Les mangeurs de nuit
Chapitre 2
2.
La maison des hautes terres
Juillet 1956
Il est des secrets enfouis si loin, depuis si longtemps, qu’on les imagine oubliés à jamais. Ce sont les plus dangereux. Ils jaillissent dans la douceur d’une matinée d’automne, lorsque les enfants dorment encore dans leurs draps chauds. Ils fracassent les murailles de papier patiemment échafaudées autour de soi, en soi, dans l’espoir de s’épargner la douleur. En vain. Personne n’échappe à la vie.
Hannah s’apprête à sortir cueillir quelques baies lorsqu’elle aperçoit un homme au loin, à l’orée du bois. Elle rentre aussitôt, verrouille la porte derrière elle. Personne ou presque ne sait qu’elle vit ici, sur les hautes terres. Beaucoup la pensent morte ou renvoyée au pays. En vérité, elle s’est réfugiée il y a plus de dix ans dans cette maison inaccessible, nichée au creux d’une combe cerclée de montagnes éraflées. Si éloignée du premier village que seuls quelques trappeurs téméraires connaissent son existence.
Elle tire les rideaux et observe discrètement l’inconnu depuis la fenêtre. Il traverse le champ, dépasse le cerisier de Pennsylvanie, s’arrête un instant pour regarder dans sa direction. Il porte un bagage sur le dos. Cheveux sombres, silhouette voûtée, le pas hésitant. À l’évidence, il n’est pas du coin. Vient-il pour elle ? Impossible. Aucun de ceux qui la connaissent n’a pu révéler qu’elle se cache ici. Pas après ce qu’ils ont vécu ensemble. Tu portes la marque. L’ours esprit t’a choisie.
Elle vérifie que la porte est bien verrouillée, haletante. Elle se sent soudain fragile. Exposée, malgré les épais murs de pierre de la maison. Pourquoi a-t-elle refusé le fusil qu’Edgar lui avait proposé, autrefois ? Prends-le, au cas où. Ils pourraient te trouver. Vivre seule, loin de tout secours : quelle folie ! Sa solitude volontaire lui paraît soudain absurde.
L’homme frappe à la porte. Il est arrivé vite. Elle retient son souffle, ferme les yeux, comme si cela pouvait le faire disparaître. Il frappe à nouveau, quatre coups secs. Elle s’accroupit au sol, serre les bras autour de ses jambes. Se fait toute petite. De longues minutes s’écoulent.
Elle entend l’inconnu soupirer de l’autre côté de la porte, puis murmurer quelques paroles inaudibles. Bruit de tissu froissé. Il sort quelque chose de son sac. Un vide se creuse dans sa poitrine. Un spasme traverse son corps, son esprit s’embrume… Est-ce cela que l’on appelle la terreur ? Non. C’est autre chose. La peur est une glaciation intérieure ; à cet instant, elle lutte au contraire contre le feu prenant en elle. La brûlure précédant l’intuition.
L’homme est déjà loin lorsqu’elle se ressaisit. Elle jette un œil dehors, entre les rideaux. Le ciel s’épaissit à l’horizon. Les arbres reprennent leur souffle avant l’arrivée de la nuit. Elle ouvre la porte avec prudence, soulagée d’être à nouveau seule. Une fraîcheur humide tombe sur ses épaules. L’inconnu a laissé une enveloppe sur le palier, sur laquelle il est écrit : Je reviendrai demain.
Elle la ramasse. Ses doigts tremblent lorsqu’elle en sort une petite photo en noir et blanc. Celle d’une jeune femme au visage doux, souriant légèrement. Ses cheveux noirs sont relevés dans un chignon bouffant. Ses joues portent encore les rondeurs de l’enfance. Ses yeux en amande brillent d’une lueur étonnée, presque farouche. Elle est vêtue d’un kimono traditionnel en soie sombre un peu trop grand et tient ses mains devant elle de façon peu naturelle. Crispée. Elle prend la pose.
