Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 41 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 5

5.

 

 

1940

La nuit tombe lorsque Jack débarque à Doom Hill. Il inspecte la maison à pas de loup. La pièce principale et les chambres sont vides et empestent le renfermé. Il contourne le bâtiment pour jeter un œil à la cour, aperçoit une lumière dans la grange, s’y dirige, tout en ruminant les propos que lui a tenus l’officier Smithson sur le Bald Eagle quelques heures plus tôt, à propos de son frère. Comment Mark a-t-il osé voler Beth ? Elle est leur amie. L’une des seules qui, à Loggers Creek, sait ce que leur famille a traversé : la mort de Robert, l’isolement, l’enlèvement de Mark.

Jack a le sentiment que son petit frère a agi ainsi dans le but de l’atteindre lui. Le blesser. Pourquoi ? Il ne comprend pas ce garçon rentré du pensionnat, si différent de celui avec lequel il a grandi. Il ne comprend pas ce à quoi il aspire, les raisons pour lesquelles il traîne avec les frères Davis, ces rustres aussi brutaux que leur père. Si éloignés des valeurs dans lesquelles Ellen et Robert les ont élevés.

Tout cela éveille en Jack une colère sombre. Une douleur visqueuse.

Mark, les frères Davis, Walter White et son cousin Joe Miller sont penchés sur un immense coffre lorsque Jack les rejoint dans la grange. L’endroit, éclairé par deux uniques lanternes, est plongé dans une semi-obscurité. Les chevaux élevés par le père de Walter somnolent dans leur box.

– Qu’est-ce qu’il y a dans cette caisse ? demande le creekwalker.

Les cinq hommes se redressent, surpris. Eugène lui jette un regard noir. Joe fait un pas menaçant dans sa direction :

– C’est une propriété privée, ici. Personne ne t’a invité.

– J’aimerais parler à mon frère.

Mark hausse les sourcils. Fuit son regard.

– Je n’ai rien à te dire.

– Beth.

Larry et Walter ricanent. Ils savent. Mark soupire, l’air exaspéré.

– Tu t’en es pris à son épicerie parce que tu savais qu’elle ne te ferait pas d’ennuis.

– Qu’est-ce que ça peut te foutre ?

– L’officier Smithson te couvrira cette fois encore, mais c’est la dernière. Tu pourrais finir en prison, c’est ce que tu veux ? Je m’inquiète pour toi, je…

– Ta gueule, t’es pas son père, tranche Larry. D’ailleurs, qu’est-ce qui nous prouve que tu es vraiment son frère, au fond ? Demi-frère, plutôt. Qu’est-ce qui nous dit que ta mère n’était pas une pute engrossée par un autre que ton paternel ? De vous deux, le bâtard aux origines douteuses, c’est toi !

Jack bondit sur Larry. Une rage inédite explose en lui. Il ne supporte pas ces types vulgaires avec qui son frère gâche son temps ; il ne tolère plus la désinvolture froide avec laquelle ce dernier traite Ellen depuis son retour et, surtout, sa propre incapacité à l’aider. À le soigner. Le creekwalker ferait pourtant n’importe quoi pour lui, jusqu’à donner sa propre vie. Après l’enlèvement de Mark, il avait cessé de respirer, lutté pour ne pas crever du vide laissé par son frère. Il avait tant rêvé de leurs retrouvailles. Pourquoi le rejette-t-il avec tant d’indifférence ? Tout est la faute des frères Davis. Oui, cette mauvaise engeance, ces bons à rien exercent une influence néfaste sur lui. Ils fument, boivent, ils croient à l’argent facile et trempent dans des trafics dont Jack ne veut rien savoir. Pourquoi Mark préfère-t-il leur compagnie à la sienne ?

Le premier coup part. Jack frappe Larry au visage, au ventre, il cogne, il ne maîtrise plus l’ouragan d’émotions qui le tourmente – exaspération, peur, amour, colère, incompréhension –, il bat ce type parce qu’il ne peut pas étreindre son frère, il ne peut pas mêler ses larmes aux siennes alors il envoie son poing dans l’estomac du jumeau Davis, sa mâchoire, son œil. Il ne tolère plus ce regard moqueur posé sur lui alors il boxe, étrille, frappe encore l’orbite gauche de Larry, jusqu’à ce que le sang jaillisse.

Mark bondit sur lui pour le stopper, Jack le repousse d’un geste brutal. Walter saisit Jack par le col et l’envoie valser contre la poutre où l’une des lanternes éclairant la grange est fixée. Celle-ci se brise au sol dans un fracas d’étincelles. Le feu prend immédiatement dans la paille sèche ; les flammes filent aussitôt vers les box, suivant une trajectoire étrangement rectiligne.

