Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 23 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Chapitre 9

9.

 

1939

Il y a cette fois où Doris verse de l’encre rouge sur la chaise d’Hannah avant son arrivée en classe puis crie, lorsque celle-ci se lève : « Elle a ses règles ! »

Cette fois où Julian pousse Harold dans l’escalier à côté du professeur de gym, qui ne lui tend même pas la main pour l’aider à se relever.

Cette fois où pour la fête des Fleurs, Ian apporte les mochis cuisinés par sa mère, que les autres élèves refusent de manger. « Ils sont sûrement empoisonnés. » Cette fois où la professeure d’anglais Miss Rose prend Hannah à part pour lui dire : « tout ira bien, vraiment, ça finira par passer », alors que son regard piteux affirme le contraire. Cette fois où le chauffeur de bus refuse de laisser monter Hannah et Kiyoko. « Je ne prends pas les gens comme vous. » Cette fois où une femme portant de hauts talons et un manteau de laine bouillie demande à Aika de reculer dans la file d’attente de la poste. « Vous faites peur aux enfants. »

Il y a ce jour où une ride d’inquiétude se dessine sur le front d’Aika et ne s’efface jamais plus. Celui où le fournisseur de légumes cesse de livrer la boutique de Yusuke, où Aika travaille désormais. « Je vous aime bien mais on nous interdit de commercer avec les Japonais, pardon. » Yusuke assure qu’ils s’en sortiront malgré tout, mais Hannah ne le croit pas. À force d’insomnies, l’épicier ressemble de plus en plus à un Yurei, les fantômes des légendes japonaises qui viennent hanter les vivants.

Le policier qui offrait sa protection à Kiyoko est muté dans une autre ville : « Je suis désolé, je ne peux plus rien pour vous. Il serait prudent de tout arrêter. » Les filles de la maison fondent en larmes. Elles n’ont nulle part où aller. Aika propose d’en embaucher une à la boutique, même si les clients se font rares. Makiko accepte.

Un après-midi, Sakuri raconte à Hannah les émeutes anti-japonaises de 1907, qui avaient traumatisé son père.

– Des fanatiques de l’Asiatic Exclusion League ont excité les foules avec des discours racistes près de la mairie. Après cela, des milliers de personnes se sont déchaînées d’abord sur les Chinois, puis sur nous. Ils ont saccagé nos boutiques, nos logements, tout. Les vétérans de la guerre russo-japonaise ont tenté de les repousser à coups de gourdin. Mon oncle a été tué. Après cela, les Canadiens ont limité l’immigration des hommes japonais et les ont autorisés à faire venir des femmes par échange de photos. Comme ta mère et la mienne.

Mais les tensions ne sont jamais vraiment retombées. Depuis que le Japon a envahi la Chine, en 1937, les rumeurs à l’égard de la communauté nippone sont de plus en plus agressives. Elles enflent encore lorsque Tokyo conclut, trois ans plus tard, une alliance avec l’Allemagne nazie. Certains journaux racontent que les Japonais sont des espions. Qu’ils cachent des armes. Qu’ils préparent en sous-main l’invasion des États-Unis puis de l’ensemble de l’Amérique du Nord. Issei comme Nisei ont peur. Aika et Yusuke sont tétanisés, comme des lapins pris dans les phares d’une voiture.

Hannah, elle, a envie de hurler. Elle tient grâce aux instants de répit que leur offre Mario, chaque midi, lorsque ses camarades et elle se dissimulent chez lui. Les trois amis ont conclu un pacte : là, dans l’antre du gardien, ils s’interdisent d’évoquer la propagande anti-nippone, les crasses de leurs camarades, la tension croissante avec leurs parents. À douze ans, ils sont suffisamment grands pour comprendre ce qui se trame à l’extérieur, alors ils s’imaginent des vies d’aventuriers, d’artistes, de stars du baseball. Souvent, Harold en profite pour piquer du nez – chaque soir après les cours, il aide son père à la blanchisserie et manque de sommeil. Tandis qu’il somnole, Ian et Hannah s’inventent des mondes. Elle lit des romans, des livres de biologie ou des manuels de maths. Ian, lui, dessine. Il est doué. Il voudrait qu’elle pose pour lui.

– J’aimerais m’entraîner au musée car les statues font de bon modèle, mais les gens comme nous n’ont pas le droit d’y entrer. Alors, tu veux bien ?

