Les mangeurs de nuit
Chapitre 4
4.
À l’instant où les yeux d’Aika se posent sur le visage de Kuma Hirano, l’air cesse de pénétrer ses poumons. Un poids tombe sur ses épaules. Ses genoux cèdent et le sol s’ouvre sous ses pieds.
– Aika Tamura ? demande l’homme au corps tassé, se précipitant vers elle afin de l’aider.
Il redoute qu’elle ne s’évanouisse mais retient son geste à la dernière seconde – toucher le corps de sa promise avant le mariage serait inconvenant. Celle-ci s’accroche au bras du fonctionnaire canadien qui l’escorte, grand et raide, pour ne pas tomber.
– Kuma Hirano ? murmure-t-elle, une fois remise.
Il ôte sa casquette pour la saluer. S’excuse avec empressement :
– Oui, c’est moi. (Devinant sa surprise, il ajoute :) Je suis un peu plus âgé que sur la photo que vous avez reçue. Pardonnez-moi.
– Oh, trouve-t-elle à dire, espérant que le visage impassible qu’elle arbore dissimule la tornade de doutes et de déception la terrassant.
L’homme qui se tient devant elle a au moins quarante-cinq ans. De longs cernes bruns strient son visage. Ses cheveux ternes n’ont pas été lavés depuis des jours. Le tissu élimé de sa veste est grossièrement rapiécé aux coudes. Son pantalon de toile est éclairci par l’usure aux genoux. La peau tannée de ses joues pubescentes est épaissie par la succession d’hivers trop rudes et d’étés brûlant de soleil. Il a l’allure d’un paysan.
Aika lit la gêne dans le regard de Kuma. Il n’en faut pas plus pour qu’elle comprenne : tout est faux. La fortune en Amérique, l’argent, la vie de princesse promise dans ses lettres : du vent. Une mystification destinée à la convaincre de traverser l’océan pour le rejoindre. Ses parents étaient-ils au courant ? Non, bien sûr, eux aussi ont été floués. À moins qu’ils ne lui aient caché la vérité, trop heureux de lui trouver une situation ? Kuma Hirano ne l’a pas acceptée pour femme par grandeur d’âme, en dépit de sa famille ruinée, mais parce qu’il ne pouvait pas prétendre à mieux.
Autour d’eux, des dizaines d’hommes guettent eux aussi leurs futures épouses. Ils n’ont guère meilleure allure. Ils traînent leurs faces usées où s’accrochent des sourires sales et sans charme, aux dents mal alignées, loin des beaux jeunes hommes des photos que, quelques heures plus tôt, Aika et les autres serraient contre leur poitrine frémissante d’impatience. Si naïves, pauvres enfants. Au moins, Aika n’est pas la seule à avoir été trompée. Toutes sont tombées dans le même piège.
Jusqu’à quel point leur a-t-on menti ? Peuvent-elles encore faire machine arrière ? Impossible : leurs familles ne supporteraient pas l’affront d’un retour. Une telle humiliation n’est pas envisageable dans l’Empire nippon. Mieux vaut encore mourir.
La pièce est saturée d’effluves aigres et d’attentes déçues, présages de temps incertains. Où est Kiyoko ? Aika ignore quoi faire : un seul regard de son amie aurait suffi à lever son indécision. Si à cette seconde Kiyoko lui avait fait comprendre d’un signe de la main ou d’un battement de cils qu’elle non plus ne supportait pas la situation, elle l’aurait suivie sans l’ombre d’une hésitation. Elles auraient planté là leurs futurs époux pour s’évader ensemble, courant à petits pas dans leurs kimonos étroits et disparaissant dans la ville. Elles auraient changé de nom, se seraient lancées à la conquête de l’Amérique. Un acte fou, insensé pour deux femmes immergées dans un pays étranger, mais après tout, l’Amérique est la terre des possibles. Avec Kiyoko, Aika aurait été capable de tout. Elle avait le courage des suiveuses.
Elle fouille longuement la pièce du regard en se dressant sur la pointe des pieds, profitant de l’appui du fonctionnaire canadien pour gagner quelques centimètres. En vain. Son amie est déjà loin. Alors, elle se résout à suivre l’homme fatigué auquel ses jours sont désormais liés.
