Les mangeurs de nuit
Chapitre 8
8.
La fille pue.
Chaque nuit, elle transpire de fièvre, s’agite, délire. Elle se bat contre le mal susceptible de l’emporter, l’infection, mais aussi contre une géhenne relevant d’un autre registre, souterraine et sombre. Au matin, Jack la découvre moite, ses vêtements imbibés d’une sueur dans laquelle elle macère le reste de la journée. Elle porte encore la longue chemise d’homme dont l’a vêtue Edgar après l’avoir soignée. Elle a besoin d’être changée. Jack écarte les draps, observe un instant le corps minuscule. Presque celui d’une enfant. Cette fragilité l’émeut et l’effraie. Cet abandon. Sa responsabilité de garde-malade a quelque chose de démesuré. Face à la fille allongée il se sent démuni, encombrant. Gauche.
Il déboutonne la chemise. Ses doigts tremblent sur la nacre humide des boutons. Il glisse la main dans son dos pour la redresser, palpe les omoplates saillantes, détourne le regard devant sa poitrine discrète. Il a déjà vu des corps de femmes, bien sûr. Celles qu’il a aimées. Manipuler la fille inconsciente relève d’un autre registre. Malgré ses bonnes intentions, les soins qu’il doit lui apporter, il se sent voyeur. Comme si en la découvrant nue, en passant le tissu moite sur son ventre, ses cuisses, ses aisselles, il avait accès à un secret dont elle-même ignore la nature.
Il hâte le geste, la sèche, ôte le pansement à l’abdomen. Les onguents d’Edgar fonctionnent : la cicatrice est propre. L’infection a été évitée. La plaie supérieure, celle courant du bas de la joue jusqu’à la clavicule, est en revanche préoccupante. La chair est à vif. Brûlante. À l’aide d’un pinceau, il y appose de la poix de sapin baumier le plus délicatement possible. À douze ans, lorsqu’il s’était salement écorché le mollet en chutant d’un arbre, Ellen avait recouvert sa jambe d’un tel cataplasme. « La couche doit être suffisamment épaisse pour protéger toute la peau, mais pas trop afin qu’elle puisse sécher rapidement à l’air libre, lui avait-elle expliqué. Lorsque la préparation tombe d’elle-même, comme une croûte, renouvelle-la, jusqu’à ce que la plaie soit guérie. »
Il applique ses conseils avec soin puis entreprend de nourrir la blessée. Il glisse quelques cuillerées de soupe entre ses lèvres. Elle avale. Il ignore s’il s’agit d’un simple réflexe ou si une part de son esprit, conscient, apprécie la préparation. Il choisit d’y voir un signe encourageant : elle accepte la nourriture. Lorsque la fièvre sera vaincue, elle ne devrait guère tarder à revenir à elle. Que répondra-t-il lorsqu’elle posera les yeux sur lui et demandera qui il est.
Ses soins terminés, il arpente sa bibliothèque en quête d’un peu de poésie et opte pour un recueil du Britannique David Herbert Lawrence. Il ouvre une page au hasard, parcourt quelques vers :
Pas moi, mais le vent qui souffle à travers moi Une brise fine soufflant dans la nouvelle direction du temps Si seulement, choisi parmi tous, je me livrais pour être emporté
Par le délicat vent traversant le chaos du monde.
La poésie lui procure la même sérénité qu’une marche en forêt. Le sentiment d’être le maillon minuscule d’une chaîne plus grande et plus importante que lui, une cathédrale magnifique face à laquelle il n’est que poussière. Le désir de ne pas peser, de faire corps avec l’autour. Devenir le vent à travers soi.
Hannah gémit de nouveau. Il pose la main sur son épaule, ferme les yeux. Récite intérieurement les vers qu’il vient de lire. La respiration de la blessée se calme. Elle remue encore un peu, puis sombre dans un sommeil apaisé. « Je suis le marcheur de ruisseau et l’amoureux des poèmes oubliés. » Voilà ce qu’il lui dira lorsqu’elle ouvrira enfin les yeux.
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