Les mangeurs de nuit

Marie Charrel · Chapitre 37 sur 51

Pages du PDF

Les mangeurs de nuit

Chapitre 1

1.

 

1956

Hannah est postée à la fenêtre, dissimulée derrière les rideaux, lorsque l’inconnu surgit à la lisière de la forêt. Des heures qu’elle le guette, depuis sa cachette. Tendue. Inquiète. Avec la régularité d’un métronome, elle jette un œil aux deux photos posées sur la table, comme si celles-ci pouvaient lui livrer la clé du mystère. La photo de la jeune Aika, la picture bride en kimono. Celle d’Hannah en écolière, peu après son arrivée à Vancouver. Une seule personne est en mesure de détenir ces clichés : Yusuke.

L’épicier avait été envoyé aux chemins de fer avec les hommes valides, avant qu’elle et sa mère ne soient expédiées à Greenwood. Elle s’était à peine préoccupée de lui, lorsque Hatsuharu et Aika étaient morts. Elle n’avait pas cherché à l’avertir, lorsque les filles et elle s’étaient enfuies de la ville minière. Le souvenir de l’épicier était venu la hanter plus tard, durant sa convalescence chez Jack. S’il était en vie, apprendre la mort de sa femme et son fils avait dû l’anéantir. Avait-il cherché à retrouver sa belle-fille ?

Après son plongeon dans la rivière, tandis que le creekwalker pansait ses plaies, Hannah avait cherché un sens aux épreuves que la vie lui infligeait et dressé la liste des raisons pour lesquelles les dieux la punissaient. Elle avait traîné Ian à la réunion où, par sa faute, il avait assisté au meurtre de son grand frère. Elle avait laissé sa mère sortir sans chercher à la retenir, la nuit de son suicide. Elle avait fui Greenwood sans un égard pour Yusuke, lui qui l’avait toujours traitée avec une infinie gentillesse. Elle s’était comportée comme un monstre dans cette grange poisseuse où l’espace d’un instant, la folie s’était emparée d’elle.

Elle plisse les yeux pour mieux voir l’inconnu. Comme la veille, il s’arrête un instant sous le cerisier de Pennsylvanie, arbre solitaire veillant sur le champ escarpé devant la maison. Il se tourne vers la droite, observe un instant la butte dissimulant le pétroglyphe. Difficile de juger à une telle distance, mais il est plus grand que Yusuke, estime Hannah. Ses cheveux sont noir de jais. Ceux de l’épicier grisonnaient déjà aux tempes à l’époque de Steveston.

Tandis qu’il se remet en route, la proximité de l’inconnu éveille en elle des images du passé. Celle d’un brasillement sauvage au cœur de la forêt. Celle d’une plume d’aigle tombant du ciel, suivant un mouvement hélicoïdal. Pourquoi maintenant ? Quel rapport avec l’étrange visiteur ? Elle l’ignore. Mais elle est sûre d’une chose : elle ne tardera pas à le savoir. Les visions ne la visitent jamais sans raison.

Elle s’éloigne de la fenêtre lorsqu’il approche. Devant la porte, elle a laissé un pichet d’eau à son intention. Il frappe et, sans attendre de réponse, s’assoit sur le banc de pierre près de la fenêtre. Il boit lentement la moitié du broc. Cachée à l’intérieur, Hannah ne peut voir le sourire de l’homme adossé au mur. Il repose le pichet en songeant que ses longs mois de quête vont sans doute enfin porter leurs fruits. Que la fille qu’il recherche vit bien ici. Sinon, pourquoi aurait-elle laissé de l’eau pour lui ?

Ce n’est pas encore gagné, mais ce pichet est un premier pas. Une main tendue. Une autre suivra, pour peu qu’il ne précipite pas les choses. Apprivoiser un animal sauvage exige du temps. Il glisse une enveloppe sous la porte et prend le chemin du retour.

Hannah attend qu’il se soit enfoncé dans la forêt pour l’ouvrir. Elle contient un dessin esquissé à la mine de plomb. Un portrait d’elle, le front plissé de concentration, plongée dans un livre, dans l’atelier de Mario.

OceanofPDF.com