Les mangeurs de nuit
Chapitre 10
10.
La truffe relevée vers le ciel, les yeux plissés de plaisir, Buck hume le vent de l’est charriant les effluves mêlés de saumon, de pétrichor et de traces animales émanant de la forêt. Astrée somnole dans le canoë aux pieds de son maître, prenant des forces avant le début de l’inspection. Jack remonte l’un des affluents de la grande rivière suffisamment profond pour qu’il puisse y naviguer. Sur la droite, un entremêlement de troncs morts, tombés lors d’une tempête deux années plus tôt, abrite un foisonnement de fougères et arbrisseaux qui profitent de la trouée de lumière pour s’étirer vers le ciel.
À gauche, de vastes rochers étrangement ronds, posés sur la rive comme des boules de coton, forment un poste d’observation idéal pour les grands mammifères. Jack cesse un instant de bouger : en amont, un ours noir guette tranquillement les flots, puis lance une patte nonchalante vers le fond, d’où il remonte un saumon de petite taille. Jack attend qu’il s’éloigne pour reprendre la navigation.
– Nous nous arrêterons plus haut, comme l’autre fois, indique-t-il à ses compagnons.
Les chiens redressent les oreilles en signe d’acquiescement.
Il attache l’embarcation à une solide grume, inspecte les premiers mètres de forêt afin d’étudier les carcasses de saumons abandonnées par les ours. Leur nombre, leur taille, la quantité de restes parfois à peine entamés lui révèlent de précieuses indications sur la santé de l’espèce et du cours d’eau. Ses pas s’enfoncent dans le sol spongieux, recouvert de mousses fluorescentes. Il veille à ne rien écraser, contourne les rochers pour rejoindre la rive. Une boucle de la rivière forme un demi-étang où le soleil encore timide dépose ses rayons calmes.
En quelques minutes, néanmoins, la brume tombe sur la vallée et le ciel se fait opaque. Un pygargue à tête blanche tourne en cercles au-dessus de leurs têtes avant de s’éloigner. Les nuages s’amoncellent rapidement puis se fendent, déversant de soudaines trombes d’eau. Jack remonte sa capuche, s’assoit dos contre un rocher. Inutile de lutter : dans cette forêt pluviale, l’eau tombe plus d’un jour sur deux, couvrant les collines d’une bruine insistante, lustrant les feuilles d’érable, imprégnant les écorces, les bourgeons.
Le chant rauque d’un geai de Steller rebondit sur les feuilles, roulant d’un cri aigu de surprise à un ronronnement plus doux, suivi d’un chtuk-chtuk-chtuk agacé, crissant comme du papier de verre. Buck et Astrée se collent à leur maître : ils savent que celui-ci va attendre là, sans bouger, jusqu’à ce que l’averse se calme. Jack ferme les yeux. Il ôte sa capuche pour mieux entendre, s’immerge dans le chant de la pluie. Au sein de la forêt, rien n’est jamais silence. L’eau crépite sur les frondaisons, claque, rebondit, ruisselle le long des troncs craquelés des épinettes, s’insinue dans les fissures rocheuses avant de tomber en gouttes lourdes dans les cavités souterraines.
La pluie glisse sur les plumes des oiseaux mais imbibe le pelage des ours ; elle frappe la surface de la sœur rivière, cavalcade sur les sentes de terre comme une enfant furieuse avant de rire aux éclats dans les mares, de tournoyer farouchement dans les flaques opportunistes puis de s’en échapper. Sous le déluge, la plupart des mammifères poursuivent leur va-et-vient avec indifférence, s’abritent où ils peuvent, s’ébrouent ; les gouttelettes ainsi projetées rejoignent d’autres perles liquides, dessinant d’infimes rigoles sur le lichen, là où la vie microscopique de la forêt célèbre les torrents dont le ciel s’épanche.
Jack écoute l’eau frapper son propre corps devenu instrument. Le doux tumulte aquatique résonne dans sa boîte crânienne, dilate sa peau, râpe contre le cuir de sa veste. Les vibrations le parcourent comme des impulsions électriques, remontent ses muscles, l’apaisent. Il ne s’appartient plus complètement. Il n’a plus de passé, plus d’avenir : il est dans l’instant. L’air vibrionne autour de lui, saturé d’humidité et de chuintements. L’énergie de la pluie irrigue chaque créature de la forêt, révélant le réseau entre elles. Dans le grand orchestre de l’averse, Jack mesure l’intensité de ces liens. Leur profondeur.
Un crissement le tire de ses réflexions. Un léger infléchissement dans le chant de la forêt. Un désaccord s’installe. À ses côtés, Astrée et Buck dressent les oreilles. Eux aussi ont remarqué quelque chose. Une présence mauvaise rôde. Sous les trombes d’eau, il est incapable de distinguer quoi que ce soit, mais tout en lui se tend. Les chiens sont sur le qui-vive. Comme leur maître, ils détestent ne pas savoir à quoi ils ont affaire. Ou à qui. Jack se relève lorsqu’un cri à glacer les sangs perce non loin, surpassant le vacarme de l’eau. Un mugissement qu’il prend d’abord pour celui d’un animal, s’interrompant une seconde avant de reprendre de plus belle, entrecoupé par instants de paroles incompréhensibles. Le vent a-t-il pu produire ce qu’il vient d’entendre ?