Hannah acquiesce avec indolence, reproduisant l’une des moues boudeuses enseignées par Sakuri. Les hommes ne comprennent pas s’il s’agit d’un oui ou d’un non : cela les rend fou, tu verras.

– Tu pourras continuer à lire pendant ce temps, bien sûr.

– C’est d’accord.

Hannah se cale au fond de sa chaise avec un air emprunté. Est-ce ainsi que les modèles prennent la pose ? Elle tourne les pages, remue les yeux comme s’ils couraient sur les mots, mais elle est incapable de se concentrer. Chaque fois que le regard d’Ian quitte la feuille pour étudier son visage, son cœur bondit. Une chaleur débordante monte en elle lorsqu’elle se tient près de lui. Une palpitation intime. Un chavirement. Lorsque Ian la dessine, elle est à la fois géante et minuscule, fragile et forte, traversée par des certitudes insensées. Elle entrevoit la possibilité d’un avenir heureux malgré l’AEL et le tonnerre de la guerre se rapprochant. Tant qu’Ian sera auprès d’elle, qu’il la dessinera dans le refuge de Mario, elle sera heureuse.

– Tu es belle, dit-il, concentré sur son croquis.

Elle plisse le nez, tord à nouveau la bouche, comme Sakuri le lui a appris. Personne ne lui a jamais fait un tel compliment. Elle n’a pas la jolie frimousse de Doris, ni ses cheveux blonds : Ian dit certainement cela pour lui faire plaisir. Par amitié.

– Je n’ai jamais vu de visage comme le tien et pourtant, j’ai dessiné toutes les amies de ma mère, dit-il encore.

Il prononce ces mots avec le sérieux d’un homme. Le feu monte un peu plus encore en Hannah.

– Les Japonaises ne sont pas très jolies. Je ne vois pas ce que tu me trouves.

– Regarde.

Il lui tend le croquis. Hannah l’étudie avec surprise. Le dessin est stupéfiant de ressemblance et pourtant, cette fille-là n’est pas exactement celle qu’elle observe chaque matin dans le miroir. Elle est plus intense. Plus vraie. Belle, en effet.

– Ton visage a ceci de particulier que les angles et les courbes sont à la fois nets et harmonieux, dit-il en effleurant du doigt sa mâchoire, son nez, la ligne de ses sourcils.

Il s’arrête un instant sur ses lèvres. Elle en profite pour y déposer l’esquisse d’un baiser, surprise par sa propre audace, redoutant la réaction d’Ian. Mais celui-ci poursuit son geste. Avec une délicatesse folle, une retenue attisant chez Hannah un désir dont elle ignore encore le nom, il frôle sa joue, ses narines, le coin de peau doux comme la soie à l’extérieur de l’œil, puis glisse à nouveau vers la bouche.

Un éclat de rire furieux les surprend. Ian retire brutalement sa main, se retourne : Doris les observe depuis la fenêtre, un sourire vipérin aux lèvres. Ils étaient pourtant certains que personne ne connaissait leur cachette. Depuis que Mario les accueille, ils se sont toujours assurés qu’aucun de leur camarade ne les voit se glisser chez lui. Faites très attention. Il pourrait m’arriver des ennuis si la directrice découvrait notre secret.

Doris a réussi à les suivre malgré tout. Elle s’est faufilée à l’arrière du bâtiment et a escaladé les bennes à ordures pour se hisser jusqu’à la fenêtre. Et la voilà à son poste d’observation, à se moquer d’eux, mimant un baiser bruyant sur sa main. Une bombe explose en Hannah. Elle supporte les misères infligées par Doris et ses amies depuis des mois, les articles racistes déposés dans son casier, les mauvaises blagues ; elle endure sans broncher parce qu’elle n’a pas vraiment le choix. Mais ça, briser la bulle qu’elle et ses amis se sont construite, la capsule dans laquelle ils se réfugient pour échapper quelques instants aux humiliations écrasant leur communauté, Doris n’en a pas le droit. Cette fois, Hannah ne la laissera pas faire.

Elle bondit de la table, court vers la porte arrière et rejoint la blonde près des poubelles avant que celle-ci n’ait eu le temps de filer.

– Descends ! hurle-t-elle.

– Vous n’avez pas le droit d’être ici, je vais tout raconter à Mme Carlson !

Hannah attrape sa cheville et plante ses ongles dans sa chair, à travers la chaussette rose.

– Tu me fais mal, sale Jaune !

Doris s’agenouille pour la repousser, manque de perdre l’équilibre. Hannah serre un peu plus fort puis, lorsque la tête de la fille est à sa portée, attrape ses cheveux et tire de toutes ses forces.

