Les mangeurs de nuit
Chapitre 16
16.
Le rituel s’instaure sans qu’ils en parlent, scellant entre eux l’accord tacite grâce auquel ils parviennent à cohabiter dans la tanière de Jack. À respecter le besoin de solitude de l’autre tout en partageant, malgré tout, quelques instants communs.
– Bonne journée !
Chaque matin à l’aube, le compteur de saumons part, accompagné des chiens, laissant un repas sur la table pour Hannah et un feu brûlant dans l’âtre.
– Bonne journée !
Tandis qu’il chasse les tétras qui leur serviront de repas, sillonne les bois, s’abîme dans la contemplation des corolles de glace épousant la grève et des empreintes délicates laissées par les loups côtiers sur le manteau neigeux, Hannah épluche ses carnets de notes, rassemble les informations, dresse le compte des saumons observés au fil de la belle saison. Elle prépare le rapport que, bientôt, Jack pourra envoyer au gouvernement. Parfois, il lui rapporte une part de tarte aux myrtilles de chez Beth. La fille adore. Lui qui a peu de goût pour le sucre se surprend à apprécier avec elle la douceur des pâtisseries de la ferme Robinson.
Le soir, ils dînent en silence, épuisés par leurs tâches respectives, n’éprouvant plus le besoin de faire la conversation. Sauf les quelques fois où Hannah s’enquiert de la santé des chiens.
– Astrée boite encore ?
– Un peu. J’ignore ce que ces types lui ont fait exactement, mais je crois qu’elle ne souffre plus.
Une nuit, sentant Jack plus détendu que les jours précédents, enhardie par l’énergie qui chaque jour revigore un peu plus ses muscles, elle ose une question :
– Ces registres sur les saumons, à quoi servent-ils ?
– À établir les quotas de pêche. Nous comptons les poissons pour les sauver. Et pour sauver la forêt.
– Je ne comprends pas. Quel rapport ?
Jack n’a guère l’occasion d’évoquer l’importance de la mission à laquelle il dédie sa vie. Ellen en sait déjà tout. Les quelques fermiers qu’il croise à Loggers Creek s’en moquent.
– C’est une longue histoire.
– Explique-moi, ose-t-elle, soudain curieuse.
Il hésite un instant. Pour bien faire, il conviendrait de remonter à l’origine du problème, quand les colons se sont lancés dans l’exploitation des ressources canadiennes, mais cela intéresserait-il vraiment Hannah ? Celle-ci se redresse sur sa chaise, yeux grands ouverts, avide de ses paroles. Alors, avec une prolixité qui le surprend lui-même, il lui raconte.
– Lorsque les premiers Européens sont arrivés, ils se sont d’abord intéressés aux peaux animales, prisées par les riches du Vieux Continent. Mais ils voulaient plus. Alors, ils ont creusé le sol en de larges mines pour en extraire les métaux précieux. Mais ils voulaient plus encore. Très vite, ils ont compris que la véritable richesse de la Colombie-Britannique n’était pas les minerais, dont les filons s’épuiseraient tôt ou tard, mais ses poissons – harengs, baleines et surtout les saumons, qu’ils achetaient jusque-là aux peuples locaux pour se nourrir. Ils se sont mis à pêcher, chassant ces derniers au passage. Ils ont installé des conserveries le long des côtes et des rivières, afin d’envoyer les poissons jusqu’en Europe. Ils ont pillé l’océan pendant des décennies comme des fous, certains de leur bon droit sur la nature. Jusqu’à ce que les stocks de poissons s’amenuisent dangereusement. Lorsque le gouvernement a compris que leurs excès menaçaient de tuer la poule aux œufs d’or, il a embauché des bougres comme moi pour compter les saumons des rivières. Nos chiffres permettent de fixer les quotas limitant l’avidité des pêcheurs. Voilà.
Hannah fronce les sourcils et hoche la tête. Comme si tout cela ne la surprenait guère.
– D’accord. Mais je ne comprends toujours pas le rapport avec la forêt.