Le mariage est expédié l’après-midi même. Aika n’en gardera qu’un vague souvenir : des papiers signés à la chaîne, des formalités administratives avec l’immigration, l’acribie d’un fonctionnaire récitant leurs droits et devoirs qu’elle écoute à peine. Tandis que ce dernier appose sa signature sur les documents, elle expérimente, pour la première fois, un phénomène dont elle deviendra rapidement coutumière : son esprit se détache de son corps et s’élève doucement au-dessus de la pièce. Il flotte un instant auprès des hommes puis s’éloigne, prend de l’altitude, valse avec les nuages et monte encore, jusqu’à ce que le port de Victoria devienne un point minuscule au sol.
Libéré de l’apesanteur, l’esprit d’Aika traverse l’océan, file par-delà les flots indigo où le soleil jette des lames argentées. Il rejoint la ferme où ses parents se sont réfugiés après la ruine de son père. Il frôle sa mère qui étend le linge tout en jetant un œil discret sur son dernier fils, le petit frère d’Aika, affairé à bâtir un château de terre dans la cour. Il vole jusqu’à Kyoto et fait une pause sur une feuille de bambou près du Ginkaku-ji, le pavillon d’argent où Aika et Kiku, sa grande sœur, aimaient flâner lorsqu’elles étaient enfants. L’automne dépose déjà son feu rougeoyant sur la frondaison des érables cerclant le temple, dont le bois sombre se reflète dans le miroir parfait de l’étang. Autour, les esprits gardiens que seuls les cœurs sensibles savent voir virevoltent avec la grâce de jeunes filles. L’harmonie du pavillon d’argent apaise Aika. Ses meilleurs souvenirs sont ancrés à cette terre. Si sa vie canadienne tourne au cauchemar, elle pourra toujours trouver refuge ici par la pensée, au pied des pins, sur l’une des pierres bienfaisantes du Ginkaku-ji.
Son âme est rappelée à son corps, dans la frugale salle des mariages de Victoria où son presque époux s’apprête à signer les papiers, lorsqu’un inconnu entre dans la pièce. Sa présence modifie sensiblement l’atmosphère du lieu. Aika réincarnée porte toute son attention sur lui. Plutôt grand pour un Japonais, svelte, il salue Kuma d’un geste de la main puis sourit furtivement à Aika. Ce geste-là, cet infime mouvement des lèvres accompagné d’une lueur dans les yeux de l’inconnu, cette minuscule seconde d’échange entre eux suffit à la réconforter. Par ce sourire, l’homme lui signifie que l’existence est riche en surprises, pour peu que l’on regarde du bon côté des choses.
Elle se redresse et, pour la première fois depuis son arrivée au Canada, respire à pleins poumons. Oui. Elle est forte. Elle tiendra. Tout cela, cette union de papier, le mensonge de Kuma, la séparation d’avec Kiyoko ne sont pas si graves. Elle n’a que dix-sept ans et la vie devant elle.
– Aika, je te présente mon ami, Hideki Matsuoka, dit Kuma, tout en posant la main sur l’épaule du mystérieux inconnu. Nous prendrons la route ensemble demain : Hideki conduit bien mieux que moi.
Elle réprime un sourire. Cette nouvelle réchauffe son cœur plus qu’elle ne le voudrait.
Les formalités achevées, ils quittent le port et marchent un long moment tous les trois, en silence, vers une destination dont elle ignore tout. Kuma porte sa valise. Elle a tant de questions à lui poser. Ne sachant par où commencer, elle se tourne vers Hideki :
– Kuma dit que vous conduisez : vous possédez une automobile ?
Les deux hommes éclatent d’un rire forcé.
– C’est un pick-up, mais il n’est pas à moi. On nous l’a prêté pour venir vous chercher.
– Un pick-up ? Mais…
Aika n’achève pas sa phrase. La bienséance nippone exige qu’elle n’insiste pas, afin de ne pas mettre son frais mari dans l’embarras. Ne pas lui faire perdre la face. Mais la déception lui ronge à nouveau les sangs : à l’évidence, la voiture et la grande demeure devant lesquelles il posait sur la photo envoyée pour la convaincre de l’épouser ne lui appartiennent pas. Une mise en scène. Une mascarade de plus.
