Les mangeurs de nuit
Chapitre 2
2.
1946
Hannah court, désormais. Ses jambes sont plus solides qu’avant l’accident. Sa blessure à l’abdomen a suffisamment guéri pour lui permettre de déployer ses muscles avec aisance. Bientôt, elle sera assez forte pour repartir. Jack lui a enseigné comment poser le pied sur la terre meuble, les tertres escarpés et les rives tavelées de mousses fluorescentes. Le dénuement de l’hiver se retire peu à peu pour céder place à l’explosion printanière. La montagne encore poudrée de neige ondule sous l’horizon, prête à secouer l’échine avant d’enfiler son manteau verdoyant. Le ciel se métamorphose. Le bleu ose l’exubérance. Chaque jour, Jack et Hannah poussent leurs explorations un peu plus loin. Le creekwalker observe ses progrès, le cœur serré d’émotions contradictoires ; fierté, inquiétude, peur. La jeune femme est portée par une énergie nouvelle. Celle que lui apportent leurs exercices quotidiens. Celle que la voix murmurant son nom dans la forêt lui insuffle chaque jour un peu plus.
Les animaux sortent eux aussi de leur léthargie, ébrouant leurs corps alanguis sous les rayons du soleil encore timide. Depuis leur départ, un peu avant midi, Jack et Hannah ont croisé un orignal s’aventurant dans les eaux glacées de la rivière, trois loups côtiers en quête de petit gibier, un ours noir sorti trop tôt de son hibernation, titubant de sommeil.
– Celui qui m’a attaqué était blanc, murmure Hannah, tandis qu’ils reculent pour éviter le chemin de l’ursidé.
– Les ours blancs n’existent que dans les légendes gitga’at, répond Jack, avec un peu trop d’empressement, regrettant aussitôt ses propos.
Lui aussi a vu un Moksgm’ol, le jour où il a découvert Hannah près de la rivière, mais une part de lui refuse de le croire. Non qu’il doute que les légendes amérindiennes soient tissées à partir du réel : il est bien placé pour savoir que le monde sensible se cache derrière chaque pierre et chaque ruisseau. Mais il a grandi ici, dans ces forêts. S’il existe vraiment, comment concevoir qu’il n’ait jamais croisé le Moksgm’ol jusqu’à ce jour ?
– Il était blanc, assure Hannah. Je m’en souviens parfaitement.
Des nuits qu’il y réfléchit : s’il n’avait pas interrompu la torture de l’ours orchestrée par les frères Davis pour leur client, s’il ne s’était pas mis en tête de le pister pour abréger ses souffrances, l’animal n’aurait pas croisé la route de la fille. Apeuré, associant l’homme au malheur, il ne l’aurait pas attaquée ainsi, sans raison, uniquement parce qu’elle se trouvait là. Tout est arrivé par la faute de Jack. Une fois encore, il n’a pas su interrompre la course des événements menant au drame.
– Est-ce que je suis défigurée ? demande-t-elle. Il n’y a pas de miroir dans la maison. Je ne sais même pas à quoi je ressemble aujourd’hui.
Il prend le temps de réfléchir avant de lui répondre. Il ne veut pas lui mentir. La partie basse de sa joue droite et son cou garderont une large cicatrice, une biffure dont la couleur rosée ne s’estompera pas avant de longs mois. Les onguents aideront, mais ils ne feront pas de miracle. Cela n’enlève rien à sa beauté, ni à la force émanant de ses traits décidés, estime Jack. Il la regarde droit dans les yeux, sans ciller :
– Tu as un visage de guerrière.
Elle éclate de rire, dubitative. Touchée malgré tout.
Une guerrière. Cela lui convient.
Ils sillonnent les vallons, traversent les plaines enflant d’impatience avant l’arrivée du printemps, longent les talus où bientôt les baies aux saveurs acides et douceâtres perceront. Jack emmène Hannah loin, au-delà des hautes terres, là où les frères Davis ne s’aventurent pas. Il ne lui a rien dit de la traque lancée contre les Japonais. Il peine à croire que des personnes internées pendant de longs mois, probablement affaiblies physiquement, s’en prennent aux locaux avec tant de ferveur – à moins d’y être contraintes par la faim et le désespoir. Si c’est le cas, ces gens ont besoin d’aide, pas d’une chasse à l’homme. Tout cela ne peut que mal finir.
