Mato Grosso
Águas de Março, Cuiabá - Mars 1976
Águas de Março, Cuiabá
Mars 1976
L’eau s’étend jusqu’à l’horizon. C’est un deuxième ciel sous le ciel et qui tout entier, d’un seul mouvement symétriquement inversé, glisse lentement à l’envers vers le sud. Et tout, à son rythme, glisse avec lui. Des bouts de maisons, des vaches gonflées aux pattes écartelées, des charognes obscènes, des arbres ébranchés, des charrettes comme des radeaux, un camion submergé qui affleure et des gens silencieux accrochés à des bidons qui flottent.
Quel malheur que ce quartier inondé ! Le ventre de la ville. Pas son cœur, trop propre, trop parvenu, réglant de son centre les fonctions de sa périphérie, mais le ventre. Là par où la ville est née, charnelle, tout en bas, sur les lèvres humides du fleuve et qui bat au rythme de ses ambitions. Qui battait, avant que la ville ne vieillisse et n’atteigne cet âge malsain de la nouvelle opulence. Ville née de désirs à assouvir, quand dans une eau oubliée un conquistador a trouvé l’or par poignées.
Les comptoirs plats aux façades carrées, hauts de porte et peints de bleu. Les cafés grands ouverts, rose et blanc comme des garages sur la rue. Les bazars bariolés encombrés en devanture de filets et de boules en verre, de perches, de pots, de plombs, et aujourd’hui de tabourets accrochés, de brocs en plastique rouge, de jouets mécaniques, de hamacs, de pantalons, de services à thé chinois, de fausses porcelaines, de faux acajous, de mauvais fers rétamés. L’intérieur étouffé d’étoffes, de cahiers, de colombins de tabac suintants dans la chaleur, de savons d’Alep à la coupe, de sacs de riz, de manioc, de farine, de haricots, de cordages empilés contre des murs de bidons d’huile de palme. Et jusqu’au plafond, perchés en haut d’échelles en bois, des haricots verts, blancs, rouges, noirs ou perlés, des piments en rubans, du maïs en boîte ou en épis, des marmelades en bocaux et de la pâte de goyave en paquets. Et des boîtes de gâteaux, de farine, de sel, de sucre, de semences, d’herbicides, de poisons. Et juste là, des bouteilles d’apéritifs lointains, de mauvais vins, d’essence, d’alcool à brûler, de bière, et tout en bas des bonbonnes, des seaux, des bassines, des gamelles, des selles, une barque… Tout cela, depuis des jours et des semaines, trempe dans l’eau jusqu’à mi-hauteur. Les maisons de plâtre bicolore et pastel, et les gens aussi. Ceux que je vois plus loin s’enfoncent jusqu’aux hanches, et des hommes en canot passent au ralenti avec le moteur à hauteur de leur cœur. Le pont, enflé, ressemble à une digue débordée. Ses arches ont disparu et le courant glisse en gerbes lourdes entre ses garde-fous. De l’autre côté, loin maintenant à cause des eaux étalées, les petites maisons en terre du quartier pauvre se dissolvent dans l’eau et disparaissent comme des savons en se coulant sans bruit dans les remous.
Premier jour ensoleillé depuis la pluie, semble-t-il. Un ciel échevelé délite ses nuages de ouate par-dessus les terres noyées. Paul, debout dans l’eau jusqu’aux genoux, seule touche de couleur vive dans sa combinaison de vol orange, filme à bout portant le visage d’une enfant au regard d’ébonite. Elle fixe dans le reflet de l’objectif l’image inversée et bombée du pays de son enfance qui se dilue, comme on regarde à travers une grosse goutte qui fait loupe. Sans sourire.