– Nous allons rejoindre ton entreprise ? Où sont les bateaux ?
Kuma et Hideki rient à nouveau, cette fois sans entrain.
– Ce que je t’ai écrit est vrai, Aika : j’ai réussi dans la pêche, avec Hideki. Notre affaire tournait bien. Je gagnais beaucoup l’argent. Et puis…
Kuma est incapable de terminer sa phrase. Ses joues s’empourprent de honte.
– Et puis ils nous ont retiré la licence et le bateau, complète Hideki. Kuma et moi étions associés. Ils nous ont tout pris. Après des années à nous battre, nous avons dû repartir à zéro.
– Mais je ne comprends pas. Qu’avez-vous fait ?
Après un long silence, Kuma ajoute :
– Ils ont retiré la licence à tous les Japonais, même à ceux nés ici. Nous étions sans doute trop nombreux à pêcher les poissons.
Ils marchent vingt minutes encore, sans échanger un mot. Aika regarde droit devant elle, raide, s’efforçant de ne pas frôler le corps de son mari, déroutée par le regard insistant des hommes et des femmes qu’ils croisent. A-t-elle une marque sur le visage, un débris coincé dans les cheveux ? Est-ce en raison de son kimono ?
– Voici notre hôtel, annonce Kuma devant un immeuble de trois étages à la façade miteuse. Nous dormirons ici et prendrons la route demain matin, à l’aube.
Avant de prendre congé, Hideki les contemple tous les deux de la tête aux pieds, comme pour graver cet instant dans sa mémoire :
– Félicitations aux jeunes mariés !
Il y a encore, dans son sourire et la joie forcée avec lesquels il prononce ces mots, un message destiné à elle seule. Aika incline la tête sobrement. Elle voudrait l’implorer de rester avec eux pour quelques heures encore, ou même dix minutes ; elle ne veut pas être seule avec Kuma. Hideki hésite un instant, puis disparaît avant qu’elle ne trouve les mots pour le retenir.
La chambre est aussi piteuse que l’extérieur de l’auberge. Un lit minuscule aux draps rêches occupe l’essentiel de l’espace. La fenêtre donne vue sur une cour où une machine inconnue hoquette dans un insupportable raffut mécanique. Un paquet a été déposé sur la table de nuit, orné d’un nœud au rose défraîchi.
– C’est pour toi.
Aika l’ouvre sans envie. Il contient deux robes de coton épais, à l’occidentale.
– Là où nous allons, tu ne pourras pas porter de kimono.
Kuma prend ses mains, s’assoit avec elle sur le lit. Son visage est à quelques centimètres du sien. Elle cligne des yeux en respirant son haleine aigre. Les exhalaisons rances de sa veste. Elle n’a pas mangé depuis des heures mais n’a pas faim.
– Aika, je sais que ce mariage n’est pas celui que tu attendais. Que cette nuit de noces ne sera pas celle dont tu rêvais. Mais je te fais un serment : je travaillerai dur pour t’offrir une belle vie. Je suis un homme honnête, j’espère que tu sauras voir que mon cœur est bon.
– Je n’en doute pas, Kuma-San.
Elle chasse les larmes roulant derrière ses paupières. Tente de plaquer le visage du beau garçon de la photo sur celui de l’homme fatigué avachi près d’elle.
– En attendant, tu découvriras que je possède aussi une immense richesse, d’un tout autre ordre. Si la vie l’avait permis, je serais devenu conteur ou poète. Ma douce épouse, j’ai dans la tête un trésor d’histoires et j’en aurai toujours de sublimes à t’offrir. J’aimerais t’en donner une ce soir, pour notre première nuit ensemble.
– Ah ?
Elle n’a retenu qu’une chose de ses propos : il n’a plus d’argent. Le reste glisse sur elle.
– Ces derniers mois, vois-tu, je me suis beaucoup inquiété pour les mangeurs de nuit.
Aika suppose que les mangeurs de nuit sont l’un de ces mystères canadiens dont elle ignore encore tout. Peut-être est-ce lié à la licence de pêche que l’on a retirée à son mari et à tous les Japonais ?
