Les mangeurs de nuit
Chapitre 8
8.
Ellen prie sous le crucifix lorsque Jack la rejoint dans l’église. Sa tête est inclinée vers ses mains jointes. Le rideau soyeux de ses longs cheveux noirs couvre son dos. Ses lèvres récitent des incantations muettes. Jack observe un long moment la façon dont ses yeux s’agitent derrière ses paupières, le tressautement de ses doigts. Il ignore si Ellen a eu des nouvelles de Mark depuis leur dernier échange. Si elle lui en veut encore de ne pas l’avoir accompagné au front. Lors de sa visite à l’épicerie, Beth lui a rappelé qu’ils ont besoin l’un de l’autre, plus que jamais. Pourquoi a-t-il si peur de l’approcher ?
Longtemps, les habitants de Hoon Bay, le village amérindien situé à neuf kilomètres de Loggers Creek, n’avaient pas compris pourquoi l’une des leurs, une Gitga’at, avait soudain quitté leur communauté pour suivre un homme blanc – l’un de ces pêcheurs au corps poisseux comme les algues abandonnées par la marée, déjà père d’un enfant sans mère. Que lui avait-il promis pour la séduire ? Qu’allait-il faire d’elle ? Ellen s’était contentée de dire à ses parents : « Robert sait ce que beaucoup des nôtres ont oublié. Il a reçu la lumière. »
Sept ans plus tard, elle était revenue au village. Sans l’homme blanc, mais avec l’enfant au sang mêlé qu’ils avaient eu ensemble, Mark, et son demi-frère aîné, Jack. « Robert est mort », avait-elle annoncé sans en dévoiler plus. Elle s’était reposée quelques jours auprès des siens, puis était repartie avec les deux enfants vers la maison des hautes terres.
Edgar, le soignant aux talents particuliers, lui avait pourtant assuré qu’ils pouvaient rester tous les trois à Hoon Bay. La veille, il avait observé l’océan bleuté de la nuit. L’hiver, particulièrement rude cette année-là, avait durci la terre comme une langue de fer. Les épinettes s’inclinaient sous le poids de la neige, telles des âmes en peine. L’étoile de l’ours scintillait avec une intensité étrange, semant de la poudre d’argent sur les cristaux de glace. Edgar avait compris les signes : Jack était un enfant différent. Il bénéficiait de certaines dispositions. « Nous le traiterons comme l’un des nôtres. Tu as ma parole, Ellen. »
Mais l’argument ne fit pas le poids face à la résolution de la jeune femme. Elle désirait préserver Mark le plus longtemps possible. Lui épargner ce que l’on infligeait aux enfants autochtones en âge d’être scolarisé lorsque le gouvernement les repérait. S’ils restaient à Hoon Bay, ils prendraient Mark. Oui, elle le protégerait, comme elle le ferait avec Jack, l’enfant différent. Elle l’aiderait à cultiver sa particularité. Elle l’aimerait comme un fils. Telle était sa mission. L’énergie singulière irriguant les hautes terres lui donnerait la force de l’accomplir.
Aujourd’hui, elle est convaincue d’avoir échoué. Pour tous les deux.
– Ellen ?
Jack pose une main sur son épaule. Les muscles d’Ellen se crispent sous sa paume. Elle interrompt un instant son incantation muette puis la reprend, ignorant sa présence. Sa façon à elle de le punir. Depuis le départ de Mark, ils sont comme des étrangers.
Il hésite un instant à caresser ses cheveux, comme il le faisait autrefois, à l’époque où tout était simple entre eux. Spontané. Mark et lui se serraient contre elle chaque soir, cherchant la chaleur de son corps, baignés dans la douceur du feu, tandis qu’elle leur racontait les légendes tsimshian que sa propre mère lui avait transmises.
– Ellen, répète-t-il. Je suis là.
Elle se raidit, un peu plus encore. Il se retire à pas feutrés, le cœur fendu.
Edgar l’attend à l’extérieur, sur le ponton de bois. Jack secoue la tête lorsqu’il le rejoint :
– Toujours pas, murmure-t-il.
Le soignant lui tend la main, puis l’attire à lui pour le serrer dans ses bras.
– Sois patient, dit-il, avant de retourner vers l’église.
Robert. Mark. Ellen. Tous ceux à qui Jack tient lui sont brutalement arrachés par le sort ou bien s’éloignent doucement. Rien de pire que perdre ceux que l’on aime car on ne sait plus comment leur dire l’essentiel. Car on ne sait plus lire en eux les émotions précédant la parole. Autrefois, Ellen et Jack partageaient une langue commune au-delà du mot, mais ce lien entre eux s’est dissous.
Voilà pourquoi il préfère la solitude de la forêt à la compagnie des hommes. Les animaux, eux, ne se laissent jamais flouer par l’enjolivement des sentiments. Ils ne sont pas aveuglés par les histoires dont les humains se bercent. Ils voient clair en nous. Jack n’aspire à rien d’autre qu’à cette simplicité. Cette vérité brute. C’est toujours elle qui l’a guidé avec les hommes, en vain – la vérité brute ne lui fut d’aucune utilité pour dissuader son frère de partir.
– Aller te battre, toi ? lui avait-il lancé sur la jetée où il l’avait retrouvé.
Depuis la nuit de l’incendie, il n’avait pas cessé de le chercher, inquiet qu’il lui soit arrivé quelque chose. Ou qu’il ait commis une nouvelle bêtise, plus grave encore. Ces derniers temps, il les enchaînait.
– Oui, moi. Me battre. Qu’est-ce que ça peut te faire ?
Au début de la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement fédéral n’avait pas encore rétabli la conscription et appelait les volontaires à s’engager pour rejoindre le front. Mark avait choisi de s’inscrire.
– Pourquoi risquer ta peau pour ce pays à qui nous ne devons rien ?
– Tu parles comme si tu étais des nôtres.
Mark lui avait jeté un regard froid. Jack s’était tu, blessé. Le jeune homme dur et fermé se tenant en face de lui n’était plus le garçon avec qui il avait grandi.
– Tu as raison. Je ne suis pas des vôtres. J’ignore ce que tu as vécu pendant ces années où tu étais loin de nous. Reste pour Ellen, alors.
– Tu es là, toi. Tu le seras toujours. Tu te souviens du conte de notre enfance ? Finalement, c’est toi Petit Aigle. Celui qui reste auprès des siens. Et moi je suis celui qui part, seul. J’ai besoin de me prouver ce que je vaux, Jack. De comprendre qui je suis.
Mark avait coupé court à la conversation et quitté son frère. Depuis qu’il était rentré de l’école des Blancs, six ans après son départ, il n’était plus le même. Il n’avait raconté à personne ce qu’on lui avait infligé, là-bas. À quoi bon ? La honte salissait tout, désormais. Il lui fallait partir le plus loin possible, peu importe si c’était pour se battre. Il n’avait pas d’argent, pas de projet : l’armée le nourrirait et lui fournirait un but. Loin de la Colombie-Britannique, il pourrait recoller les morceaux de ce qu’il restait de lui. Peut-être.
Le jour de son embarquement, Jack avait su qu’il ne reverrait jamais son frère.
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