Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 4 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 3

3.

 

Buck et Astrée bondissent du canoë avant que Jack n’arrime celui-ci à la rive. Parmi les quatre-vingts cours d’eau sous sa surveillance, une bonne moitié ne peut être remontée qu’à pied. Depuis le début de la saison, il a déjà parcouru plus de quatre cents kilomètres, accompagné de ses deux chiens, chargé d’un matériel léger : une paire de bottes haute, un ciré, trois carnets pour noter ses observations, un thermomètre pour vérifier la température de l’eau et cinq compteurs, surtout. Un pour chaque espèce : saumon rose, saumon royal, sockeye, coho et kéta. De l’été au début de l’hiver, ses journées se résument à cela : compter les saumons remontant inlassablement les cours d’eau pour frayer. Clic, clic, clic. Le bruit de ses compteurs accompagne ses pas, douce cantilène rythmant ses journées avec la régularité d’un métronome.

Ils sont cent cinquante comme lui, dans toute la Colombie-Britannique. On les appelle les patrouilleurs, ou encore les creekwalkers : les marcheurs de ruisseau. En contrat avec le gouvernement, chacun d’eux est chargé de recenser le nombre de saumons sur la zone de sa responsabilité. Trois fois par saison, ils visitent les mêmes endroits le long des fleuves, activant leurs compteurs. Clic, clic, clic. Grâce à ces informations, le ministère des Océans définit les quotas de pêche pour l’année suivante. Les creekwalkers sont les vigies. Les sentinelles sans qui les compagnies de pêches pilleraient les océans jusqu’au dernier poisson. Comme ils l’ont fait pour les baleines à bosse, presque disparues au large des côtes canadiennes. Comme ils le font pour le hareng. Comme ils le feront pour le saumon, si rien ne les en empêche. Ainsi va l’homme et ses appétits démiurges.

Jack l’a compris bien avant que les fonctionnaires d’Ottawa ne se penchent sur le sujet. Enfant, il lui avait suffi d’observer la conserverie où son père avait un temps travaillé, avant de choisir la solitude des bois : une lueur vorace brûlait dans les pupilles des gars qui éventraient les poissons, rejetant la moitié des prises à l’eau par manque de temps ou indifférence. À leurs yeux, l’océan était un réservoir inépuisable. Ils tuaient pour rien et s’en moquaient. Ce jour-là, Jack entendit la forêt pleurer pour la première fois.

Plus tard, lorsqu’il s’installa sur les hautes terres avec Ellen et Mark, sa mère adoptive et son demi-frère, il l’entendit pleurer encore. Il comprit pourquoi : ici, toute vie débute avec les saumons. Ils sont au commencement du cycle. Le premier maillon d’une chaîne dont les hommes des villes ne soupçonnent pas la complexité. Chaque créature végétale comme animale de la forêt pluviale du Grand Ours dépend de ces poissons d’une façon ou d’un autre.

À l’automne, ou à la toute fin du printemps pour les plus précoces, lorsque les saumons remontent fleuves et ruisseaux, un grand festin démarre. Les ours, les loups, les rapaces plongent dans les eaux pour s’en nourrir, emportant leurs proies parfois très loin pour les dévorer. Les oiseaux se régalent des restes. Puis les insectes. Puis les bactéries. Les nutriments des arêtes s’enfoncent lentement dans le sol qu’elles fertilisent, irriguant de leurs bienfaits cèdres rouges, épicéas, pins tordus, pruches à l’ombre desquels les buissons de baies s’épanouissent au printemps, buffet des orignaux, des chèvres et des ours attendant le retour du poisson béni. Sans le saumon, la forêt disparaît. Ne tue jamais sans raison. Honore chaque vie prise.

À vingt ans, Jack avait rejoint les creekwalkers. Ce job était fait pour lui : des heures à sillonner la forêt en canoë ou à pied, accorder toute son attention aux rivières, surveiller son fragile équilibre. D’une certaine façon, il avait toujours fait cela. À Loggers Creek, certains le surnomment l’Indien blanc – Jack n’a pas de sang autochtone mais son père, blanc lui aussi, l’a élevé comme tel auprès d’Ellen, sa seconde femme, issue de la nation Gitga’at. D’autres l’appellent le taiseux. La plupart du temps, les mots lui semblent encombrants, inappropriés, trop imprécis pour rendre compte de l’enchevêtrement des émotions qui le parcourent. Trop faibles pour décrire la délicate symphonie qui résonne en lui chaque fois qu’il pose le pied sur ces terres. Les autres ne comprennent pas : il n’est jamais seul, ici. La forêt et ses mondes l’emplissent de leur présence.

Il a déjà arpenté quatre cours d’eau lorsque l’après-midi touche à sa fin. La journée a été bonne. Il s’installe un moment sur une petite plage de galets donnant sur le vaste chenal cheminant entre les îles avant de se jeter dans l’océan. Buck pose la tête sur ses cuisses, la langue pendant entre ses babines humides. Depuis le début de la matinée, il n’a pas cessé de courir en éclaireur puis de revenir à son maître. Il est épuisé, rempli par la joie simple du devoir accompli.

