Les mangeurs de nuit
Chapitre 15
15.
1956
Les fantômes dansent devant ses yeux. Chacun des dessins et photos alignés sur la table éveille des souvenirs consciencieusement enclavés en elle, quand bien même elle s’était résolue à tourner la page. Onze ans plus tôt, Hannah Hoshiko, la fille qu’elle était autrefois, est morte dans la rivière avant de renaître, transformée par sa rencontre avec l’ours esprit et Jack. Désormais, elle couche l’histoire des autres sur le papier. Elle est celle qui transmet. La conteuse. Sa vie à elle n’a plus d’importance.
Mais voilà que l’inconnu bouleverse tout. Il renverse son monde, sème la confusion dans le bonheur solitaire qu’elle s’est bâti. Sur les dessins réapparaît l’Hannah d’autrefois, celle de Vancouver, la petite fille qui se réfugiait chez le gardien de son école. D’autres croquis la montrent plus âgée, dans un jardin, entourée de fleurs : l’artiste l’a imaginée grandir, vieillir, il l’a dessinée telle qu’il la supposait être aujourd’hui. Belle. Le visage vierge de toute cicatrice.
Elle recule un peu plus encore dans l’obscurité.
– Ian, murmure-t-elle. C’est toi.
Ses doigts s’agrippent à la pierre rêche du mur derrière elle. Tant de questions, tant d’émotions mêlées : la joie de le revoir, le soulagement de découvrir que son ami est en vie, la peur de lui dévoiler son visage. Elle vit seule depuis si longtemps. Comme Jack, elle a désappris les choses simples des relations humaines. Ce qu’il convient de dire lors de telles retrouvailles. Les gestes à adopter.
– Comment m’as-tu retrouvée ?
Il fronce les sourcils, troublé de ne pas pouvoir la regarder dans les yeux. Autour d’eux, les murs sont chargés de livres et de piles de papier. Comme il ne répond pas, elle ajoute :
– Où as-tu eu ces photos ?
– Yusuke me les a données, répond-il, après un long moment.
– Yusuke, souffle-t-elle, assaillie par le souvenir de l’épicier. Comment va-t-il ?
– Mieux. Les premières années ont été difficiles, mais il s’est reconstruit. Doucement. Comme nous tous. Il t’a cherchée, tu sais.
– Et toi ? Est-ce que… Où as-tu été envoyé ?
– Dans un camp, près d’un village nommé Hope. Le gouvernement canadien a un sens de l’humour particulier. Lorsque nous sommes sortis, mes parents ont choisi de rentrer au Japon. Je suis resté. Les discriminations à notre encontre ont continué un moment après la guerre.
Il se lève, tend la main vers elle par-dessus la table.
– J’aimerais te voir, Hannah.
– N’avance pas. (Elle se serre un peu plus encore dans l’ombre, cale son talon contre le pied de la table pour l’empêcher d’avancer.) Ces dessins, Ian. Pourquoi ?
– Tu es partie si vite, après l’assassinat de Daisuke. Ce jour-là, je n’ai pas seulement perdu mon frère. Je t’ai perdue toi aussi. Lorsque Kiyoko est revenue à Vancouver, elle a racheté son ancien hôtel, avec Sakuri et Makiko. Elles nous ont tout raconté : Greenwood, ton petit frère, votre fuite dans la forêt. Mais nous cherchions tous à tourner la page, tu comprends ? J’ai tenté de t’oublier. J’ai étudié l’art, voyagé en Europe, mais même à l’autre bout du monde, tu es toujours revenue dans mes dessins. Il y a trois ans, j’ai commencé à te chercher. J’ai sillonné la région, longtemps. Jusqu’à ce que je croise les bonnes personnes. Ton ami Jack est un dur à cuire. Il a fini par accepter de me dire où tu vis lorsque je lui ai montré les croquis.
Le creekwalker lui avait pourtant promis de ne révéler à personne sa cachette. Surtout pas à des Japonais. Il avait donné sa parole. Il ne l’a pas tenue. Elle réglera ses comptes avec lui plus tard.
– Je ne suis plus celle que j’étais autrefois, Ian. Je ne supporte plus vraiment la compagnie. Je passe mes journées à écrire, lire et marcher.
– Je ne suis plus le même non plus. Après ce que nous avons vécu, aucun de nous ne l’est. Pourquoi n’es-tu jamais rentrée, Hannah ?
Elle sort de l’ombre, se révélant enfin à lui. Ses cheveux noirs tombent en cascade jusqu’à son nombril. Elle les rassemble et les noue en queue-de-cheval, par provocation, presque, afin de dégager son visage. Pour qu’il la voie bien. Ian cligne des paupières, comme ébloui.
Elle ferme les yeux, mord un coin de lèvre à l’intérieur de sa bouche. Ian était son premier amour. Le seul. Elle a renoncé à ces choses-là, depuis : le couple, la famille ne sont pas pour les enfants fracassés comme elle. Elle n’attend rien. Elle aimerait simplement être belle pour lui. À la hauteur de celle qu’il imaginait.
Ian tend la main vers la cicatrice. La frôle du bout des doigts. Wabi-sabi, songe-t-il. La beauté résidant dans l’imperfection.