Hannah rentre, verrouille à nouveau la porte, serre l’enveloppe contre sa poitrine. Elle n’a vu cette photo qu’une fois auparavant, il y a des années. Dans une autre vie. La femme en kimono est sa mère, Aika. Les parents de celle-ci l’avaient fait poser devant un photographe de Kyoto, afin d’envoyer son portrait à un inconnu de l’autre côté de l’océan Pacifique, au Canada. « Il m’a trouvée belle », avait résumé Aika, le jour où elle avait montré le cliché à sa fille. L’une des rares fois où elle s’était confiée sur sa vie d’avant. « Il a proposé de m’épouser, alors j’ai pris le bateau pour le rejoindre. Voilà comment j’ai rencontré ton père. » Comme des milliers d’autres Japonaises, au début du e XX siècle. On les appelait les picture brides. Les fiancées sur photo.
Une vague d’émotions déferle sur Hannah, charriant ces noms qu’elle s’évertue à oublier depuis des années pour repartir à zéro, reprendre le fil de son existence chaotique, laisser les fantômes du passé derrière elle. Mais voilà que cette image fracasse les murailles patiemment érigées en elle pour se protéger.
*
* *
Ce 14 mai 1926, au moment d’embarquer, Aika a la tête encombrée d’illusions, mais elle a surtout très peur de la traversée. Elle a dix-sept ans, n’est jamais sortie de l’école pour filles de Kyoto, ignore tout du monde. Si elle ne trouve pas quelqu’un à qui se raccrocher, son esprit se perdra sur les flots, tel un voilier fragile et sans amarres. Voilà pourquoi, lorsqu’elle croise pour la première fois le regard de Kiyoko sur le quai, elle décide aussitôt que celle-ci deviendra son amie. Elle est loin d’imaginer à quel point ce choix déterminera sa vie.
Aika observe la fille à la dérobée, trottinant derrière elle pour ne pas la perdre de vue parmi la foule. Guère plus grande qu’une enfant, Kiyoko arbore un visage mafflu bouillonnant de détermination, animé par un regard d’aigle, pommettes hautes. Elle marche le long de la jetée à grandes enjambées, à la façon d’un homme. Tout en elle respire l’audace et le courage. Les autres s’écartent machinalement pour la laisser passer. Aika en profite pour se rapprocher encore. Elle a l’intuition qu’auprès d’elle, rien ne pourra lui arriver. Qu’elle survivra à la traversée.
– Certaines d’entre nous ne seront plus très fraîches après quelques nuits dans les cales puant le soufre, dit Kiyoko tout haut, consciente qu’Aika marche sur ses pas.
– Le bateau transporte du soufre ?
Kiyoko éclate de rire :
– Ma petite, voyons : mieux vaut parler de cela que des pets et des effluves d’aisselles poisseuses que nous respirerons très vite dans le trou qui nous servira de dortoir !
Tout en parlant, elles empruntent la passerelle étroite menant au pont. Le cœur d’Aika menace de bondir hors de sa poitrine. Elle n’a jamais quitté la terre. La houle minuscule du port lui donne déjà la nausée. Elle rit à son tour, un peu gênée, et lui tend la main :
– Je suis Aika.
– Et moi, Kiyoko, la future Mme Tanaka-Goto.
Par ce geste, l’alliance secrète entre Aika et Kiyoko se scelle.
La première nuit, les deux jeunes femmes se serrent sur la même couchette, incapables de trouver le sommeil. La houle soulève leur poitrine nauséeuse. La proximité de dizaines d’autres filles toussotant ou chuchotant, enfiévrées par leur rêve d’un beau mariage et d’une vie meilleure au Canada, est suffocante, mais elles n’en ont cure.
– Penses-tu que nos époux seront aussi beaux que sur les photos ? demande Aika, tendant à Kiyoko le cliché de son futur mari, Kuma Hirano.
Front haut et regard fier, celui-ci porte un costume à l’occidentale, un peu guindé, le coude appuyé contre une automobile garée devant une maison plus haute et large que les plus belles demeures de Kyoto.
– Et toi, es-tu aussi belle que sur celle que tu lui as envoyée ?
– Sans doute un peu moins.
– Alors nos époux le seront un peu moins aussi : tout le monde triche, même l’empereur !
Kiyoko juge chaque chose avec ironie, sans craindre de dire tout haut ce qu’une jeune Japonaise bien élevée se doit de garder pour elle. Aika la timide adore ça. Elle ne connaît rien de l’Amérique, mais son instinct lui souffle que ce pays est fait pour les filles de la trempe de sa nouvelle amie. Pas pour les timorées et les peureuses effrayées par leur ombre.