Astrée, elle, économise ses mouvements. Elle ne court jamais pour rien et somnole dans le canoë. À quatorze ans, elle est déjà âgée. Son pelage roux tire sur le gris près des oreilles et autour des pattes. Jack avait bien tenté de la laisser au village gitga’at, auprès d’Ellen, afin qu’elle prenne une retraite méritée, mais la chienne avait hurlé de douleur jusqu’à ce qu’il vienne la reprendre. Très bien, tu continueras de nous accompagner. Nous aviserons lorsque tu ne pourras plus tenir sur tes pattes.

À quelques centaines de mètres de là, une meute de loups côtiers festoie autour d’une imposante grume. Ils ont remarqué la présence de Jack et Buck mais ne leur prêtent guère attention, tout occupés qu’ils sont à dépecer une carcasse de lion de mer. Trois louveteaux jouent près de leur mère, portés par une allégresse simple. Le mâle dominant se redresse, observe Jack une seconde, puis tourne le museau vers les roches surplombant le rivage. Deux autres mâles l’imitent, puis d’un claquement de langue presque inaudible, le premier loup donne le signal aux autres. Tous interrompent leur repas. Les petits se rapprochent de leur mère.

D’un geste, ils bondissent de concert vers la forêt, tendant leurs muscles avec amplitude et aisance. Jack observe le ballet de leur corps. La façon dont ils communiquent sans en avoir l’air, en osmose. L’éloquence de leurs échanges discrets, inaccessibles aux hommes.

Quelques secondes après leur départ, trois coups de feu le sortent brutalement de sa contemplation. Les balles traversent le sol en soulevant un nuage de sable, à quelques mètres de lui. Buck sursaute et aboie en direction des bosquets. Les tireurs sont proches. Jack retient le chien, furieux qu’un tel vacarme fracasse la quiétude de la fin d’après-midi. Qui sont les coupables ? Savent-ils qu’il est là ? Si c’est le cas, ce sont des amateurs. Ou bien des idiots. Il ne peut concevoir qu’ils aient visé sciemment dans sa direction, au risque de le blesser.

Il rejoint la sente conduisant à l’amont du fleuve, suivant la direction d’où les coups de feu sont partis. Alors que les bruits se rapprochent, Buck et Astrée le dépassent en bondissant, puis reviennent à lui en aboyant comme des fous. Il connaît la nature de cette excitation chez ses chiens : celle du sang. Il court, encadré par ses deux compagnons, et ne tarde pas à découvrir une large tache sombre défigurant la grève, mouchetée de touffes de poils bruns. Les chasseurs ont abattu un ours noir, mais ils ne se sont pas contentés de cela. Ils ont fourragé ses chairs afin d’ôter une partie des organes. Ils ont arraché les tripes, les ont jetées à l’eau et en ont étalé d’autres sur la berge. Une boucherie. Un carnage insensé, gratuit, digne de brutes méprisables. Qui ? Dans quel but ?

Buck répond à ses pensées par deux aboiements secs. Dans les parages, seuls deux hommes sont capables d’une telle mise en scène macabre : Eugène et Larry, les jumeaux Davis. Ou bien leurs acolytes, Walter White et Joe Miller, un petit gars et un grand sec, gueule patibulaire ; deux brutes refourguant à qui veut, sous le manteau, l’eau-de-vie de mauvaise qualité qu’ils distillent dans leur hangar. Ils formaient déjà un quatuor redoutable avant leur enrôlement dans l’armée et leur départ pour le front. Eugène, leur leader, est un costaud irradiant la violence. Larry est aussi immense que son frère mais plus malin encore, pervers, affûté comme une lame. Son œil gauche ne regarde jamais dans la même direction que le droit. Séquelle laissée par une mauvaise bagarre, cette exotropie sévère donne à ceux se tenant en face de lui le sentiment qu’il les observe sous plusieurs angles à la fois, monstre omniscient et lugubre.

Les deux autres, Walter et Joe, bestiaux, mauvais, attisent le feu animant leurs compagnons comme on souffle sur les braises. Sautent sur la moindre occasion de se battre. Toujours à la recherche de combines susceptibles de rapporter gros sans trop d’efforts, surtout si elles offrent l’opportunité de quelques bagarres. Tous les quatre ont grandi à Doom Hill, une vaste exploitation où le père de Walter élevait autrefois des chevaux, tandis que celui d’Eugène et Larry s’adonnait à la chasse.

– Oui, cela ressemble à un coup tordu des jumeaux, commente Jack tout haut.

À la taverne du village, il a entendu deux fermiers mentionner leur retour dans les parages : « Maintenant que la guerre est finie, ils sont revenus nous emmerder », pestaient les vieux devant un verre au contenu douteux.

« S’ils sont bien les auteurs de ce carnage, inutile de montrer qu’ils ont réussi à me mettre en rogne », songe le creekwalker. Il a appris cela auprès d’Ellen : ne jamais dévoiler à l’autre qu’il a prise sur vous. Laisser couler. La violence nourrit la violence, la colère attise la colère.

Il rejoint son canoë en maugréant. Les bons principes ne sont pas toujours faciles à appliquer. S’il écoutait la rage que les jumeaux lui inspirent, il pourrait les tuer de ses propres mains. Jusqu’ici, il est toujours parvenu à contenir son ire. À l’exception d’une fois.

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