Astrée n’est pas revenue. Lors de leurs randonnées, il espère la découvrir lovée derrière une roche ou au pied d’une cime, sans vraiment y croire. Il commence à accepter l’idée que sa chienne est morte, surprise par la neige et le froid. Pour ne pas laisser la tristesse l’envahir, il se concentre sur la mission qu’il s’est fixée : enseigner à Hannah comment écouter la forêt. Chaque jour, il l’invite à s’asseoir près de la rivière ou au sommet de la colline. Là, il lui explique comment oublier le défilé du temps. Il lui apprend à se concentrer sur sa respiration, jusqu’à ce que les battements de son cœur se calent sur le rythme de la terre. Alors, ses perceptions n’auront plus de limites. Elle entendra le craquement lointain d’une branche où se pose un tétras et le grognement d’un lion de mer rejoignant la rive.
Au tout début, Hannah perd patience. « Je préfère quand on marche. » Puis elle se laisse aller. Doucement. Peu à peu, elle recherche elle aussi cet état méditatif où rien ne peut l’atteindre. Pas même les douloureux souvenirs d’Hatsuharu, Aika et Daisuke. Elle n’est pas encore capable d’entendre le soupir lointain d’une louve achevant son repas, ni le sifflement aigu du vent de l’ouest traversant les aiguilles des pins, mais quelque chose en elle s’apaise. Les douleurs passées se dissolvent dans les brumes de la forêt du grand ours. Certains jours, ceux où le calme intérieur fait taire les tourments d’autrefois, elle entend à nouveau cette voix si peu humaine qui, depuis son arrivée, l’appelle du fond de la vallée. D’autres jours encore, elle pense à l’ours blanc. Elle voit son corps massif, ses pupilles noires qui désormais la visitent en rêve.
*
* *
Ils ont passé l’après-midi perchés sur l’un des pics granitiques dominant la plaine aux loups. La fraîcheur du soir tombe sur leurs épaules. La nuit, l’hiver reprend ses droits.
– Tu n’aimes pas la compagnie des autres hommes parce qu’ils font trop de bruit, observe soudain Hannah, la mine sérieuse. Voilà pourquoi tu préfères le faux silence de la forêt.
Jack sourit.
– On peut dire ça, oui. Ils font trop de bruit.
S’il n’avait pas suivi le Moksgm’ol, ce jour-là, Hannah n’aurait pas été blessée, mais elle ne serait jamais entrée dans sa vie. Il aurait traversé l’hiver en solitaire, comme les années précédentes. Il n’aurait jamais osé dire à Ellen qu’il l’aime, avec ces mots simples. Hannah a déplacé quelque chose en lui. Pour le mieux. Est-ce pour cela que la créature de légende les a réunis ? Ce serait imaginer que quelqu’un, quelque part, a un plan pour eux… Absurde. La phrase d’un auteur inconnu lui revient à l’esprit : « Dans la nature, il n’y a ni récompense, ni châtiment, seulement des conséquences. » Rien n’est sauvage et tout l’est. La nature ne juge pas. Elle ne punit pas. Elle ne dévoile rien. Elle est.
Sur le chemin du retour, un duo de silhouettes se dessine parmi les ombres des pins s’étirant dans le soleil couchant. Deux hommes accompagnés de chiens approchent de la maison : les frères Davis. Jack se plaque au sol, indique à Hannah de l’imiter.
– Qui est-ce ?
– Eugène et Larry. Des sales types. Il ne faut pas qu’ils te voient. Nous allons rebrousser chemin et faire un détour par le sud, jusqu’à mon bateau. Je les connais : s’ils ne me trouvent pas ici, ils reviendront demain. En attendant, tu te cacheras auprès d’Ellen, à Hoon Bay.
Avant qu’ils ne partent, depuis leur cachette, Hannah observe un instant les deux hommes. Elle perçoit, comme l’on sent venir l’orage lorsque l’air se charge d’électricité, les tensions entre Jack et les jumeaux. Les connexions entre eux sont plus profondes et denses que la simple animosité qu’ils s’inspirent mutuellement. Ils sont liés eux aussi, comme chaque créature de la forêt pluviale. Une odeur de brûlé agresse soudain les narines d’Hannah. Âcre, répugnante, une puanteur de chairs carbonisées. Elle se retourne, fouille du regard la forêt maculée de neige. Elle n’aperçoit ni fumée, ni flammes. Rien ne brûle autour d’elle.
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