L’intensité de la pluie diminue. Sans hésiter, il se dirige à pas fermes dans la direction du hurlement, fouille les environs, inspecte le sol malgré l’averse. Soudain, le cri reprend de plus belle, cette fois accompagné d’aboiements agressifs et excités. Un homme beugle :
– Gaffe aux rochers, ça glisse !
Il reconnaît cette voix, gutturale et grasse. C’est celle d’Eugène Davis. Jack découvre la scène au détour d’un bosquet de ronces : en demi-cercle, serrés contre une falaise granitique d’une vingtaine de mètres, quatre braques allemands jappent comme des fous. Surplombant les rapides d’une rivière gargouillant sur la droite, ils sont entourés de trois hommes d’allure dépareillée : les frères Davis, carrure de roche, comme taillés dans la montagne, encadrent un inconnu vêtu d’une veste seyante, probablement sur mesure. Il porte une écharpe de soie bleue lui donnant l’air d’un aristocrate et de longues bottes de cuir, presque féminines. Il n’est pas de la même engeance qu’Eugène et Larry. Probablement l’un de leurs clients, suppose Jack. L’un de ces gars qui viennent solliciter les frères pour le frisson de la chasse.
Tous sont armés, mais seul l’inconnu aux bottes pointe son fusil vers la bête acculée contre la falaise. Un ours blanc.
– Impossible, murmure Jack.
Impossible. Il connaît la forêt et ses occupants mieux que personne. Il a croisé des centaines de grizzlis et d’ours noirs mais des spécimens blancs jamais. Et pour cause : il n’y en a pas en Colombie-Britannique, du moins pas dans ce monde-ci – ils appartiennent aux légendes gitga’at. Celles que leur contait Ellen lorsqu’ils étaient enfants. Les histoires auxquelles il a longtemps cru, auxquelles il croit encore, d’une certaine façon, parce qu’elles enseignent une science de l’être et du rapport au monde inestimable.
– Putain, Jack, qu’est-ce que tu fous là ?
Larry tourne vers lui sa face lugubre au regard désaccordé, vide de toute chaleur. L’ours mugit pour faire reculer les braques déchaînés. Sa fourrure crème est tachée de sang. Il est blessé. Paniqué. Les gars le torturent sans doute depuis des heures, s’amusant du manège des chiens et pour le plus grand plaisir du client peu habitué à tel spectacle – l’histoire qu’il pourra raconter à ses amis banquiers et industriels !
Jack ne supporte pas la souffrance animale, en particulier lorsqu’elle est infligée par l’homme. Cet ours ne survivra pas à de telles blessures. Mieux vaut l’achever maintenant. Il ne laissera pas ces monstres prolonger son supplice.
Il se jette sur l’homme aux bottes pour lui arracher son fusil. Celui-ci le lâche sans résister, surpris par l’assaut. Jack en profite pour viser l’ours et tirer, mais Eugène bondit sur lui au même moment, si bien que le coup part dans la mauvaise direction. Électrisés par la scène, Buck et Astrée se ruent sur Eugène pour protéger leur maître, mais Larry leur barre le chemin. Un coup de poing part, puis un autre. Seul, Jack ne peut rien contre les Davis mais les chiens l’aident, mordent, se battent avec lui.
– Il se tire !
Eugène et Larry relèvent la tête. Le client agite les bras dans tous les sens, le visage froissé d’agacement. L’ours a profité de l’agitation pour filer vers la gauche, en direction des bois.
– Il se fait la malle !
Les braques se tournent vers leurs maîtres, déboussolés par le coup de feu, hésitant entre courser l’animal ou attaquer Jack. Le client gesticule en direction des jumeaux et, dans sa course, glisse sur la roche humide. Il tombe droit sur le coccyx, se redresse d’un bond mais maîtrise mal son geste ; il perd l’équilibre, titube vers la droite, se rapprochant dangereusement des rapides. Il parvient à se stabiliser, se redresse enfin. Tous les yeux sont posés sur lui. Mal à l’aise, il époussette sa veste détrempée puis bombe le torse :
– Au lieu de me regarder vous feriez mieux de…
Son pied ripe à nouveau et, cette fois, il tombe en arrière vers la rivière qui l’avale aussitôt.
Eugène et Larry courent là où l’homme se tenait une seconde auparavant, suivis des chiens aboyant toujours furieusement. Jack évalue la dangerosité des rapides, d’intensité moyenne. Si leur client ne sait pas nager, il a peu de chances de s’en sortir. Mais s’il parvient à éviter les rochers, les Davis n’auront aucun mal à le repêcher en aval. Il aperçoit l’homme secouant les bras un peu plus bas. Bien, il sait nager. Il s’en tirera.
Il en profite pour attraper le fusil et s’éclipser à son tour, fonçant vers la forêt, sur les traces de l’ours. Lui parvient l’écho d’Eugène qui hurle dans son dos :
– Tu nous le paieras, Jack !
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