Elles pouffent de concert. Une petite ronde au fort accent du Sud se retourne pour les sermonner :
– Chut, j’ai besoin de sommeil pour rester fraîche !
Elles rient un peu plus fort encore. L’odeur de soufre emplit déjà la cale.
Aika ne sait rien ou presque de Kuma Hirano, si ce n’est qu’il a fait fortune dans la pêche. Un homme de cœur, assurément : il a accepté de la prendre pour femme malgré la mauvaise fortune de son père, ruiné au jeu, entachant le nom de sa famille pour trois générations. À Kyoto, plus aucun parti ne voulait d’elle comme épouse ; sa seule option était d’immigrer. Ses oncles mirent tout en œuvre pour lui dénicher un mari suffisamment indulgent à l’égard des péripéties paternelles. Kuma, assuraient-ils, était le candidat idéal.
Kiyoko est plus âgée qu’Aika. Elle vient de Kyushu et n’a aucun souvenir de son père : il a plié bagage pour San Francisco lorsqu’elle avait quatre ans et n’est jamais revenu. Sa femme avait refusé de quitter son Japon natal pour le rejoindre, il avait rapidement cessé de lui envoyer de l’argent.
– Dès lors, ma mère et moi nous sommes débrouillées pour survivre, chuchote Kiyoko. Nous avons travaillé à la ferme, récolté du bois de chauffe, marché des dizaines de kilomètres tous les jours pour vendre notre tofu dans les villages. Nous avons vécu sans homme. C’était dur. Mais tu sais quoi, Aika ? Nous étions libres.
Kiyoko sait uniquement que son futur mari est originaire de la même île, qu’il vit à Vancouver et est grand amateur de Shogi, les échecs japonais, au point d’avoir créé la première fédération de joueurs du Canada.
– C’est merveilleux ! s’enthousiasme Aika.
Kiyoko chasse une mouche imaginaire devant son visage :
– C’est un peu léger pour savoir si nos caractères seront compatibles.
Ce qui ne l’inquiète guère. Car elle a un plan : retrouver son père, récupérer l’argent qu’il aurait dû verser à sa mère durant toutes ses années, et rentrer aussitôt à Kyushu.
– Cela représentera une jolie somme. Je ne resterai pas plus de cinq ans en Amérique.
– Le Canada et la Californie, ce n’est pas la porte à côté, non ? Comment feras-tu pour savoir où est ton père ?
– Ne t’en fais pas. J’ai de la ressource.
Aika n’ose pas lui demander de quelle ressource il s’agit exactement, ni ce qu’elle compte faire de son mari, étrangement absent de son plan. Est-il facile de divorcer, au Canada ? Est-il possible de traverser la frontière en train ? À quoi ressemble une frontière, d’ailleurs ? Le Japon est un archipel séparé des pays voisins par un océan, elle ne s’est jamais posé la question auparavant.
Aika s’endort auprès de Kiyoko, le cœur alourdi de questions. À vingt-quatre ans, sa nouvelle amie a déjà tant vécu. À ses côtés, elle a le sentiment d’être une fillette à peine pubère.
Après le petit déjeuner se résumant chaque jour à un bol de riz trop cuit, les deux jeunes femmes passent des heures ensemble sur le pont, loin des relents âcres de la cale. Elles observent les passagers de première classe : des Japonaises en kimono de belle facture, des Canadiens rentrant au pays, si grands et massifs avec leurs barbes fournies, des Indiens partant commercer avec les Amériques, des Chinois à l’air méfiant.
– Là-bas, nous pourrons nous réinventer, veut croire Aika, répétant ce que sa mère lui a soufflé avant de partir. « Là-bas, personne ne saura que ton père a ruiné notre famille. »
– Nous réinventer ? Les hommes sont les mêmes partout, tu sais.
– Que veux-tu dire ?
Kiyoko sourit mystérieusement. Elle caresse la joue de son amie :
– Tu le comprendras bien assez tôt. L’essentiel est que tu sois heureuse malgré tout.
La traversée est plus longue que ne l’imaginait Aika. Chaque journée s’éternise, semblant un peu plus longue que la précédente, comme si les dieux cherchaient à retarder leur arrivée. Les picture brides chantent, contemplent l’horizon, s’étonnent lorsqu’au loin, le ciel et l’océan se confondent dans un gris crayeux. Celles maîtrisant un anglais rudimentaire interrogent les Canadiens : « Est-il vrai que tout le monde roule en automobile, chez vous ? Que de terribles bêtes sauvages vivent dans vos forêts ? Que les rivières débordent de saumons ? »
Certains soirs, après le repas, Aika glisse un châle sur ses épaules, frissonnant de la fraîcheur qui ne semble jamais affecter Kiyoko, et se laisse aller à la confidence.