– Au Japon, nous avons les hotarus, ces petites lucioles que tu as sûrement observées au début de l’été, lorsque tu étais fillette. As-tu remarqué combien les Canadiens sont plus grands que nous ?
– Oui. À côté d’eux, nous avons l’air d’enfants.
– Pour les lucioles, c’est pareil. Ici elles sont gigantesques, si grandes qu’on les appelle les mangeurs de nuit. Après le coucher du soleil, les mangeurs de nuit grignotent l’obscurité de leurs bouches gourmandes : ce sont les points lumineux que l’on voit danser dans les bois. La journée, au lieu de se reposer sous l’écorce des arbres, comme nos hotarus, ils se désaltèrent de la brume de beauté. Tu n’es pas sans savoir que de toute belle chose portée par notre terre, il émane un parfum de grâce dont les mangeurs de nuit sont particulièrement friands.
– Quoi ?
Aika dévisage Kuma avec stupeur : se moque-t-il d’elle ? A-t-il bu pendant qu’elle se rafraîchissait dans la salle de bains ?
– Tu le constateras toi-même, lorsque nous serons arrivés à destination demain : la brume n’est jamais loin, en Colombie-Britannique. Mais ces derniers temps, la beauté se faisait rare, si bien que les mangeurs de nuit mouraient de soif. Ils envisageaient de partir pour d’autres contrées, alors je leur ai proposé un marché : « Lorsque mon épouse sera parmi nous, notre petit coin du monde sera saturé de splendeur et d’élégance. Les brumes seront enivrantes et riches, si douces que vous serez rassasiés avant la demi-journée et pourrez somnoler tout l’après-midi en attendant votre festin nocturne. D’ici là, pourquoi n’iriez-vous pas vous reposer sur la voie lactée, là où il fait toujours sombre ? »
Les mangeurs de nuit ont accepté ma proposition. Tu as sans doute remarqué que, ces derniers temps, certaines étoiles clignotent plus que d’autres ? Ce sont eux. Les mangeurs de nuit. Ils attendent ton arrivée, ma belle épouse. Demain, ils descendront des cieux pour te fêter.
Tandis qu’elle l’écoute, Aika entrevoit le genre d’homme qu’est son mari : un rêveur. Il est de ceux pour qui les mots et les histoires comptent plus qu’un toit solide au-dessus des têtes et un repas consistant sur la table. Il n’a pas les pieds sur terre et ne les aura sans doute jamais. Le succès de son entreprise de pêche relevait sûrement du hasard, ou bien de l’aide d’Hideki, mais certainement pas de ses talents d’homme d’affaires. Elle prend peur : Kuma emplira son cœur de phrases merveilleuses, mais quelles que soient ses promesses, ses rêveries auront toujours plus de poids que leurs besoins matériels et ses projets à elle. Les poètes font d’excellents amis, mais de piètres époux.
– Voilà une belle histoire pour les enfants, dit-elle.
– Les enfants, oui. (L’ombre d’une déception passe sur les lèvres de Kuma.) Peut-être la raconterai-je un jour à ceux que nous aurons.
Plus tard cette nuit-là, une fois les lumières éteintes, Kuma s’allonge sur sa jeune épouse et soulage, avec une maladresse empressée, le désir nouant ses entrailles depuis de long mois. Aika le laisse faire sans dire mot. Dans la moiteur obscure de la chambre, les larmes coulent sur ses joues. Voilà, songe-t-elle, c’est fait. Est-ce donc cela, l’amour ? Ce geste vif, dissimulé sous les draps, comme un coup de poignard honteux ? Les mots que sa mère lui avait murmurés la veille de son départ lui reviennent à l’esprit : « Quoi qu’il arrive, Aika, il ne faudra surtout pas crier. »
Malgré la douleur déchirant ses entrailles, elle ne desserre pas les lèvres. Lorsqu’elle ferme les yeux, son esprit s’élève au-dessus de la chambre, puis de Victoria. Il traverse l’océan et se réfugie à l’abri du Ginkaku-ji, où les reflets de lune dansent comme des lames d’argent à la surface de l’eau.
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