Les mangeurs de nuit
Chapitre 11
11.
1935
À sept ans, Hannah maîtrise déjà les chiffres, les additions et les soustractions aussi bien que la plupart des hommes du camp. Lorsque ces derniers découvrent que la fillette parle également un anglais impeccable, ils ne tergiversent pas longtemps avant de solliciter son aide. Très vite, Hannah décrypte pour eux les courriers administratifs, rédige les réponses adéquates, traduit les petites annonces, vérifie les fiches de paie. Elle rend les services dont se chargeait autrefois Hideki, toujours serviable et souriante.
Chaque nuit, Hannah apprend de nouveaux mots dans les livres d’anglais laissés par son ancien professeur. Le matin, elle récite ce qu’elle a appris à Aika. Elle n’aspire qu’à susciter la fierté de sa mère ou, à tout le moins, à dégivrer son cœur, éveiller l’esquisse d’un attendrissement, n’importe quoi pour briser l’indifférence à laquelle elle se heurte. Malgré son jeune âge, Hannah devine la douleur sourde qui écrase Aika. Elle lui offre des fleurs cueillies dans les clairières alentour, des colliers tressés d’herbe, des pierres brillantes comme des saphirs récoltées au fond des rivières.
Certains jours, ses efforts touchent la jeune femme. Celle-ci sourit sans regarder tout à fait sa fille. Mais la plupart du temps, elle est ailleurs. Parfois, elle rabroue Hannah avec méchanceté : « Kitanai on’nanoko, fiche-moi le camp, petite souillon ! » « J’ignore ce que je ferai de toi plus tard : aucun homme ne voudra prendre pour épouse une fille des bois. » « Les lucioles, les fourmis, les arbres : tu es comme ton père. Tu racontes trop d’histoires. »
Pour se protéger de ces brimades, Hannah imagine son cœur recouvert d’une écorce aussi dure que celle du thuya géant, muraille végétale plus grise et dure que la pierre sous laquelle palpite le bois tendre, la vie fragile et mystérieuse de l’arbre irrigué par la sève. Les jours où l’écorce protectrice se fend malgré tout sous les coups de sa mère, elle va chercher du réconfort auprès de Kuma.
– Maman dit que tu racontes trop d’histoires et que je suis comme toi. Est-ce que c’est vrai ?
– Je vais te dire une chose, ma petite Hannah : le monde se porterait bien mieux si l’on racontait plus d’histoires, justement. L’ennui, c’est que ta maman ne les entend pas pleurer.
– Qui ?
– Les histoires ! Elles errent dans le monde comme les akènes du pissenlit charriés par le vent. Elles se cognent à la canopée, brisent leurs petites ailes fragiles, beaucoup se perdent dans le désert ou se noient dans l’océan, sauf si quelqu’un les sauve.
– Il faut les sauver ! Mais comment ?
– En laissant les histoires entrer en soi. Sais-tu ce qui se passe alors ? Elles te guérissent de l’intérieur, comme un médicament. Leurs ailes chatouillent un peu la première fois, mais on s’habitue. On accueille les histoires puis on les libère en les racontant, de façon à ce qu’elles réparent d’autres que soi. Est-ce que tu sais faire cela, Hannah, libérer les histoires ?
– Je crois, oui. Et Maman ?
– Elle a su autrefois, sans doute. Mais elle a oublié.
Hannah pose la tête contre la poitrine de son père. Le torse de Kuma se soulève péniblement. Depuis quelques jours, il reste au lit le matin. Il n’enfile plus les gants de cuir pour protéger ses mains du froid et des échardes. Il ne jette plus sur son épaule l’une de ces immenses scies avec lesquelles il s’attaque, en compagnie des autres hommes, aux arbres qu’il débarrasse de leurs branches, remorque à cheval jusqu’à la rivière qui les acheminera ensuite jusqu’à la scierie, en aval. Il est incapable de se lever.
– Juste une mauvaise grippe, je serai vite sur pied.
– Quand tu respires, j’entends quelque chose à l’intérieur de toi. Comme un crépitement.
De larges cernes bruns creusent des fossés sous ses paupières. Sa peau a la couleur de la neige salie par l’eau qu’en hiver Aika jette par la fenêtre de la cuisine après y avoir trempé les assiettes. La fièvre brûle dans ses yeux.