– Tu n’es pas comme nous, lui dit-elle une nuit où la lune dessine un fin croissant de nacre sur le tissu céleste. Tu ne te plains ni de la nourriture dégoûtante, ni de la vermine grouillant dans nos lits, et encore moins du froid.
Kiyoko tire sur la cigarette qu’un marin lui a offerte. Elle fume comme un homme. Aika rougit en regardant son amie : que penserait son futur époux, s’il la voyait ainsi ? Mais elle ne se comportera sans doute jamais de la sorte en sa présence, se figure-t-elle. Dès qu’elle sera mariée, Kiyoko cessera ses enfantillages et deviendra la parfaite épouse japonaise : discrète, serviable et souriante. Travailleuse. Faisant passer le besoin de sa famille avant les siens. A-t-elle vraiment l’intention de tout quitter pour la Californie, ou s’agit-il seulement d’une vague chimère ?
Devinant ses pensées, Kiyoko ajoute :
– Bientôt, nous serons très loin du Japon. Nous enverrons des lettres à nos mères, mais qui saura si elles décriront la vérité ?
Aika médite ces propos quelques instants. Son amie est plus expérimentée qu’elle à de nombreux égards. Jusqu’à quel point ?
– Kiyoko, as-tu déjà été avec un homme ?
Elle regrette aussitôt sa question : quelle indiscrétion ! Après tout, elles se connaissent à peine ; Kiyoko pourrait légitimement être offensée qu’elle suppose une telle chose. Mais elle ne réagit guère. Son regard se perd sur l’océan.
– La seule chose que tu dois savoir, Aika, c’est que le désir des hommes est insatiable. Voilà pourquoi, derrière nos sourires parfaits et nos manières délicates, nous les femmes avons du pouvoir sur eux.
– Je n’ai jamais eu le sentiment que ma mère avait du pouvoir sur mon père.
– Sans doute parce qu’elle a trop peur du désir pour en faire une arme.
Les paroles de Kiyoko infusent lentement dans l’esprit d’Aika. Loin de la rassurer, elles lui glacent les sangs. Elle se figure le désir masculin comme une bête sauvage qu’il lui faudra dompter. Comment ? Quelle est la manière adéquate de se comporter ? Qu’arrivera-t-il à son corps ? Elle a peur. Sa mère ne lui a rien dit, à l’exception d’un ou deux conseils opaques, distillés les soirs où elle s’autorisait un verre de saké. « Garde toujours un linge à proximité. » « Ne le fais pas les jours de lune rousse. » « Quoi qu’il arrive, Aika, il ne faudra surtout pas crier. »
Durant les derniers jours du voyage, ses lèvres brûlent de questions qu’elle n’ose pas formuler. La nuit, elle dévisage Kiyoko, comme si elle pouvait lire les réponses sur ses lèvres assoupies. L’étendue de tout ce qu’elle ignore du monde en général et des hommes en particulier la terrorise. Elle n’est soudain plus tellement pressée de débarquer. Affronter ce nouveau pays seule lui semble inimaginable. Quelle folie a-t-elle commise en acceptant cette demande en mariage ?
– Tout ira bien, n’est-ce pas ? implore-t-elle, lorsque le navire n’est plus qu’à quelques nœuds du port canadien de Victoria. Tout ira bien, hein, dis-moi ?
Son amie caresse sa joue, comme elle l’a fait sur le pont quelques jours plus tôt, mais ne répond pas. Toutes les deux savent qu’elles seront séparées d’ici quelques minutes. Peut-être pour toujours. L’heure n’est pas aux promesses impossibles.
La sentant prête à défaillir, Kiyoko prend son visage entre ses mains et pose un baiser sur son front :
– J’ai un bon pressentiment pour toi, Aika. Je suis sûre qu’auprès de ton Kuma, tu auras la vie de princesse promise dans ses lettres.
Lorsqu’elle posera pour la première fois les yeux sur Kuma, Aika comprendra que Kiyoko lui a menti.
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