Les mangeurs de nuit
Chapitre 12
12.
Tu devras aimer tous les hommes, car il y a du bon en chacun d’eux. Aujourd’hui encore, le souvenir de sa dernière nuit en compagnie de son père hante Jack.
Un soir, alors que Mark dormait déjà et qu’Ellen observait la lune en murmurant des chants inconnus, Robert avait pris son fils à part. Sur le moment, l’enfant qu’était Jack n’avait pas prêté grande attention aux propos que lui tenait son père : « N’oublie jamais de fumer suffisamment de saumon avant la neige. » « Ne tue jamais sans raison. Honore chaque vie prise. » « Tu te rappelles la façon dont on scelle les pots pour l’hiver ? »
Jack savait tout cela, bien sûr. Ses paupières étaient gonflées de sommeil et il écoutait d’une demi-oreille. Pourquoi son père l’embêtait-il avec ces histoires à une heure pareille ? « Il faudra toujours prendre soin d’Ellen : elle est comme ta mère. » « Mark et toi êtes mieux ici, loin des villes. »
Le lendemain, après le petit déjeuner, Robert s’était levé de table, avait fait quelques pas étrangement lents et s’était effondré, raide mort. Un décès brutal, sans signe avant-coureur. Un choc, dont ses fils ne se remettraient jamais vraiment.
Robert avait-il senti la mort venir et tenu à lui donner d’ultimes conseils ? Cette question sans réponse et les regrets qu’elle suscite froissent le sommeil de Jack : s’il lui avait été plus attentif ce soir-là, il aurait peut-être pu déceler un signe présageant le drame. Un vacillement des pupilles, un souffle trop court. Il aurait peut-être pu sauver son père. « Tu devras aimer tous les hommes, car il y a du bon en chacun d’eux. »
Robert avait tort : certains individus, comme les frères Davis, ont le cœur vicié. Pire : ils entraînent les êtres faibles dans leur chute. Parce qu’ils ont choisi la pente facile de la dépravation, ils ne méritent aucune mansuétude. Aucune pitié. Voilà ce à quoi songe Jack tandis qu’il se lance sur la piste de l’ours blanc. Il se surprend à souhaiter que le client d’Eugène et Larry meure englouti par les rapides, ou bien le crâne fracassé contre les rochers.
L’animal a remonté une sente serpentant vers l’amont de la rivière, cernée de buissons de ronces, maculés par endroits de taches de sang. Un ours blanc, comme dans la légende : impossible.
Soudain Buck file en tête de la procession, alerté par un fracas, suivi d’Astrée. Le chemin débouche sur la rivière, à l’endroit où le lit s’élargit, surplombé d’un rocher que Jack connaît bien : au début du printemps, les loups y guettent le défilé des mouflons ou bien s’y vautrent pour réchauffer leurs membres alanguis sous le soleil encore voilé de sa timidité matinale.
Jack rejoint l’eau, puis rebrousse vite chemin : la trace de l’ours se volatilise ici. Les chiens bondissent vers une forme sombre un peu plus loin, étendue sur la rive. Il les rejoint, le cœur serré d’appréhension, redoutant de découvrir les restes déchiquetés d’un animal. Il passe la main sur son front humide de sueur et s’agenouille. Les chiens s’écartent pour le laisser découvrir la victime : il ne s’agit pas d’un mouflon ou d’un faon, mais d’une jeune fille inanimée. De longs cheveux sombres dissimulent la moitié de son visage aux traits asiatiques. Une Japonaise, suppose Jack – qui d’autre serait assez désespéré pour s’enfoncer aussi loin dans la forêt, loin des villes ? Une peau d’ours noir et des vêtements sales recouvrent son corps minuscule, à demi immergé. Buck lèche ses doigts, comme si cela pouvait la ramener à la vie. Astrée gémit.
Passé l’hésitation première, Jack tend la main vers son visage, repousse une mèche épaisse, dévoilant une blessure sérieuse. La chair est tailladée de la joue jusqu’à l’épaule. Il attrape son poignet afin de vérifier le pouls : le cœur bat. Faiblement, presque imperceptible, mais il bat. L’homme glisse un bras puis l’autre sous le corps inerte et repart en sens inverse, sur la sente. S’il se dépêche, Edgar pourra peut-être la sauver.
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