Les mangeurs de nuit
Chapitre 13
13.
Jack revient à lui dans la maison des hautes terres, le corps fourbu et l’esprit confus. La casserole avec laquelle Sakuri l’a assommé gît à côté de lui. Il se redresse péniblement. Les Japonaises ont fui à la hâte, laissant derrière elles deux peaux d’ours, des conserves, des raquettes, une rangée de couteaux, trois fusils. Il doit cacher leur butin avant de partir. Effacer les traces de leur passage. Personne ne doit savoir qu’elles se sont réfugiées ici. Ces femmes sont sans doute des voleuses, peut-être même des criminelles, mais il se sent le devoir de les protéger. Leurs sorts sont liés, parce qu’elles ont choisi la maison de son enfance pour refuge. Parce qu’ils ont Hannah en commun. Par nature, il choisit le camp des opprimés et des cœurs sauvages.
Lorsqu’elle pointait le couteau contre sa gorge, il a vu le feu dans le regard de Kiyoko. La fureur des assoiffés de liberté, pareille à celle brûlant dans le cœur des créatures de la forêt pluviale. Quelques vers de David Herbert Lawrence lui reviennent à l’esprit :
Qui frappe à la porte en cette sombre nuit ?
La créature qui nous veut du mal.
Non, non, ce sont les trois anges étranges :
Accueillez-les, accueillez-les !
Il masse sa nuque, se relève d’un geste vif, rassemble les affaires au milieu de la pièce. Dehors, le vacarme des oiseaux en fête célèbre le lever du soleil. Il transporte ce qu’il peut jusqu’au pétroglyphe, dissimule le larcin des Japonaises sous les herbes. Un aboiement derrière lui : Buck bondit à sa rencontre, le pelage couvert de boue, joyeux et pressé de lui lécher le visage.
– Doucement, doucement, bonhomme. Où as-tu passé la nuit ?
S’éloigner autant de son maître n’est guère dans ses habitudes. Peut-être a-t-il suivi les Japonaises un moment, ou bien flairé la piste d’un animal. Buck attrape son bras, le tire, il est anormalement agité. Jack connaît suffisamment son chien pour savoir ce que cela signifie. Il achève de vider la maison à la hâte, emportant les trois fusils, au cas où. Buck aboie comme un fou.
– Voilà, nous partons.
Il s’éloigne au pas de course, oubliant la douleur martelant son crâne, suit son compagnon avec une confiance instinctive. Il perçoit une note nouvelle dans la mélopée émanant des bois. Un tremblement, comme il n’en a guère entendu depuis longtemps. Un avertissement ou, plus exactement, une lamentation. La forêt pleure.
Il dévale les côtes escarpées de la montagne, glisse sur la terre imbibée d’eau, se relève ; Jack accélère, inquiet, les sens aux aguets. Les aboiements sauvages d’une horde de chiens résonnent non loin lorsqu’il rejoint la plaine. Il connaît trop bien ce chant funeste : les braques des frères Davis sont en chasse. Il doit trouver leur proie avant eux. Avant qu’ils ne la tuent.
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