Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 44 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 8

8.

 

Ellen, Edgar et Hannah se tiennent devant la fenêtre offrant une vue plongeante sur la baie, absorbés par les décharges électriques zébrant l’horizon, échos d’une bataille lointaine. Les nuages venus de l’ouest filent vers la montagne, tels des navires à la dérive attirés par le large où, bientôt, les abysses les engloutiront, n’en laissant que des lambeaux d’écume. Quelques heures plus tôt, Edgar, rentré de sa tournée médicale, a ausculté Hannah.

– Tu as suffisamment récupéré, dit-il. Les jours s’allongent. Tu es libre de reprendre la route.

Hannah acquiesce doucement. Elle n’est pas dupe : elle est remise depuis longtemps déjà. Edgar souhaitait qu’elle passe du temps avec Jack, le compteur de saumons, l’homme paisible auprès de qui les plaies guérissent plus vite. Son plan a fonctionné : elle ne saurait dire quoi exactement, mais Jack a changé quelque chose en elle. Il l’a ramenée à la vie.

– Je vous laisse, indique le médecin.

Il jette un dernier regard à Hannah et Ellen avant de refermer la porte, songeant que ces deux-là ont plus en commun qu’elles ne l’imaginent – la perte des êtres aimés, certes, mais pas seulement. Elles partagent le même don. Celui des créatures connectées au monde sensible, capables de discerner ce qui échappe à la plupart des hommes. Il avait tout de suite deviné cela chez Hannah, le jour où il avait soigné ses blessures… Elle saurait voir en Jack ce que personne d’autre ne comprenait. Les esprits anciens parlent en elle.

Hannah n’a pas froid mais elle tremble. Les courts cheveux à la base de sa nuque se dressent. La présence d’Ellen soulève en elle un ouragan d’émotions. Elle sait ce qu’elle représente pour Jack. Durant l’une de leurs sorties, le creekwalker lui a raconté ce qui était arrivé à Mark, tué par l’armée japonaise. Elle aimerait dire à Ellen qu’elle n’est pas comme eux : « Je n’ai jamais mis les pieds au Japon, je suis d’ici, même si je ne sais pas vraiment ce que cela signifie. Au fond, je ne suis personne : faites de moi ce que vous voulez. » Cette pensée éveille en elle un étrange soulagement. Non, elle n’est personne. Elle a tout perdu. A frôlé la mort. D’une certaine façon, rien ne l’empêche d’oublier sa vie d’avant pour devenir autre. Pour se réinventer, comme la forêt à chaque printemps, comme les hommes-saumons du conte de Jack, changeant de corps tous les ans. Si elle ferme les yeux très fort, si la foudre tombe sur elle et déchire son corps en deux, retrouvera-t-elle ces instants chéris auprès de son père ? Les nuits magiques où elle se serrait contre lui pour écouter ses histoires.

– Natsukashii, murmure-t-elle.

– Pardon ?

Ellen quitte son poste d’observation au fond de la pièce pour la rejoindre. Elle s’attable en face d’Hannah. Dehors, la tempête souffle comme si le dernier jour du monde était venu. Des lames affûtées déchirent le ciel où les dieux pleurent des larmes de sel.

– Natsukashii : c’est un mot japonais. Il décrit le sentiment que réveille un souvenir soudain. Pas exactement de la nostalgie, une bouffée de bonheur plutôt. Un sourire fugace et joyeux. À cet instant même, le souvenir de mon père.

– Dans ma langue aussi, il existe des mots pour exprimer des nuances dont les autres peuples n’ont pas idée.

– Lesquels ?

Hannah rapproche sa chaise de la table pour l’écouter.

– Pour nous, il est impossible de résumer les différents états de l’eau en un seul mot. Nous avons Aks, le terme général, mais nous avons aussi Ksi’aamks, l’eau claire, Gwanks, l’eau claire du printemps, Gyep, l’eau profonde, Baxbeega’aks, celle des trombes marines. Même chose avec les saumons : Üüx, les coho. Misoo, les sockeye. Sti’moon, les roses.

Hannah pense à l’enfant saumon offrant son corps au petit prince, dévoré puis revenu à la vie.

– C’est peut-être pour cela que les peuples se détestent, remarque-t-elle. Parce qu’ils n’ont pas les mêmes mots. Mon père disait que cela empêche les hommes de voir les choses de la même façon. Il disait aussi que les mots ont le pouvoir d’inventer le monde. Que grâce à eux, on peut reprendre ce que la vie nous arrache.

Un masque de douceur tombe sur le visage d’Ellen. Robert, son défunt époux, aurait pu tenir de tels propos. Lui aussi croyait à la puissance de la parole et des histoires. Il était convaincu que pour peu qu’ils déploient leur volonté dans cette direction, les hommes ont le pouvoir d’échapper aux lois dictées par le sang. De se libérer des choix que d’autres ont faits pour eux et des liens passés pour en tisser d’autres, plus forts encore. D’inventer leur vie et de choisir leur famille, au-delà des races et des règles absurdes forgées pour semer le désespoir. Comme Ellen et Robert l’avaient fait. Ils avaient franchi les lignes et bravé les interdits pour construire leur vie loin de tout, sur les hautes terres. Cela avait fonctionné. Un temps. Ils avaient cru pouvoir échapper au monde, mais la bêtise et la haine avaient fini par les rattraper.

