Les mangeurs de nuit
Chapitre 6
6.
1938
Hannah a mis un peu du parfum de Sakuri sur son poignet. Elle espère qu’Ian le remarquera lorsqu’elle lui tendra la boîte de crayons de couleur achetée grâce aux pièces de monnaie que les clients de Kiyoko ont oubliées dans le salon, et que la fillette a savamment récoltées au fil des mois.
– Pour ton anniversaire, dit-elle en se rapprochant de lui, presque assez pour que leurs peaux se touchent.
Une sensation inconnue fourmille dans sa poitrine. Lorsqu’elle se tient près d’Ian, le temps s’écoule plus vite.
Depuis trois semaines, Mario, le gardien de l’école que beaucoup d’élèves désignent avec dédain comme « l’homme à tout faire » – en vérité un immigré italien exaspéré par l’inculture de la jeune Amérique –, les autorise à se réfugier dans son appartement de fonction, près du portail, durant la pause de midi. Loin des moqueries de Doris et des autres, les trois élèves d’origine japonaise y avalent leur bento en vitesse, puis s’adonnent à leurs activités préférées : Harold joue aux cartes avec un partenaire imaginaire, Hannah lit, Ian dessine.
– Merci, je les adore ! se réjouit le garçon, testant aussitôt le crayon vert sur le croquis en cours : la reproduction colorisée d’une photo du mont Fuji.
Hannah se demande si Ian éprouve la même chose qu’elle. Cette rétractation du temps. Cet emballement du cœur. Elle aimerait s’approcher encore, que leurs bras se frôlent. Elle l’observe, concentré sur sa feuille, fronçant légèrement les sourcils. Elle prie pour qu’il lève les yeux vers elle et en tremble à la fois car alors, il comprendrait ce qu’elle éprouve pour lui. À sa place, que feraient Makiko et Sakuri pour séduire le garçon ? Elle regrette de ne pas avoir mis plus de parfum.
Lorsqu’ils sont ici, réfugiés dans la tanière du gardien dont eux seuls connaissent le prénom, les trois amis peuvent enfin être eux-mêmes. Ils oublient l’école, les autres élèves, l’intolérance dans leurs regards. Ils oublient leurs parents, voisins, amis, oncles, tantes et le poids écrasant que la communauté japonaise fait peser sur leurs épaules. Ils respirent. Pendant quelques instants, ils redeviennent des enfants.
Leurs familles, comme la quasi-totalité des Japonais et Canadiens d’origine japonaise de Vancouver, vivent autour de Powell Street, dans le quartier que les autres résidents de la ville appellent « Petit Tokyo » ou « Japtown », avec une pointe de mépris. Les Issei, les immigrés de la première génération, y ont recréé le Nihonjinmachi, un bout de leur pays, avec ses marchés aux poissons, garages, blanchisseries, temples bouddhistes et églises pour anciens et nouveaux convertis, ses épiceries où l’on s’arrache les spécialités de Tokyo et d’ailleurs, tofu, takuan, mochis, ozoni et soba.
Les chaudes nuits d’été, les vieux s’asseyent sur les marches devant leur boutique et devisent, avec leurs accents d’Hokkaido ou d’Okinawa, sur les dernières nouvelles, la faillite du marchand de tapis laminé par la concurrence chinoise, les frasques de M. Watanabe, le boucher trop porté sur le saké, le satané faquin volant les chats du quartier, tout cela mais aussi les rumeurs enflant à propos de la guerre en Europe.
Là, dans ces quelques rues, les Issei se sentent bien. Ils sont chez eux. Vu de l’extérieur, Powell Street a tout d’un ghetto marmiteux, mais peu importe : ils prennent soin les uns des autres. La solidarité compense les désagréments matériels et le manque de tout. Malgré le déracinement dont ils souffrent, les Issei redoublent d’efforts pour s’intégrer. Tous ont abandonné les kimonos traditionnels pour se vêtir à l’occidentale. Ils se passionnent pour le baseball et s’accoutument aux grands froids de l’hiver canadien. Ils se montrent extrêmement serviables en toutes circonstances, baissent les épaules afin de paraître plus minuscules qu’ils ne le sont. Des ombres. De frêles silhouettes s’excusant d’être là, redoutant qu’un regard un peu trop franc soit interprété comme de la forfanterie. Ou pire, de la provocation.
C’est que le Vancouver des années 1930 va mal. La ville peine à se relever de la crise de 1929 ; partout, des Canadiens sans le sou cherchent un emploi, prêts à travailler dans n’importe quelles conditions tant qu’on les paie un peu, même une misère, n’importe quoi leur permettant de fuir les intérieurs surpeuplés dans lesquels ils tournent en rond, ébaubis par les reproches des femmes et le barouf des enfants criards ; il y a de quoi perdre la raison. La récession affame et affole, partout la folie guette.
