Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 2 sur 51

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Les mangeurs de nuit

Première partie

 

Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.

Victor HUGO

 

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1.

 

Quelque part sur le canal, Colombie-Britannique

Octobre 1945

La brume ourlant l’horizon se colore timidement de rose lorsque Jack rejoint son chien Buck à l’avant du bateau. Son fidèle compagnon, un bâtard noir au sang de loup, apprécie autant que lui cette heure où l’obscurité règne pour quelques minutes encore. Ces instants où l’eau est un miroir paisible qu’aucun souffle ne brise. Il porte la tasse de café à ses lèvres. Caresse l’animal à ses pieds, tourné vers la forêt où les créatures de la nuit bruissent doucement. Ici bat le cœur du monde et le reste des hommes l’ignore.

Jack inspire longuement. Le rythme de sa respiration ralentit. Les frontières entre son corps et la fraîcheur de l’air auroral se dissipent. Les rêves agités des heures passées s’effacent. Les embruns mêlés aux discrètes essences de pin dispersent l’agitation que le souvenir de Mark éveille en lui chaque nuit. Au lever il vient toujours ici, à l’avant de l’embarcation, pour humer l’heure matinale et faire corps avec cet entre-deux fugace, juste avant que l’aube ne jette son feu dans le ciel. Chaque onde émanant des flots le traverse avec douceur. Chaque murmure le frôle et l’emplit d’une façon qu’aucun mot ne saurait décrire.

Le soleil perle derrière la crête des montagnes. La forêt s’éveille. Jack l’écoute. Les bourdonnements des insectes, les craquements des troncs et les sifflements de feuilles brassées par le vent composent une symphonie dont il connaît la cohérence et la complexité. Il sait lorsqu’un déséquilibre la traverse. Il comprend ses mouvements, ses rythmes. Ses humeurs. Il entend lorsque la forêt saigne.

Buck se redresse, tend les oreilles vers la rive. Astrée, la vieille chienne rousse sommeillant encore à l’arrière du bateau, grogne pour les avertir. Jack pose la tasse de café à ses pieds, attrape les jumelles. Il observe les roches affleurant l’eau. Les galets luisant encore de la brume de nuit. Lui aussi a senti quelque chose. Une variation infime. Une note nouvelle s’invitant dans la mélopée de la sylve. Un tremblement d’un genre inédit, ou plus exactement une présence. Quelque chose est sur le point d’advenir. Un malheur, peut-être, ou une joie : pour les créatures de la forêt pluviale, cela ne fait guère de différence. Seuls les hommes sont juges.

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