Les mangeurs de nuit
Chapitre 12
12.
Depuis qu’Hannah a repris conscience, un étrange phénomène se produit chaque nuit. Vers trois ou quatre heures du matin, à l’instant suspendu où même les oiseaux nyctalopes cessent de chanter, elle se met à gémir. Elle entre dans un état étrange, proche du somnambulisme. Elle murmure des phrases incompréhensibles où les langues se mêlent, anglais et japonais dans une même mélopée, d’abord dolente et discrète, puis se muant peu à peu en hurlement. Elle délire, presque en transe, possédée par une force extérieure : « Il est temps pour nous de fuir, Īe, kare wa tōshi shimashita. » « C’est une propriété privée, ici, personne ne t’a invité. » « Ils nous appellent la horde jaune, kowaidesu ! »
Aux bribes de son passé se mêlent des souvenirs qui ne sont pas les siens. Des images venues d’ailleurs générées par la fièvre – des visages déformés par un cri, des flammes, qui acculent son esprit à la frontière de la folie. Longuement Hannah pleure, geint et cette plainte-là, la tristesse animale s’échappant de ses lèvres, retourne le ventre de Jack.
La première nuit, il la regarde se débattre avec ses fantômes, impuissant. Les yeux d’Hannah sont à demi ouverts, elle se redresse dans sa couche mais elle ne le voit pas, prisonnière d’un cauchemar éveillé. Astrée et Buck gémissent avec elle, comme si les deux chiens comprenaient sa douleur et tentaient de l’apaiser en joignant leur complainte à la sienne. Jack tente de noter ses paroles pour les comprendre, espérant qu’elles lui révéleront des informations sur son identité, mais renonce rapidement. Il n’y trouve aucune cohérence.
La seconde nuit, il ose s’approcher et lui tend de l’eau qu’elle ne saisit pas. Il a lu quelque part qu’il est dangereux de réveiller les somnambules, ce serait risquer de les traumatiser, alors il reste là, les bras ballants. Désemparé. Lorsque Hannah se calme, il sort marcher dans l’obscurité, jusqu’au lever du jour.
La troisième nuit, il balaie les recommandations scientifiques. Se fiant à son instinct, il s’assoit à côté d’elle et pose la main sur son épaule. Les cris d’Hannah baissent en intensité. Lentement, le rythme de sa respiration ralentit. Il reste là un long moment, immobile. Redoutant que l’agitation ne reprenne s’il ôte sa main. Mal à l’aise. Quand elle était inconsciente, il a pansé ses plaies, il l’a changée, lavée, mais il n’était pas certain, alors, qu’elle survive. Elle était une inconnue. Désormais, tout est différent. Toucher cette jeune fille, même une chaste main sur son épaule, alors qu’ils sont seuls dans sa maison, a quelque chose d’inconvenant. D’une certaine façon, il a toute puissance sur elle et cette idée le terrifie. Une part de lui est malgré tout convaincue qu’il fait exactement ce qu’il faut. Que par ce contact, il lui transmet un peu de sa force. Sa présence chasse les démons de la nuit noire. Brise la solitude précédant l’aube.
Lorsqu’il est certain qu’elle dort à nouveau paisiblement, il se lève avec une infinie précaution, sous le regard curieux des chiens, pour regagner son propre lit, dans l’autre pièce. Malgré l’épaisseur des couvertures sous lesquelles il se glisse, il tremble de froid, puis sombre dans un sommeil sans rêve.
*
* *
Le soleil brille déjà haut lorsqu’il émerge. Son corps est fourbu de courbatures. Sa nuque est de nouveau douloureuse. Il enfile ses vêtements sans hâte. La pièce à vivre est vide lorsqu’il la rejoint. Le feu crépite dans la cheminée. Le lit est fait. Une tasse fumante trône sur la table. Il la porte à ses narines : une infusion de cèdre. Où est la fille ?
Il la trouve dehors, assise sur le porche, une couverture sur les épaules. Pieds nus. Elle dessine des formes dans la neige à l’aide de ses gros orteils. Un soleil. Un cheval.