– Tu n’as pas changé.
– Ne te moque pas de moi.
Elle le repousse, sort de la maison ; elle a besoin de respirer. S’éloigner des fantômes. Il reste un instant seul à l’intérieur, pantelant.
Elle est assise sur le pétroglyphe lorsqu’il la rejoint. Il s’accroupit en face d’elle et prend ses mains dans les siennes.
– Ce Jack, qui est-il pour toi ?
Une douceur passe sur ses lèvres. Elle sourit et, tandis que son regard se perd au-delà de la cime des pins, Ian en profite pour mémoriser chaque trait de son visage. S’il pouvait, il sortirait son carnet et la dessinerait sur-le-champ. À l’école d’art puis en Europe, des dizaines de femmes avaient posé pour lui. Avec chacune, il avait tenté de recréer l’émotion qui vrombissait sous sa peau lorsqu’il dessinait Hannah. En vain. Aucune ne lui arrivait à la cheville. Il avait perdu sa muse.
Mais voilà qu’elle se tient à nouveau là, devant lui. Il retrouve l’émotion initiale, intacte, plus puissante encore. Il aime tout de ce visage balafré : la force qu’il porte, l’histoire qu’il raconte. Plus tard, dans son atelier, il peindra le portrait d’Hannah. Il la peindra sans relâche, avec ses cicatrices, dans la pénombre de sa maison, dehors. Sauvage. Plus vraie et intense que l’adolescente qu’il a connue. Les amateurs de ses tableaux apercevront le rêve et les possibles, tout ce qui n’est jamais advenu, et la liberté. Un visage de guerrière.
– Jack a soigné mes blessures, répond-elle enfin. Il m’a appris à être au monde.
Ian éprouve une pointe de jalousie. Est-ce pour lui qu’elle se cache ici depuis plus de dix ans ? Sont-ils amants ? Mais dans ce cas, pourquoi ne vivent-ils pas ensemble ?
– Avec lui, j’ai retrouvé un peu de mon père, Kuma. (Elle hésite un instant avant de poursuivre.) En vérité, je suis moins seule qu’il n’y paraît, ici. Il y a Ellen, la mère de Jack, et leur ami Edgar. Ils me rendent souvent visite. Tout comme Beth, une femme formidable. Elle me monte des provisions, pour m’éviter d’avoir à fréquenter Loggers Creek. Une fois par mois, je descends à Hoon Bay, aussi. Certains habitants du coin viennent m’y voir. Ceux qui cherchent des réponses. Je peux parfois les aider.
– Des réponses ? Comment ça ?
Elle se contente de hocher la tête, sans en dire plus.
Ian pose la main sur le pétroglyphe. L’espace d’une seconde, il entrevoit l’évidence. Tout est à sa place : lui à Vancouver, Hannah ici, dans la forêt, entourée de forces dont il devine l’intensité. Elle ne rentrera jamais avec lui. Qu’importe : il sait où la trouver, désormais. Il reviendra. Aussi souvent qu’il aura besoin de réponses.
– Il est temps pour moi de reprendre la route.
Il attrape sa main, y dépose un baiser, puis regagne la maison pour rassembler ses affaires. Avant de la rejoindre à l’extérieur, il jette un œil à l’une des piles de papier entassées sur l’étagère. Sur la page supérieure, il lit : La légende de l’ours esprit.
Il repart comme il est arrivé, par le chemin serpentant depuis le cerisier de Pennsylvanie à travers la plaine, jusqu’à l’orée de la forêt. Avant de s’enfoncer sous les arbres, il regarde une dernière fois la maison. Une masse claire se meut à quelques centaines de mètres du pétroglyphe, où Hannah est toujours assise. L’homme des villes qu’il est n’est pas certain de reconnaître l’animal dont il s’agit. La forme semble être celle d’un ours, mais il écarte vite cette hypothèse : les ours blancs vivent uniquement sur la banquise, il en est certain. Sûrement pas ici, au cœur de la forêt pluviale.
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Plus de vingt et un mille Japonais et Canadiens d’origine japonaise furent internés durant la Seconde Guerre mondiale dans des camps comme celui de Greenwood, en Colombie-Britannique. Beaucoup furent poussés au départ vers le Japon après la guerre. Le gouvernement fédéral attendit 1988 pour leur présenter des excuses officielles et dédommager les survivants.
Le Moksgm’ol, l’ours esprit également appelé Kermode, animal totem des Gitga’at, l’une des nations autochtones tsimshian, est un ours noir porteur d’un gène récessif rare. Il existe uniquement dans la forêt pluviale de Colombie-Britannique. Il est désormais protégé, mais son habitat est menacé par le réchauffement climatique.
Indispensables à la protection des saumons et de la forêt pluviale du grand ours, cent cinquante creekwalkers remontaient les cours d’eau de Colombie-Britannique au début des années 1950. En raison des coupes successives dans les budgets fédéraux, il n’en reste aujourd’hui plus qu’un.
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Merci aux merveilleuses Dana Burlac et Flandrine Raab, à Muriel Beyer.
Merci à Lize Veyrard et à Laurent Cagnon.
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Marie Charrel
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