La faim, la peur. La crise.
Alors voilà : malgré leur discrétion et leurs incommensurables efforts, les Japonais incarnent le bouc émissaire idéal.
Ils prennent nos emplois.
Ils font baisser les salaires.
Ils refusent de s’intégrer.
Les Nisei, les enfants des Issei comme Hannah et Ian, sont écartelés entre l’amour qu’ils portent à leurs parents et la gêne que ces derniers leur inspirent lorsqu’en ville, ils peinent à se faire comprendre avec leur anglais pitoyable. Nous ne sommes pas comme eux. Les Nisei refusent de manger avec des baguettes, comme les anciens. Les coutumes japonaises les intriguent, mais ils se moquent des superstitions étranges de leurs parents. Ces derniers leur rebattent les oreilles avec le Japon, la grandeur et la beauté de ce pays qu’eux ne peuvent pas regretter parce qu’ils n’y ont jamais mis les pieds. Si tout est si merveilleux, là-bas, pourquoi êtes-vous partis ?
Les Nisei dépassent leurs parents d’une tête. Ils rient fort en montrant leurs dents. Ils sèchent les cours pour aller au cinéma. Ils ont honte des emplois subalternes réservés à leur communauté et rêvent de liberté, ils refusent de baisser les bras. Ils ne s’écrasent pas. Ils sont nés au Canada, après tout : ils sont ici chez eux. Leurs aînés se fourvoient ; à l’évidence, ce n’est pas en courbant l’échine qu’ils seront enfin considérés comme des citoyens à part entière, mais en réclamant leurs droits. Ils aspirent à ressembler aux Canadiens de souche et sont en colère contre ceux qui les considèrent comme des étrangers, qui les malmènent au quotidien, à l’école, dans la rue, au marché. Ils sont en colère contre eux-mêmes, car au fond ils ne savent pas qui ils sont. Ils aiment ce pays qui les rejette. Ils n’ont aucune affection pour l’île qui a vu naître leurs parents. Les Nisei sont la génération déchirée.
Hannah, Ian et Harold sont trop jeunes encore pour mettre des mots sur l’ire contenue qu’ils voient grandir chez les Nisei un peu plus âgés qu’eux, comme Makiko, Sakuri et Daisuke, le grand frère d’Ian. Comme une ombre jetée sur leur enfance s’achevant trop vite, ils comprennent un peu plus chaque jour qu’ils ne trouveront pas leur place ici. Ni nulle part ailleurs. Ils sont les enfants de l’entre-deux. Les maudits.
Vancouver Daily Province
Éditorial
Nous sommes tous d’accord sur le fait que cette province doit rester
une terre d’hommes blancs. Nous ne souhaitons pas laisser à nos
enfants un pays dominé par les Japonais, ces hordes jaunes venues
prendre nos emplois, faire baisser nos salaires, envahir nos villes
parce qu’ils sont incapables de contrôler les naissances dans leur
pays surpeuplé.
Toutes les semaines, Doris glisse dans leurs casiers des éditoriaux de propagande anti-japonaise. Hannah ne la surprend jamais sur le fait, mais elle est certaine qu’il s’agit d’elle. Elle voit clair dans son jeu. Son sourire d’ange trompe uniquement les professeurs.
Un matin, angoissée à l’idée de découvrir un nouvel article haineux dans ses affaires, Hannah interroge Kiyoko :
– Et si, un jour, les Canadiens ne voulaient plus de nous ? Et s’ils nous forçaient à retourner au Japon ? Toi, tu y as grandi. Mais pour Ian, Harold et moi, ce serait terrible !
– Et si, et si, et si… À trop s’inquiéter pour le futur, on finit par ne plus vivre le présent. Je n’ai pas fait de grandes études, Hannah, mais il y a une chose dont je suis sûre : nous, les femmes, nous sommes capables de nous adapter à tout. Lorsque j’étais enfant, ma mère et moi n’avions rien. Mais même lorsque la situation semblait désespérée, lorsque la faim tordait nos entrailles et que nous n’avions nulle part où dormir, nous finissions par nous en sortir. Le travail finissait toujours par payer.
– Comment avez-vous fait pour tenir, Maman et toi, quand vous êtes arrivées ici ?
– Je ne vais pas te mentir : ce fut difficile. Nous étions jeunes. Ta mère était presque une enfant. Beaucoup d’entre nous n’étaient jamais sorties de leur campagne et nos futurs maris avaient dissimulé ce que seraient vraiment nos vies ici, en Amérique. Sinon, nous n’aurions jamais pris le bateau ! Ou peut-être que si, mais délestées de nos illusions. À l’arrivée, quelques-unes se sont donné la mort. D’autres ont sombré dans une tristesse sans fond. Mais au fil des ans, beaucoup ont réussi à trouver malgré tout leur équilibre. Un presque bonheur, lorsqu’elles ont eu des enfants ou se sont fait une place dans l’entreprise de leur mari. Pourquoi penses-tu que les Japonais réussissent si bien dans le commerce ? Pas parce qu’ils sont plus doués avec l’argent, loin de là, mais grâce aux femmes qui, dans les arrière-boutiques, tiennent les comptes et gèrent les relations avec les fournisseurs.