– Ici, la survie de chaque espèce peuplant les bois dépend du saumon : les ours et les loups qui s’en repaissent, mais aussi les mousses des rives et les herbes qui absorbent les minéraux des carcasses, les mammifères se nourrissant des herbes, et je ne parle même pas des insectes. Avant que les Européens ne s’approprient leur territoire, les Tsimshian étaient les protecteurs de ce fragile équilibre. Ils prélevaient dans les rivières uniquement ce dont ils avaient besoin.
– Les Tsimshian ?
– Les peuples qui vivaient en Colombie-Britannique bien avant l’arrivée des colons. Les Gitga’at sont l’un d’eux. Les saumons tiennent un rôle à part dans leur culture et leurs mythes. Ils sont les héros de leurs histoires.
Jack se lève, prêt à se retirer dans sa chambre, mais Hannah le retient :
– J’aimerais que tu me parles de ces mythes. Si tu veux bien.
Elle pose les coudes sur la table et cale son visage entre ses mains, sourire aux lèvres. Il se rassoit, amusé par l’attitude de la fille. Il ne lui a jamais vu cet air-là : presque joyeux. À l’aise. En général, les histoires tsimshian intéressent encore moins que celle des quotas de pêche.
Il reprend :
– Dans la conception du monde tsimshian, les animaux possèdent un esprit semblable à celui des hommes. Ceux qu’ils nomment les hommes-saumons vivent dans des villages en aval des rivières. La saison venue, ils quittent leur enveloppe humaine pour se glisser dans le corps d’un saumon, remontent les eaux et nourrissent les Tsimshian de leur chair – mais à la condition que ceux-ci consomment la totalité des saumons, offrent les entrailles à la rivière et brûlent les arêtes. Car si le poisson n’est pas consommé entièrement, son esprit ne peut pas regagner son enveloppe humaine. Il ne pourra pas redevenir saumon l’année suivante. Le cycle est brisé.
Un jour, le petit prince d’une tribu souffrant de la faim se met en quête de nourriture pour l’enfant esclave qui l’accompagne, qui est aussi son meilleur ami. Il fouille les affaires de sa mère et découvre une moitié de saumon séché au fond d’une boîte. Il en coupe un morceau pour l’offrir à son compagnon, ainsi rassasié. Lorsqu’elle découvre le saumon entamé, la mère entre dans une colère sombre : comment son fils a-t-il pu piocher dans leurs réserves pour nourrir un esclave ? Rien ne calme son ire, pas même les mots apaisants de son mari.
Déçu et blessé, le petit prince s’enfuit à la nuit tombée. Il s’enfonce dans la forêt, erre dans la nuit noire jusqu’à s’effondrer de sommeil au pied d’un arbre. Il se réveille dans un village inconnu. Des hommes-saumons l’ont recueilli inconscient au petit matin et l’ont ramené chez eux.
Un peu plus tard, lorsque le soleil brille haut dans le ciel, la chamane lui rend visite : « Parce que tu as nourri ton ami avec un peu de son corps saumon, notre chef malade va mieux. Lorsque tes parents l’auront consommé en totalité, il sera guéri : la chair du poisson doit être consommée en totalité, et elle ne doit jamais être conservée au-delà d’un an, surtout lorsqu’elle est entamée. Nous ne reviendrons pas offrir nos corps comme nourriture aux tiens tant qu’ils n’auront pas réparé le tort fait à notre chef. »
Le petit prince acquiesce, mais il est affamé. La chamane lui propose d’aller derrière la maison choisir un enfant qu’il pourra manger. Le prince obéit : il sélectionne un bambin qui se transforme aussitôt au saumon. Il prend soin de manger chaque partie, puis lance les arêtes dans les flammes. Lorsqu’il rejoint la chamane, il constate que l’enfant a réapparu sous sa forme humaine. Mais ce dernier se plaint de fortes douleurs, la main plaquée sur l’œil. Le petit prince comprend aussitôt : il court derrière la maison chercher l’œil de saumon qui lui a glissé entre les doigts. Il l’avale, et l’enfant guérit.