Tout est petit, plat, lointain, linéaire entre le ciel et l’eau. Je m’adresse à Paul en français et aussitôt c’est moi qu’on regarde, l’étranger qui parle dans sa langue à l’homme en combinaison orange. Une petite foule silencieuse et éparse, dans l’eau, et qui de temps en temps se pousse du coude. Paul est grand et fort dans sa tenue de pilote, et anonyme derrière les verres miroirs de ses lunettes de soleil qui renvoient leur image défaite. Sa caméra sur l’épaule, crosse en main comme une arme relevée, il ressemble à un soldat d’un porte-avions américain qui coulerait en silence, bien à plat, dans un océan immobile. Ou à un guerrier aux aguets dans une rizière. Il m’écoute sans répondre puis reprend son film. Et quand il s’éloigne, je le suis parce qu’il est ma seule chance de trouver un abri dans ce pays défait. Je le suis dans ce qu’il reste des rues inondées, aux reflets de maisons peintes, dans les intérieurs sombres où, par la fente d’un volet ajouré, nage une image pieuse à la dérive, sous les hamacs suspendus où dorment encore des enfants et des vieillards recroquevillés qui attendent indéfiniment. Un petit groupe de gosses nous suit, s’enhardit, tente, regarde, touche pour s’amuser. Je les écarte sans oser les repousser. Paul filme les autres, laids et édentés, sans pudeur, qui nous font visiter en silence, dans l’eau jusqu’aux hanches, leurs maisons inondées. Gens assis dans l’eau, qui mangent à table des restes séchés. Des poissons passent dans leurs jambes et les gosses éclatent de rire en essayant de les attraper pour nous. Entre les maisons à moitié écroulées, un chien noyé au ventre rond qu’un autre chien renifle en nageant…
Depuis le pont, des gosses pour nous étonner sautent du haut des réverbères qui dépassent à peine et se laissent emporter. D’autres montent plus haut encore dans les palmiers épargnés qui ploient. J’accompagne Paul à bord d’une pirogue qui glisse contre le courant, et nous en croisons d’autres qui prennent l’eau, chargées de réfugiés agglutinés qui écopent en silence et ne nous quittent pas des yeux sans pourtant jamais rien implorer. Une autre barque passe, qu’un homme tire d’une longue corde pour transporter la paillasse et les six enfants qu’il a sauvés. Entre les berges déchirées qui deviennent des îles, il évite les serpents affolés qui fendent l’eau sale en sifflant. Ailleurs, haut dans les arbres, des mains se tendent et des pieds se posent. Un enfant, que je ramène, et d’autres encore, trop vieux, que je porte sur mon dos dans la boue. Les malades, les boiteux, les infirmes, debout, béquillés dans les eaux sans rien dire. Partout je suis Paul, dans les écoles où de bonnes dames organisent des distributions de petites gourmandises en échange de sages prières. Dans des hangars éventrés où somnolent pêle-mêle des familles retrouvées qui s’attendent. Dans la fange, dans la boue, dans les herbes glissantes. Et quand il se remet à pleuvoir dans les yeux résignés qui regardent le ciel, je brandis haut sur Paul le grand parapluie noir qu’il portait accroché à son bras pour protéger sa caméra. Et je reste à ses côtés au milieu d’un océan plat en pente douce où glissent des milliers d’auréoles, à filmer l’étendue panoramique de l’horizon délité, sous le ciel en eau que la foule n’a même pas fui. Ce n’est qu’une ondée. Déjà un arc-en-ciel se dessine. Double. Sans ajouter de sourire au visage des enfants.
– On m’a dit que tu avais des ennuis ?
Debout sous la pluie qui tombe à nouveau, nous nous serrons sous la toile et Paul prend garde de ne pas mouiller sa caméra. Dans les verres teintés de ses lunettes, l’horizon tout à coup s’assombrit et chavire.
– Des ennuis ? Tu te fous de moi ? Regarde autour de toi. Qui n’a pas d’ennuis ici ? Oui, j’ai des ennuis, et alors ?
Il répond pour la première fois, son regard sans tain obstinément buté contre l’horizon, à l’opposé de moi.
