Les mangeurs de nuit
Chapitre 9
9.
1933
Aika a peur de sa fille.
Quelque chose cloche chez cette gamine née comme une louve, aux yeux si grands qu’ils semblent prêts à dévorer le monde. Tant qu’Hannah Hoshiko ne marche pas encore, Aika la pose dans un coin de la cuisine, sur un tas de serviettes. Pendant qu’elle travaille, elle s’efforce d’ignorer le regard de la petite posé sur elle, avide. Insupportable. Car Hannah observe tout. Elle enregistre. En été, elle s’allonge dans les herbes à la lisière du camp et étudie les fourmis, les pierres, les racines. Elle se régale du petit manège des insectes pendant des heures, bougeant à peine, silencieuse, si bien que sa mère cesse rapidement de la surveiller : elle la retrouve toujours à l’endroit précis où elle l’a installée deux heures plus tôt.
Les premiers mois de la vie d’Hannah se déroulent ainsi, entre la cuisine et les hautes herbes. Bientôt elle fête ses un an, puis deux, puis trois. Elle contemple, joue, mais ne prononce pas un mot, jamais. Aika en vient à penser que sa fille est attardée.
Tout change le jour de son quatrième anniversaire. La petite se dresse sur ses jambes, attrape le coude de sa mère et lance, dans un anglais parfait :
– Maman, est-ce que je peux jouer dehors ?
Puis ajoute, dans un japonais tout aussi impeccable :
– Est-ce que je peux donner un bout de poisson aux fourmis ? C’est leur plat préféré, comme Papa.
Aika se fige. Elle regarde la fillette d’un air inquiet.
– Maman, ça va ? lui demande celle-ci avant de s’écarter, effrayée par l’horreur déformant les traits de sa mère.
Hannah Hoshiko n’a pas parlé plus tôt car son cerveau assimilait l’anglais et le japonais simultanément. Aika pourrait en être fière : la petite est déjà bilingue. Mais elle y voit plutôt la confirmation du caractère anormal de l’enfant. Le japonais est une langue difficile, sa structure est radicalement différente de celle de l’anglais… Quel genre de petit monstre est capable d’apprendre les deux aussi vite ?
Un génie, pense Kuma, la poitrine gonflée de fierté. Du jour où elle parle, Hannah devient son principal centre d’intérêt. Il lui consacre chaque minute de son temps libre. Le dimanche, il l’emmène en forêt, laissant Aika seule en compagnie d’Hideki, avec qui elle perfectionne son anglais – à la grande joie, honteuse et secrète, de celle-ci. Il hisse la fillette sur ses épaules et lui raconte l’histoire des valeureux samouraïs qui, autrefois, se battaient avec honneur, loyauté et courage. Ces flamboyants guerriers qui, à l’approche de la défaite, préféraient plonger dans l’océan pour s’y noyer plutôt que d’être tués par les lames ennemies.
– Beaucoup d’entre eux se sont réincarnés en crabe. Aujourd’hui encore, les pêcheurs qui découvrent dans leurs filets un crabe dont la carapace évoque un visage humain le rejettent immédiatement à l’eau, de peur d’être attaqués par un ancien samouraï.
Kuma lui parle des mangeurs de nuit, également. Il lui raconte l’histoire des semeurs d’espoir, ces oiseaux aux plumes aussi rougeoyantes qu’un coucher de soleil, à qui les dieux ont jeté un sort :
– Ils ne peuvent pas se poser, jamais, alors ils dorment en volant et se nourrissent de miettes de nuage. Sais-tu pourquoi, Hannah ? En leur interdisant d’approcher le monde des hommes, les dieux se sont assurés que leurs rêves ne seraient jamais brisés. Mais chaque fois que l’un de ces oiseaux perd une plume, il sème un peu de ses rêves ici-bas.