De retour chez les siens, le petit prince explique aux adultes que les saumons doivent toujours être consommés suivant le même rituel, et ne doivent pas être conservés au-delà d’un an sous leur forme séchée. Le corps-poisson du chef est aussitôt dévoré. L’automne suivant, les saumons revinrent en abondance, et le saumon ne manqua jamais plus.
Tandis qu’elle écoute le récit de Jack, des images traversent Hannah. Elle voit deux aigles, rois magnifiques déployant leurs ailes au-dessus de la canopée. L’un d’eux fonce vers le sol et attrape quelque chose au vol. L’autre perd une plume. Celle-ci virevolte un instant puis tombe doucement, suivant un mouvement hélicoïdal, vers une plage de galets où deux garçonnets acclamant les oiseaux s’empressent de la ramasser. Hannah se frotte les yeux : quel rapport avec le petit prince et les saumons ? Et si ces rapaces étaient des semeurs d’espoir ?
Jack ressert un peu de bouillon. Il n’a jamais raconté la légende du petit prince, l’une de celles transmises par Ellen. La lueur attentive brillant dans les yeux d’Hannah lui rappelle l’enfant qu’était Mark, autrefois. Assoiffé d’apprendre. Curieux.
– Ces Tsimshian avaient beaucoup d’histoires comme celle-ci ?
– Énormément.
Hannah se penche pour caresser la tête d’Astrée, qui plisse les yeux de plaisir. Buck vient se blottir à ses pieds. Jack s’en étonne. Ses chiens sont aussi sauvages que lui, ils n’accordent pas leur affection à n’importe qui, mais ils ont adopté la fille avec une rapidité inhabituelle. Peut-être parce qu’ils lui ont sauvé la vie.
– Mon père aimait les histoires lui aussi, dit-elle, après un long moment. Ma mère ne comprenait pas. Lui disait qu’elle ne les entendait pas pleurer.
– Qui ?
– Les histoires. Mon père affirmait qu’elles sont des filles du vent, pareilles à de petites fées errant dans l’immensité du ciel, perdues, jusqu’à ce qu’elles rencontrent un conteur disposé à les libérer par ses mots.
– C’est une belle histoire sur les histoires.
– Il aurait aimé celle des Tsimshian. Il est mort avant d’avoir pu me raconter toutes celles qu’il portait en lui.
– Je suis désolé. Mon père est également mort lorsque j’étais jeune.
Hannah aimerait en savoir plus sur Jack : pourquoi vit-il seul, ici ? Comment connaît-il les légendes autochtones ? A-t-il été anéanti par la solitude et la détresse, à la disparition de son père ? Elle aimerait savoir si ce vertige s’estompe un jour ou s’il reste ancré en soi à jamais, comme une cicatrice intérieure. Une tumeur qui peu à peu grignote les chairs, jusqu’à ce que l’être entier vacille. Elle s’apprête à l’interroger lorsque Jack se lève pour débarrasser les restes du repas.
– Il est temps de dormir, dit-il, l’air las.
La parenthèse des confidences se referme, les laissant l’un comme l’autre avec leurs questions. Jack a le sentiment d’en avoir trop dit. Hannah est ébranlée par ce qu’elle a appris, comme par l’étrange image des deux aigles imprimée sur sa rétine. Les légendes tsimshian lui rappellent les histoires de Kuma, mais pas seulement. L’interconnexion de la forêt avec les saumons, ces liens invisibles entre les créatures… D’une certaine façon, elle a toujours perçu leur existence. Leur densité, le cocon qu’elles tissent autour des êtres étaient précisément ce qui lui avait manqué lorsque Aika et elle avaient quitté les bûcherons pour s’installer à Vancouver. Ce déchirement initial, auquel s’était ajoutée la mort de son père, avait fait d’elle une enfant amputée. Une demi-fille, perdue dans la ville.
Cette nuit, elle sombre dans un sommeil noir, brouillé par les fantômes qu’elle ne laissera jamais tout à fait derrière elle. Les ombres de Greenwood mêlées à d’autres, plus maudites encore.
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