– Alors rien, dis-je, Isabelle m’en a parlé, c’est tout…
Soudain, entre les meubles à la dérive et les réfugiés silencieux, glisse une pirogue qu’un zingador attentif pousse de sa longue perche. Loin devant, deux hommes à genoux, l’un derrière l’autre, la tête penchée et les bras liés dans le dos. Et debout au milieu de l’embarcation, droit dans son costume blanc, l’homme que j’ai rencontré au poste de pesage, l’inspecteur Santana, qui les surveille une arme à la main. La pirogue passe et tous ceux qui le peuvent se signent en silence. Juste avant qu’il ne disparaisse derrière la charpente affaissée d’un entrepôt, l’inspecteur se tourne vers nous et nous adresse un salut silencieux de la tête.
Paul se tait, longtemps, sans bouger. Puis comme la pluie s’arrête à nouveau, il recommence à mettre en images le malheur du monde sans attendre que je le rattrape.
– Ne rentre pas chez les Chancel, finit-il par dire, déjeunons ensemble quelque part.
Les deux filles ne portent rien d’autre sous leur blouse qu’un grossier soutien-gorge. On en devine l’armature et les agrafes, tant le tissu aimanté par la sueur leur colle à la peau. Deux jeunes mulâtresses dont la couleur se mélange mal et laisse sur leurs épaules des taches claires comme des maladies de soleil. Elles ont les fesses hautes et épaisses, les yeux trop verts, et leur patron de père ne peut rien dire quand elles en amusent les clients. Ils aiment ça les clients, les fesses hautes et le regard vert de ses filles.
Malgré le cliquetis des couverts en inox contre les assiettes et les verres en pyrex, l’endroit reste calme, dans une rue étroite et retirée du centre. Presque pension de famille. Un poste de télévision sur une étagère enguirlandée de fleurs en plastique parle de crimes atroces et d’accidents sanglants à voix basse, dans le ronronnement essoufflé d’un ventilateur. La salle donne sur une cour intérieure où rigole une citerne en ciment. Une bonne y lave du linge dans une eau bleue savonneuse qui sent bon le propre ordinaire. D’un côté de la cour une galerie mène aux cuisines enfumées. De l’autre côté j’aperçois quatre portes.
– Ce sont des chambres, dit Paul sans oser me regarder. C’est ici que j’habite. Je suis content que tu sois là. J’ai attendu de mieux te connaître avant de te le dire. Je ne voulais pas me mettre un autre fardeau sur les épaules. Tu dois vraiment rentrer quelque part ?
– Comment ça ?
– Quelqu’un t’attend quelque part ? Tu veux vraiment rejoindre Manaus ?
– Non, pas vraiment. En fait je n’ai pas de but très précis. J’ai juste besoin de me refaire un peu d’argent. Je pensais m’embarquer sur un cargo à Manaus.
– J’ai besoin d’un ami, dit alors Paul, toujours sans lever les yeux. Si tu veux, nous pouvons travailler ensemble ici.
Que puis-je répondre à un homme qui demande mon amitié et dont j’attends qu’il m’aide ? Sa franchise me prend au dépourvu. Si quelqu’un, quelque part, s’était montré aussi sincère avec moi, peut-être m’y serais-je arrêté pour y rester un peu. Mais trop d’habitudes m’empêchent de trouver les mots justes. Personne dans la salle ne semble faire attention à nous. Paul continue :
– Tu écris, m’a dit Isabelle, pourquoi ne pas rester par ici pour écrire ?
– Je n’écris pas. J’ai juste commis quelques articles avant d’entreprendre mon grand vagabondage, histoire de gagner de quoi payer le premier bateau. C’est tout. Disons que je suis apprenti journaliste. Que voudrais-tu que j’écrive ? Ton histoire ?
