois où, par le passé, il avait laissé sa colère le déborder, il avait perdu son frère.
– Un gars comme toi, un presque Indien qui parle aux arbres, aura forcément remarqué si des saletés de Jaunes furètent dans le coin.
Jack secoue doucement la tête, en signe de négative.
– Tu es sûr ? Dommage. D’autant que tu nous en dois une, après le sale coup que tu nous as fait l’automne dernier. On a dû repêcher le client dans l’eau. Un riche de Toronto, t’imagines ? Pour éviter qu’il soit trop humilié, on lui a raconté que tu es une racaille blanche élevée par les Indiens. Un fou dangereux : ça lui a plu, il s’imaginait déjà raconter l’anecdote à ses bourgeois d’amis, alors il a passé l’éponge.
Larry enchaîne :
– Vraiment dommage, oui. Si tu avais fait preuve de bonne volonté, on aurait pu t’aider à retrouver ton chien.
– Astrée ?
– Ouais. Peut-être qu’on a aperçu cette vieille bestiole.
Jack conserve son masque d’impassibilité mais à l’intérieur, il rugit. Beth a sans doute parlé à ses clients de la disparition de sa chienne. L’information a circulé dans la communauté de Loggers Creek, si bien que la plupart des habitants doivent être au courant, désormais. Eugène et Larry ont pu l’apprendre par l’un des fermiers et en profitent pour faire pression sur lui – ils savent que les chiens sont le point faible du creekwalker. À moins qu’ils ne soient responsables de sa disparition : lors de leur dernière altercation, ils avaient prétendu qu’Astrée les avait attaqués. Ils ont un grief contre Jack depuis toujours.
– Maintenant que vous le dites, j’ai vu quelque chose, en effet. Direction plein nord, sur la route de Fairway. Des restes de feu, des bricoles traînant dans la neige. Aucun gars de chez nous n’aurait laissé traîner un tel foutoir, mais je n’y ai pas prêté attention plus que ça.
– La route de Fairway, tu dis ? On va aller vérifier.
Eugène se penche vers lui et ajoute, l’œil mauvais :
– Si on attrape ces Jap’, tu retrouveras peut-être ta foutue chienne.
Les frères Davis s’éloignent à grandes foulées, sans le saluer, tout en échangeant des messes basses. Jack s’agenouille auprès de Buck, passe les doigts entre ses oreilles. Son compagnon est plus tendu encore que lui. Il a envoyé les jumeaux sur une fausse piste, dans la direction opposée à celle de la plaine aux loups. Ce qui lui laissera le temps d’aller jeter un œil lui-même à la cabane des hautes terres.
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THE LOGGERS REPORTER
Affaire des cambriolages : la peur s’installe
Depuis quelques jours, la panique gagne les habitants : après une
pause laissant espérer que le cauchemar était terminé, trois
nouveaux cambriolages ont été commis dans un rayon de plus en
plus resserré autour de Loggers Creek. Du matériel agricole, de la
nourriture et deux fusils ont été volés. Deux labradors ont également
été dérobés dans une ferme et un bovin a été tué, puis éventré, sans
mobile apparent.
« Ce sont ces Japonais, ils sont devenus fous », s’émeut Jackson
Stewart, qui a retrouvé l’animal saigné dans sa grange. « Une
boucherie. Malgré l’obscurité de la nuit, j’ai aperçu les coupables :
ils portaient des peaux de bête pour dissimuler leur visage, mais je
suis sûr qu’ils étaient asiatiques. »
L’officier Paul Smithson appelle au calme, soulignant que rien
ne prouve que tous ces événements soient liés. Néanmoins, les
habitants échafaudent leurs hypothèses. « Nous avons répertorié
l’ensemble des méfaits et déprédations observés sur une carte : à
l’évidence, nous avons affaire à une véritable horde de sauvages,
peut-être des dizaines d’individus se dissimulant dans les bois »,
affirme John Lake, le maire de Loggers Creek.
Ancien membre de l’Asiatic Exclusion League, l’AEL, l’édile
est particulièrement virulent à l’égard des émigrés originaires
d’Asie. Il menace d’impliquer les autorités fédérales si l’enquête ne
progresse pas plus rapidement, estimant que l’officier Smithson et
ses hommes n’en font pas assez pour protéger les habitants.
« Si on ne réagit pas, ils finiront par nous massacrer », a-t-il
conclu, au terme d’une conférence de presse à laquelle les habitants
ont assisté en nombre.
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