Ellen prend la main d’Hannah. Celle-ci frémit au contact de sa peau, surprise par son geste. Effrayée, un peu, par la lueur étrange qu’elle détecte dans ses yeux. Quel mot poser sur les sentiments qui, à cette seconde, les traversent toutes les deux ? Plus que de l’empathie. Pas exactement de la reconnaissance. Un élan.

– Mon père me manque tant. Ma mère. Mon petit frère Hatsuharu. Un peu de moi est mort avec eux. Est-ce qu’on peut guérir de cela ?

– Non. Guérir serait revenir à l’état initial. On n’efface pas de telles blessures ; on plonge dedans, on s’immerge dans la douleur et l’obscurité jusqu’à les traverser. Lorsque l’on est passé de l’autre côté, seulement alors, on peut recommencer à marcher.

– Mais ils ne reviendront pas. Sans eux, je ne sais plus qui je suis. Je n’ai plus personne.

– Tu n’es pas seule. Certains de tes proches sont morts, mais d’autres ne sont pas encore nés. Beaucoup sont tout autour de toi. Tel est le grand mystère.

– Je ne comprends pas.

– Regarde les oiseaux, les arbres, les insectes, la pluie, la beauté en chaque chose. La Lune se couchant sur l’océan. Écoute le chant de la cascade offrant sa fraîcheur à la nuit. Savoure les premières baies du printemps, et dis-toi que ton père est en chacune de ces choses. Il te manquera toujours autant, mais ton cœur sera empli de la chaleur de son souvenir.

– J’ai essayé. J’ai entendu un chant dans le vent du soir. Une voix m’appelant, par-delà la plaine. J’ai tenté de la suivre alors que je n’étais pas encore remise, espérant que ce serait celle de mon père, mais c’était une erreur. Ce n’est pas la sienne.

– Est-ce une raison pour l’ignorer ?

Hannah soupire. Une immense fatigue s’abat sur elle. Elle n’a plus envie de parler de Kuma. Elle aimerait se débarrasser de sa vie d’avant comme un serpent quitte sa mue. Ne plus s’accrocher aux fantômes.

– Il y a ces visions, aussi. Comme des souvenirs qui ne sont pas les miens. Je suppose que la fièvre me fait encore un peu délirer. Le jour de notre rencontre, tu as murmuré quelques mots. Jack me les a traduits : je porte la marque de l’ours esprit. Est-ce que cela a un rapport avec mon accident ? Jack dit que c’est impossible, mais j’en suis certaine : l’ours qui m’a attaquée était blanc.

Ellen sourit. Son regard se perd au-delà de la fenêtre, quelque part sur l’horizon déchiré par la tempête.

– Le Moksgm’ol. L’ours esprit. C’est une légende et ce n’en est pas une. Il est une créature du réel et de l’autre monde à la fois. Un peu comme toi, désormais.

– J’aimerais le revoir. Je crois… je crois que cette voix est la sienne. Celle qui m’appelle depuis l’accident.

– Si tu le veux vraiment, il te trouvera. Tu es la fille-ours, à présent. Celle qui voit.

Kyūmu. Le besoin impérieux d’accomplir quelque chose. Retrouver l’animal qui l’a blessée. Le regarder bien en face, s’exposer à nouveau à son jugement : voilà ce qu’elle doit faire. Sonder le regard de la créature lui apportera les réponses. La délivrera. Il est temps de partir.

Ses yeux se posent sur la lettre ouverte, trônant au bout de la table depuis le début de la discussion.

– Qu’est-ce que c’est ?

Ellen hésite un instant à répondre. Puis elle murmure :

– J’ai perdu quelqu’un, moi aussi. Mon fils est mort là-bas, sur cette île lointaine où il est parti se battre. Comme toi, je vais désormais le chercher dans chaque chose. Dans chaque aigle survolant la canopée et chaque saumon remontant la rivière. Pour survivre.

Une pointe de mélancolie brise sa voix. Hannah s’approche, Ellen la prend dans ses bras et l’enlace. Dans une autre vie, dans d’autres circonstances, la jeune fille aurait pu aimer cette femme comme une mère. Elle se laisse envahir par les ondes bienfaisantes émanant du corps de l’Amérindienne, semblables à celles qu’elle avait perçues tout près du pétroglyphe. Soudain, la douceur comme remède au monde et à la radicalité ne lui semble plus une idée si absurde.

– Aurevoir, dit-elle après un long moment.

Elle se détache doucement de l’étreinte d’Ellen puis se lève. Avant de partir, elle murmure :

– Il vous aimait. Petit Aigle. Mark. Je l’ai vu dans un rêve de fièvre : il avait honte, il se détruisait, mais il n’a jamais cessé de vous aimer.

Elle quitte la maison sans se retourner. Les rafales de pluie trempent immédiatement ses vêtements. La visibilité est mauvaise, mais la progression sera plus facile une fois qu’elle sera protégée par les arbres. Ellen ne tente pas de la retenir. La fille disparaît, engloutie par l’orage. Ainsi doivent se dérouler les choses. Ainsi l’ont décidé la forêt et le Moksgm’ol.

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