– Mais toi, tu n’es pas comme elles.
– Non, pas vraiment.
Un sourire énigmatique se dessine sur les lèvres de Kiyoko. Indépendante, affranchie de son époux, patronne de son propre commerce : elle n’a pas grand-chose à voir avec ce que la bonne Japonaise se doit d’incarner, en particulier au sein des Issei.
Dans la communauté de Powell Street, elle est respectée parce qu’elle gagne beaucoup d’argent – et en reverse une partie aux bonnes œuvres des différentes chapelles. Mais la maquerelle est malgré tout tenue à l’écart en raison de son activité. Ce n’est pas pour rien qu’Aika a longtemps caché son emploi dans l’établissement de Kiyoko, surtout lorsqu’elle écumait les églises à la recherche d’Hideki. Une quête à laquelle elle a fini par renoncer, de guerre lasse, après des mois de recherche. Personne n’avait entendu parler de cet ancien bûcheron qui maîtrisait si bien l’anglais. Sans doute avait-il emmené sa jeune épouse ailleurs, en Alberta ou à l’est. Peu à peu, comme on chasse un doux rêve dont on garde malgré tout la trace en soi, Aika s’était résolue à ne jamais revoir son premier véritable amour.
Chaque jeudi, elle ravitaille l’hôtel en riz, poisson et légumes chez Yusuke Adashi, un épicier aux oreilles décollées et aux doigts noircis par les cigarettes qu’il enchaîne toute la journée. D’autres échoppes de la rue sont mieux garnies, mais quelque chose l’attire en ces lieux. Elle apprécie la douceur émanant du patron, cet homme simple et travailleur. Il gagne correctement sa vie et n’a pas la tête dans les nuages. Il incarne une stabilité à laquelle Aika aspire désormais. Elle n’a pas renoncé à la liberté, mais les années filent. Le pragmatisme lui enjoint de se trouver une situation et un foyer plus corrects que ceux du 35 rue Hastings. Pour elle comme pour Hannah.
Alors, elle s’arrange pour porter ses plus jolies robes et un peu du maquillage de Kiyoko chaque jeudi, lorsqu’elle se rend à l’épicerie. Avant son passage, Yusuke nettoie les rayons de fond en comble et revêt sa plus belle chemise. On lui a parlé de cette jolie veuve, travaillant dur pour les faire vivre, sa fille et elle. La détermination et la douleur qu’il devine chez Aika le touchent. Il rêve de prendre ses mains pour y déposer un baiser.
Un matin d’octobre, alors qu’un brouillard glacé jette son voile automnal sur la ville, Yusuke Adashi, rougissant de timidité tel un petit garçon, rassemble son courage pour inviter Aika à déjeuner. Elle accepte avec joie. À table, elle l’écoute parler de sa passion pour le Kintsugi, l’art de réparer les objets cassés à l’aide de poudre d’or. Le repas s’éternise, car l’épicier mange avec une lenteur infinie, appréciant chaque bouchée de riz. La jeune femme trouve cela charmant et le lui dit. Il lui propose un autre déjeuner le lendemain.
*
* *
Aika présente Yusuke à sa fille un dimanche midi, après la messe. Ils déjeunent ensemble dans un minuscule restaurant de poisson. Yusuke offre à l’enfant un ruban pour ses cheveux, l’interroge sur l’école, écoute chacune de ses réponses avec une attention non feinte. Il entame seulement son assiette lorsqu’elles terminent les leurs. Hannah comprend ce que sa mère trouve à cet homme : il porte en lui un océan de bienveillance. Elle sourit mais à l’intérieur, son cœur saigne. Elle pense à Kuma. Elle aurait tant aimé que son père soit encore là. Qu’Aika le regarde avec la même tendresse que celle dont elle fait preuve à l’égard de l’épicier.
Après le déjeuner, ils marchent ensemble vers l’échoppe de Yusuke. Une étrange agitation règne dans Powell Street. Un attroupement de badauds s’agglutine devant sa boutique. Le patron les écarte pour entrer. L’un des carreaux de la porte vitrée est fracassé. Après s’être assuré que l’endroit est vide, il fait signe à Aika et Hannah de le rejoindre. Des bris de verre recouvrent le sol. Au centre de la pièce gît une pierre entourée d’une feuille de papier, sur laquelle sont écrits les mots suivants :
Nous viendrons
Nous prendrons
Nous tuerons.
Partez avant qu’il ne soit trop tard.
A.E.L.
OceanofPDF.com