– Putain ! hurle Joe. Les box !

Une jument hennit. Un hongre rue. Jack n’entend pas, il ne voit rien du drame se jouant autour. Il fonce à nouveau sur Larry. Pris de court par sa violence, le jumeau est groggy, assommé par les coups, incapable de réagir, tout comme son frère qui observe la scène, stupéfait, fasciné ; aucun d’eux n’imaginait qu’une telle brutalité puisse émaner d’une autre créature que leur père.

Walter et Joe se jettent enfin sur Jack pour protéger Larry.

– Putain, les gars, ça crame, arrêtez !

Eugène se joint à eux, mais le creekwalker est traversé par la force surnaturelle d’un démon enragé, si bien qu’il les repousse tous les trois sans effort. Eugène tombe en arrière dans la paille embrasée. Le feu attaque son bras. Mark se précipite pour le relever et l’aider à sortir, loin du danger.

À la vue de son frère, Jack se ressaisit enfin. La furie déserte son corps. Il observe la grange autour de lui avec horreur, puis court vers le premier box pour libérer l’un des chevaux. L’animal bondit vers l’extérieur. Joe, lui, se penche vers Larry, étudie son visage un instant, grogne, glisse le bras sous son épaule pour le relever. Walter entreprend d’ouvrir les autres box avec Jack, mais le feu dévore déjà le toit. Est-il possible qu’un incendie se propage aussi vite ? Quel sorcier, quel esprit maléfique déchaîne ainsi la malédiction de Doom Hill et attise les flammes avec tant de zèle ?

Le bois craque, explose, siffle, des brins de paille ardents volettent autour d’eux, la chaleur commence à brûler leurs poumons. Trois chevaux sont encore prisonniers, deux étalons et une puissante jument à la robe brune baptisée Stella par le père de Walter. Les animaux paniquent, envoient de violents coups de sabots contre les portes des box pour se libérer, en vain.

– On va pas y arriver ! hurle Jack.

Walter bondit vers le fond de la grange pour les atteindre, mais une poutre en feu s’effondre devant lui et bloque le passage.

– Il faut se tirer !

Walter hésite un instant encore, puis le suit. Les deux hommes courent vers la sortie, s’effondrent à l’extérieur près de Larry, inconscient, et d’Eugène, recroquevillé sur son bras mordu par les flammes.

– Saloperie ! Il reste trois chevaux !

– Il faut y retourner ! crie Mark, avant de foncer vers la grange.

Jack se jette sur lui pour interrompre sa course :

– Tout va s’effondrer, c’est trop dangereux.

– Alors quoi, on les laisse crever ? On…

Jack s’allonge sur lui de tout son poids pour le retenir. Mark se débat comme un diable mais son frère est plus fort.

Le benjamin éclate en sanglots. Il pleure, l’invective :

– Lâche-moi, je dois y aller, rien à foutre de crever ! T’étais où, hein, le jour où ils m’ont pris ? T’étais où, putain !

Un cri couvre soudain les gémissements de Mark. Un hurlement déchirant, déchiré, presque humain. Un brame de douleur. Un cheval en feu jaillit de la grange, crinière et queue dévorées par les flammes. Il saute par-dessus les corps de Jack et de son frère, dépasse les jumeaux Davis, Walter et Joe, puis file vers la forêt.

Cette image-là, celle du cheval en feu, la jument Stella telle une torche, étrangement belle, dont la lueur rougeoyante s’estompera peu à peu à travers les arbres, dans la nuit tombante, se gravera sur leur rétine à jamais. Leurs âmes resteront trempées d’une terreur noire, imprégnées de cette odeur – l’empyreume infernal du crin enflammé, des chairs de la jument foudroyée par les flammes. Sans jamais le formuler, tous sauront que le mal s’est déchaîné cette nuit-là.

Walter et Larry retrouvent le corps du cheval calciné quelques heures plus tard, près des rives du canal. Puis ceux des deux étalons morts asphyxiés à l’intérieur de la grange. L’incendie de Doom Hill est maîtrisé par les hommes de Loggers Creek avant qu’il n’atteigne la maison.

Le lendemain, les frères Davis sont conduits à Prince Rupert pour être soignés. L’œil de Larry ne guérira jamais complètement – il gardera des coups de Jack une exotropie sévère. À peine remis, ils signent pour s’engager sur le front, en compagnie de Walter, Larry et Mark. Les deux premiers sont envoyés en Europe. Mark, lui, part pour Hong Kong.

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