Je comprends que je le blesse en même temps que je le dis. Il baisse aussitôt la tête et son regard noir disparaît. Je n’ai que le temps d’apercevoir dans ses yeux l’étincelle d’un furieux regret. Le silence qu’il garde réveille aussitôt la rumeur des lieux. Une voiture qui passe en cahotant sur les mauvais pavés. Des hommes qui interpellent une passante qui rit. La télévision qui murmure toujours…
– J’ai eu une femme et nous nous sommes séparés, reprend-il. Elle est d’ici. J’ai un fils aussi, que la loi lui a donné, bien sûr. Je reste pour lui, pour le voir grandir, même de loin. Mais tout seul, ça devient trop difficile. L’amitié dans ce pays n’existe pas, tu t’en apercevras. Je n’ai pas vraiment parlé à quelqu’un depuis bientôt deux ans. Ici les hommes ne se parlent pas, ils se vantent. Je ne pourrai pas supporter ce silence beaucoup plus longtemps…
Il descend la fermeture qui barre en biais sa combinaison et tire d’une poche intérieure un revolver qu’il pose sur la nappe en papier, sans aucune gêne. Un client de la table voisine y jette un coup d’œil connaisseur. Quelque chose dans l’atmosphère de la salle change aussitôt. C’est la première fois que je vois une arme d’aussi près. C’est la première fois aussi, mais je ne le sais pas encore, que je vois l’arme avec laquelle je vais bientôt tuer un homme.
– Ne t’en fais pas. Tout le monde est armé ici. Chacun de ces clients, et le patron aussi. Tous les hommes. Le port d’armes n’est interdit que depuis quelques années, mais l’art de la mort a la vie dure. Et il est même bon de montrer son arme de temps en temps.
– Tu le portes en attendant de te flinguer ?
Sans savoir pourquoi, la vue de ce revolver m’a irrité et ma question s’aiguise malgré moi d’une ironie méchante. Paul pourtant semble se reprendre. Il me regarde même droit dans les yeux, comme il ne l’a encore jamais fait depuis que nous nous sommes rencontrés, comme si ce qu’il lui reste à dire méritait de m’être confié.
– Non, je l’ai toujours à portée de main. Le père de ma femme travaille au palais du gouverneur. Il est chef de cabinet, et mon histoire avec sa fille le dérange. Tu sais, ici on engage un tueur pour moins de cinq cents cruzeiros. De pauvres types du Ceará ou du Pernambuc qui viennent de leur désert pour t’abattre en te tirant dessus jusqu’à ce que tu crèves dans la poussière et qui se font prendre aussitôt. Quand on ne les abat pas à leur tour. Les bonnes familles ont leurs frères attitrés. On dit « frères » parce qu’ils travaillent en famille. Un seul à la fois, mais le suivant est toujours prêt. C’est ce que les familles ont trouvé de mieux pour assurer les contrats. Si un frère se fait tuer par celui qu’il devait abattre, ou par quelqu’un d’autre, même un policier, alors l’autre frère en fait une question d’honneur et de vengeance encore plus que de contrat. Sans compter tous ceux qui se font justice eux-mêmes.
» Il y a quinze jours un député s’est fait exécuter pour une histoire de femme. Le mari trompé l’a invité à déjeuner et s’est montré courtois jusqu’à la fin du repas. Ils ont parlé de leur jeunesse, eux qui étaient amis d’enfance, de leurs boulots, eux qui étaient en affaires, de politique, eux qui étaient du même parti, et même de leurs familles, eux dont les enfants jouaient ensemble. Puis le mari s’est levé et a vidé deux colts comme le mien dans la poitrine du député. Ici même. Dans ce restaurant. À cette table. Tu as vu ce policier dans la pirogue tout à l’heure, qui ramenait deux pauvres bougres de pilleurs ? Il était présent aussi ce jour-là. Il n’a même pas sorti son arme. D’ailleurs l’homme s’est rendu de lui-même. « Crime d’honneur », a-t-il plaidé.
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