– Arrête, connasse !

– Tu veux que je lâche ?

– Tu vas m’arracher les cheveux !

Hannah tire un peu plus fort encore, électrisée par la douleur qu’elle lit sur le visage de Doris.

– Je te lâche à une condition : à partir de maintenant, tu vas nous laisser tranquilles, Ian, Harold et moi.

– Je vais tout dire aux profs, tu vas passer un mauvais quart d’heure, espèce de…

– Non, tu ne diras rien : ni que tu nous as vus chez Mario, ni que nous avons eu cette petite discussion près des poubelles. Tu sais pourquoi, Doris ? Parce que nous avons des armes. Parce que nous, les Japonais, savons manier les poisons et que nous allons bientôt nous en servir pour vous tuer tous, en commençant par toi, avant d’envahir l’Amérique. Ce n’est pas ce que racontent les journaux que tu glisses dans mon casier toutes les semaines ?

– Mais…

Hannah relâche son étreinte, tire Doris d’un geste sec pour la faire descendre de son promontoire. Elle plante ses yeux dans les siens, sans ciller :

– Tokyo nous a donné le signal. À partir de maintenant, on ne se laissera plus faire.

Elle tourne les talons sans attendre la réaction de la blonde, sûre de son effet, et rentre chez Mario le plus calmement possible. Jamais elle n’avait osé répondre à Doris, ni à personne, sur un tel ton. Jamais elle n’avait laissé la violence couvant en elle exploser ainsi. Découvrir cette ressource inconnue la déroute et la grise. Pour la première fois depuis son arrivée à Vancouver, elle entrevoit une autre Hannah, un double d’elle-même : la fille qu’elle pourrait devenir si elle laissait sa colère s’exprimer.

Ce soir-là, de retour au 35, rue Hastings, Hannah ne passe pas saluer Makiko et Sakuri, comme tous les soirs. Elle se jette sur son lit et enfouit son visage dans l’oreiller pour étouffer le cri qu’elle retient depuis si longtemps. Un peu plus tard, lorsqu’elle se déshabille, elle découvre un long cheveu blond enroulé autour du bouton de sa manche.

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THE LOGGERS REPORTER

Mystérieux cambriolages :

un enfant menacé par les voleurs

Un nouveau vol a été signalé au sud de la région, antérieur à

ceux déjà rapportés ces derniers jours. Les propriétaires de la ferme

victime ne se sont pas manifestés sur-le-champ auprès des autorités

car ils ont fait l’objet de sérieuses menaces.

« Nous avons longtemps hésité, puis nous nous sommes dit qu’il

était hors de question de nous taire : ce serait laisser nos agresseurs

gagner », a confié Daniel Tremblay au Loggers Reporter.

Son frère Damon et lui possèdent une exploitation où le second

élève des chèvres, tandis que le premier s’est spécialisé dans le

tannage. Leurs épouses respectives sont décédées lors de l’épidémie

de grippe il y a cinq ans, si bien qu’ils élèvent seuls Éric, le fils de

Daniel.

C’est l’enfant de douze ans qui a été menacé. « J’ai croisé les

voleurs lorsque je rentrais à la maison pour rassembler les pots de

confiture que je vends une fois par mois au marché », raconte-t-il.

« Je les ai surpris quand ils fuyaient : quatre, de petite taille. Je crois

que c’étaient des femmes. »

L’une d’entre elles lui aurait alors dit : « Si tu bouges, cries ou

mentionnes que tu nous as vues, nous reviendrons cette nuit avec

l’armée secrète du Japon cachée dans les bois. Nous te crèverons les

yeux et dépècerons chaque membre de ta famille. »

« J’ai eu très peur, je ne l’ai pas tout de suite dit à mon père »,

explique le garçon. Terrorisé, il a fini par se confier il y a trois jours.

Il est néanmoins peu probable que quatre petites femmes aient pu

emporter une telle quantité d’objets, juge Daniel Tremblay,

convaincu que les coupables sont des hommes.

Le docteur Dubois, qui a ausculté Éric, juge que sa mémoire a

sans doute réécrit les faits en les minimisant, afin de limiter

l’ampleur du traumatisme : « on observe également ce phénomène

chez les victimes de la guerre ».

Les auteurs sont-ils les mêmes que ceux des précédents

cambriolages ? L’officier Paul Smithson s’est refusé à tout

commentaire, à l’exception d’un avertissement : « soyez tous très

prudents ».

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