– Tu vas attraper froid, dit-il.
Elle ne répond pas. Il hésite un moment, puis s’assoit à côté d’elle.
– Je t’ai bricolé des chaussures. Elles sont dedans, tu pourras les essayer après.
Elle replie les jambes sous la couverture et porte son regard au loin, vers la cime des sapins coiffés de neige. Elle fouille l’horizon du regard, comme si elle avait entendu quelque chose. Un appel. Autour d’eux, la nature est endormie. L’hiver a jeté sa blancheur ouatée sur toute vie.
C’était un jour comme celui-ci, un mardi froid où les sons mêmes étaient absorbés par le manteau neigeux, où le soleil se dissimulait derrière un voile gris et sans nuance, que la lettre était arrivée. La missive de l’armée déclarant que Mark avait disparu. Là-bas, sur le front pacifique où on l’avait envoyé, à Hong Kong, son bataillon et lui avaient été démis par l’armée japonaise. Les événements sont confus. Une partie des hommes ont été faits prisonniers. Beaucoup ont été tués, annonçait l’armée. Nous ignorons où Mark se trouve.
Disparu, tué ou prisonnier, personne ne savait et ils devaient se débrouiller avec ça. Comment continuer à respirer ? Fallait-il garder espoir ? Renoncer ? Entamer un deuil ? Impossible. Le doute était pire que tout. Privés de certitudes, Jack et Ellen s’accrochaient à l’idée que Mark avait survécu quelque part, dans la forêt hongkongaise. Qu’il reviendrait un jour. Une torture car malgré tout, l’espoir s’amenuisait au fil des semaines. Le silence de l’armée et l’angoisse se diffusaient en eux comme un lent poison.
Chaque jour, Jack envisageait de se confier à Ellen, puis renonçait. Il ne lui avait jamais raconté ce qui s’était passé entre Mark, les frères Davis et lui, à Doom Hill, quelques semaines avant son départ pour l’armée. Le drame qui, sans doute, avait précipité les choses. Il était rongé par la culpabilité. Si ce soir-là, il avait su retenir ses coups ; si ce soir-là, il avait su trouver les mots pour raisonner son petit frère… Pourquoi n’avait-il jamais rien dit à sa mère adoptive ? Sans doute car cela n’aurait rien changé. Sans doute avait-il peur de la perdre elle aussi. Qu’elle soit incapable de lui pardonner. Car au fond, son petit frère était parti se battre par sa faute. Il était responsable de sa disparition.
Lorsque l’armistice entre les forces alliées et l’Axe fut signé, ils n’avaient toujours aucune nouvelle de Mark.
– Pour soulager ta nuque, dit soudain la fille.
Il la dévisage, surpris.
– L’infusion de cèdre, sur la table. Tu avais mal, l’autre jour.
– Oh. Merci.
Tout chez cette fille le décontenance. Comment sait-elle que l’écorce de cèdre apaise la douleur ?
– Au fait, je m’appelle Jack.
Il lui tend la main. Elle la prend, après une courte hésitation.
– Hannah.
Elle replonge dans l’observation des arbres. Le soleil traverse les branches et jette un halo irisé sur les cristaux de glace. Jack va chercher l’infusion à l’intérieur puis la boit lentement, debout sur le perron, Hannah assise à ses pieds. Il croit détecter une présence non loin, dans les sapins. Un oiseau d’hiver, peut-être. Il pense à Mark. À Ellen. Il songe à leur vie d’autrefois, à tout ce qu’ils ont perdu, aux îles lointaines où des hommes se battent pour d’autres hommes. Aux questions tapies au fond des rivières, aux secrets jamais évoqués creusant des abysses entre les êtres. Sa tasse terminée, il aide Hannah à se relever, se demandant ce qu’il va faire d’elle quand Edgar reviendra. Heureux ignorants des questions qui torturent leur maître, Buck et Astrée chahutent dans les rayons pâles du soleil de décembre.
OceanofPDF.com