Il lui apprend les rudiments des mathématiques à l’aide des livres d’Hideki, « parce que savoir compter est la meilleure façon de ne jamais se faire voler par qui que ce soit, Hannah ». Il lui enseigne les mots japonais sans équivalent dans d’autres langues. Komorebi : les rayons du soleil jouant dans les feuillages. Kogarashi : le vent froid annonçant l’hiver. Wabi-sabi : la beauté résidant dans l’imperfection. Natsukashii : la nostalgie heureuse des temps révolus. Il lui apprend les mots d’anglais qui n’existent pas en japonais : dépaysement, frileux, se recroqueviller.
– Tu sais ce que cela veut dire, Hannah Hoshiko ? Que les peuples qui ne partagent pas la même langue ne pensent pas de la même façon. Cela signifie aussi que les mots ont le pouvoir d’inventer le monde. N’est-ce pas merveilleux ? Souviens-toi toujours de cela, mon enfant. Peu importe ce que la vie t’arrache : tu pourras toujours le lui reprendre avec les mots.
Les mois passent. Hannah grandit, entourée de bûcherons souvent épuisés par leur journée de travail, d’une mère absente, d’un père fantasque et d’un oncle – c’est ainsi qu’on lui présente Hideki – qui devient son professeur de lecture. Elle grimpe aux arbres, recense les aiguilles des pins, lit. Elle compte les heures chaque jour en attendant le retour de son père. Lui seul semble conscient que le monde est plus large que ce que nos yeux savent percevoir. Qu’il existe une réalité autre que celle des hommes.
Absorbé par sa fille, Kuma s’éloigne de son épouse. Il veut croire que son dévouement envers Hannah touche Aika, nourrit l’attachement qu’elle a pour lui à défaut d’un véritable amour. Mais il se trompe. Ces deux-là sont trop différents pour se comprendre. Si Aika se réjouit des heures que Kuma consacre à leur enfant, c’est uniquement parce que cela lui libère du temps pour étudier auprès d’Hideki.
Maintenant qu’elle maîtrise les rudiments de l’anglais, le jeune homme s’est mis en tête de lui enseigner les subtilités de la grammaire et de l’initier à la culture anglo-saxonne. Se tenir tout près de lui quelques dizaines de minutes chaque soir, après les corvées, observer ses lèvres s’agiter dans cette langue étrange éclaire ses journées et réchauffe le corps d’Aika. Lorsqu’ils sont assis l’un en face de l’autre pendant la lecture, elle se sent vivante. Tout devient plus vrai. Plus beau. Elle répète les mots qu’il lui enseigne en baissant les yeux. Elle redoute de croiser son regard, de peur de déclencher quelque chose. Un séisme. Une secousse, susceptible de fissurer la muraille derrière laquelle elle contient ses émotions.
Parfois, la main d’Hideki frôle la sienne. Rien de plus, jamais, mais cette chaste caresse est la preuve qu’il l’aime lui aussi : elle en est certaine et cette conviction l’aide à se lever chaque matin. Comment ce fin lettré est-il devenu ami avec Kuma, homme dénué d’ambition, persuadé que le grand air et de belles histoires suffisent à combler sa femme ?
Kuma, lui, ne se doute de rien. Il ne voit pas que son épouse est en permanence absorbée par des rêves dont il est exclu. Il ne comprend pas pourquoi elle s’effondre en larmes lorsqu’un soir de nuit sans lune, Hideki leur annonce que sa famille lui a arrangé un mariage à Vancouver, avec une picture bride sur le point d’arriver de Tokyo. Il ne devine pas le désespoir sans fond dans lequel sombre Aika lorsque Hideki quitte le camp.
Après son départ, la douleur de la jeune femme absorbe tout. Elle détruit ce qu’il restait de légèreté en elle. Dépossédée du destin dont elle rêvait, elle devient imperméable au reste. Elle ignore les sollicitations d’Hannah cherchant désespérément à lui plaire. Elle ne remarque pas la toux secouant les poumons de Kuma qui, un matin, commence à cracher du sang.
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