– Un crépitement, tu es sûre ? Ce ne serait pas plutôt un pétillement ?
– Si ! Ou alors un grésillement.
– Un grésillement ou un étincellement ?
– Non, un gazouillement ! Ou peut-être un scintillement.
– Hum, c’est bien ce que je pensais. Ce sont les histoires.
– Comment ça ?
– J’en ai avalé bien trop d’un coup. Sais-tu qu’elles ressemblent à de petites fées ? Comme elles n’avaient plus de place dans mon estomac, elles se sont glissées jusqu’aux poumons. Et maintenant, elles sont coincées. Le bruit que tu entends est le frottement de leurs ailes à l’intérieur de ma cage thoracique.
– Tu es malade à cause d’elles ?
– Un peu. Respirer avec des fées dans les poumons n’a rien de commode, tu imagines ? Mais je vais guérir. Tant que tu continueras à me raconter des histoires, j’irai bien.
Quatre jours plus tard, le contremaître fait venir le médecin itinérant s’occupant des ouvriers de la région. L’état de Kuma s’est dégradé. La guérison est incertaine :
– Votre mari a la tuberculose, assène le docteur. Il doit se faire soigner en ville au plus vite. Mieux vaut qu’il s’éloigne pour éviter de contaminer les autres.
La nouvelle a l’effet d’un électrochoc pour Aika, mais pas comme les hommes du camp se l’imaginent. Loin de s’effondrer, elle revient à la vie. Soudain, la frêle Japonaise percluse de regrets se relève et prend les choses en main afin d’organiser leur départ.
– Nous irons à Vancouver. Là-bas, à l’hôpital, Kuma sera sauvé, décrète-t-elle avec assurance.
Inquiets pour le malade, soulagés malgré tout de le voir partir, les bûcherons se cotisent pour lui venir en aide. Haruki, le plus jeune de l’équipe, remet timidement une enveloppe contenant quelques dollars à la jeune femme :
– Un peu de sous, pour là-bas.
Aucun d’entre eux n’ose lui demander qui la remplacera, en cuisine. Tous s’interrogent : comment vivra le couple, à Vancouver, si Kuma est incapable de reprendre le travail rapidement ?
Mais Aika ne s’en fait pas pour l’argent. La perspective de se rapprocher enfin d’Hideki, dans la capitale de Colombie-Britannique, éveille en elle une joie teintée de honte, dont l’intensité dépasse son inquiétude pour Kuma. Après son départ, elle s’était mis en tête de retrouver sa trace, consciente qu’elle n’y parviendrait pas sans aide. Elle avait alors pensé à son amie d’autrefois. « Figure-toi que mon mari a créé la fédération canadienne de Shogi, tu imagines ? » lui avait confié Kiyoko sur le navire qui les avait conduites au Canada.
Dans l’espoir de renouer le contact avec elle, Aika avait écrit à la fédération des échecs japonais, précisant que la lettre s’adressait à Kiyoko, épouse d’Akira Tanaka-Goto. Quatre mois plus tard, soit deux jours avant la visite du docteur, elle avait reçu la réponse qu’elle n’attendait plus : Mon amie, je suis si heureuse d’avoir de tes nouvelles ! Ton courrier ne m’est pas arrivé tout de suite car je ne vis plus avec Akira Tanaka-Goto. Je t’expliquerai. Je suis une entrepreneuse, désormais : je dirige mon propre commerce sur Powell Street ! Si un jour, tu cherches du travail à Vancouver, tu sauras à quelle porte frapper.
Voilà pourquoi, en dépit de l’état de son mari, Aika sourit après le départ du médecin. Ils iront tous les trois à Vancouver. Hannah recevra enfin une éducation convenable. Kuma sera soigné. Elle gagnera de l’argent auprès de Kiyoko pour les faire vivre tous. Le travail ne lui fait pas peur. Elle n’est plus l’enfant naïve débarquée du Japon huit ans plus tôt. Elle sait ce qu’elle veut et ce dont elle est capable pour l’obtenir. À Vancouver, elle retrouvera Hideki.
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